XIII
Il ne faut qu’un homme, un signal; les éléments
d’une révolution sont tout prêts. Qui commencera?
Dès qu’il y aura un point d’appui, tout
s’ébranlera.
BONAPARTE
Loevig est un gros bourg situé sur la rive septentrionale du golfe de
Drontheim, et adossé à une chaîne basse de collines nues et
bizarrement bariolées par diverses sortes de cultures, pareilles à de
grands pans de mosaïque appuyés à l’horizon. L’aspect du bourg est
triste; la cabane de bois et de jonc du pêcheur, la hutte conique
bâtie de terre et de cailloux où le mineur invalide passe le peu de
vieux jours que ses épargnes lui permettent de donner au soleil et au
repos, la frêle charpente abandonnée que le chasseur de chamois revêt
à son tour d’un toit de paille et de murs de peaux de bêtes, bordent
des rues plus longues que le bourg, parce qu’elles sont étroites et
tortueuses. Sur une place où l’on ne voit plus aujourd’hui que les
vestiges d’une grosse tour, s’élevait alors l’ancienne forteresse
bâtie par Horda le Fin-Archer, seigneur de Loevig et frère d’armes du
roi païen Halfdan, et occupée en 1698 par le syndic du bourg, lequel
en eût été l’habitant le mieux logé, sans la cigogne argentée qui
venait tous les étés se percher à l’extrémité du clocher pointu de
l’église, pareille à la perle blanche au sommet du bonnet aigu d’un
mandarin.
Le matin même du jour où Ordener était arrivé à Drontheim, un
personnage était débarqué, également incognito, à Loevig. Sa litière
dorée, quoique sans armoiries, ses quatre grands laquais armés
jusqu’aux dents, avaient soudain fait le sujet de toutes les
conversations et de toutes les curiosités. L’hôte de la Mouette
d’or, petite taverne où le grand personnage était descendu, avait
pris lui-même un air mystérieux et répondait à toutes les questions:
Je ne sais pas, d’un air qui voulait dire: Je sais tout, mais vous ne
saurez rien. Les grands laquais étaient plus muets que des poissons,
et plus sombres que les bouches d’une mine. Le syndic s’était d’abord
renfermé dans sa tour, attendant dans sa dignité la première visite de
l’étranger; mais bientôt les habitants l’avaient vu avec surprise se
présenter deux fois inutilement à la Mouette d’or, et le soir épier
un salut du voyageur appuyé sur sa fenêtre entrouverte. Les commères
inféraient de là que le personnage avait fait connaître son haut rang
au seigneur syndic. Elles se trompaient. Un messager expédié par
l’étranger s’était présenté chez le syndic pour y faire viser son
droit de passe, et le syndic avait remarqué sur le grand cachet de
cire verte du paquet qu’il portait deux mains de justice croisées
soutenant un manteau d’hermine surmonté d’une couronne de comte
imposée à un écusson autour duquel pendaient les colliers de
l’Éléphant et de Dannebrog. Cette observation avait suffi au syndic,
qui désirait vivement obtenir de la grande chancellerie le haut
syndicat du Drontheimhus. Mais il avait perdu ses avances, car le
noble inconnu ne voulait voir personne.
Le second jour de l’arrivée de ce voyageur à Loevig tirait à sa fin,
lorsque l’hôte entra dans sa chambre en disant, après une inclination
profonde, que le messager attendu de sa courtoisie venait d’arriver.
—Eh bien, dit sa courtoisie, qu’il monte.
Un instant après, le messager entra, ferma soigneusement la porte,
puis saluant jusqu’à terre l’étranger qui s’était à demi tourné vers
lui, attendit dans un silence respectueux qu’il lui adressât la
parole.
—Je vous espérais ce matin, dit celui-ci; qui donc vous a retenu?
—Les intérêts de votre grâce, seigneur comte; ai-je un autre souci?
—Que fait Elphège? que fait Frédéric?
—Ils sont bien portants.
—Bien! bien! interrompit le maître; n’avez-vous rien de plus
intéressant à m’apprendre? Quoi de nouveau à Drontheim?
—Rien, sinon que le baron de Thorvick y est arrivé hier.
—Oui, je sais qu’il a voulu consulter ce vieux mecklembourgeois Levin
sur le mariage projeté. Savez-vous quel a été le résultat de son
entrevue avec le gouverneur?
—Aujourd’hui à midi, heure de mon départ, il n’avait point encore vu
le général.
—Comment! arrivé de la veille! Vous m’étonnez, Musdœmon. Et avait-il
vu la comtesse?
—Encore moins, seigneur.
—C’est donc vous qui l’avez vu?
—Non, mon noble maître; et d’ailleurs je ne le connais pas.
—Et comment, si personne ne l’a vu, savez-vous qu’il est à Drontheim?
—Par son domestique, qui est descendu hier au palais du gouverneur.
—Mais lui, est-il donc descendu ailleurs?
—Son domestique assure qu’en arrivant il s’est embarqué pour
Munckholm, après être entré dans le Spladgest.
Le regard du comte s’enflamma.
—Pour Munckholm! pour la prison de Schumacker! en êtes-vous certain?
J’ai toujours pensé que cet honnête Levin était un traître. Pour
Munckholm! Qui peut l’attirer là? va-t-il demander aussi des conseils
à Schumacker? va-t-il?...
—Noble seigneur, interrompit Musdœmon, il n’est pas sûr qu’il y soit
allé.
—Quoi! et que me disiez-vous donc? vous jouez-vous de moi?
—Pardon, votre grâce, je répétais au seigneur comte ce que disait le
domestique du seigneur baron. Mais le seigneur Frédéric, qui était
hier de garde au donjon, n’y a point vu le baron Ordener.
—Belle preuve! mon fils ne connaît pas le fils du vice-roi. Ordener a
pu entrer au fort incognito.
—Oui, seigneur; mais le seigneur Frédéric affirme n’avoir vu
personne.
Le comte parut se calmer.
—Cela est différent; mon fils l’affirme-t-il en effet?
—Il me l’a assuré à trois reprises; et l’intérêt du seigneur Frédéric
est ici le même que celui de sa grâce.
Cette réflexion du messager rassura complètement le comte.
—Ah! dit-il, je comprends. Le baron, en arrivant, aura voulu se
promener un peu sur le golfe, et le domestique se sera persuadé qu’il
allait à Munckholm. En effet, qu’irait-il faire là? j’étais bien sot
de m’alarmer. Cette nonchalance de mon gendre à voir le vieux Levin
prouve au contraire que son affection pour lui n’est pas si vive que
je le craignais. Vous ne croiriez pas, mon cher Musdœmon, poursuivit
le comte avec un sourire, que je m’imaginais déjà Ordener amoureux
d’Éthel Schumacker, et que je bâtissais un roman et une intrigue sur
ce voyage à Munckholm. Mais, Dieu merci, Ordener est moins fou que
moi.—À propos, mon cher, que devient cette jeune Danaé entre les
mains de Frédéric?
Musdœmon avait conçu les mêmes alarmes que son maître touchant Éthel
Schumacker, et les avait combattues sans pouvoir les vaincre aussi
aisément. Cependant, charmé de voir son maître sourire, il se garda
bien de troubler sa sécurité et chercha au contraire à l’accroître,
afin d’accroître cette sérénité si précieuse dans les grands pour
leurs favoris.
—Noble comte, votre fils a échoué près de la fille de Schumacker;
mais il paraît qu’un autre a été plus heureux.
Le comte l’interrompit vivement.
—Un autre! quel autre?
—Eh! mais, je ne sais quel serf, paysan ou vassal...
—Dites-vous vrai? s’écria le comte, dont la figure dure et sombre
était devenue radieuse.
—Le seigneur Frédéric me l’a affirmé, ainsi qu’à la noble comtesse.
Le comte se leva et se mit à parcourir la chambre en se frottant les
mains.
—Musdœmon, mon cher Musdœmon, encore un effort et nous sommes au
but. Le rejeton de l’arbre est flétri; il ne nous reste plus qu’à
renverser le tronc.—Avez-vous encore quelque bonne nouvelle?
—Dispolsen a été assassiné.
Le visage du comte se dérida entièrement.
—Ah! vous verrez que nous marcherons de triomphe en triomphe. A-t-on
ses papiers? a-t-on surtout ce coffre de fer?
—J’annonce avec peine à votre grâce que le meurtre n’a point été
commis par les nôtres. Il a été tué et dépouillé sur les grèves
d’Urchtal, et l’on attribue cet exploit à Han d’Islande.
—Han d’Islande! reprit le maître, dont le visage s’était rembruni;
quoi! ce brigand célèbre que nous voulons mettre à la tête de nos
révoltés!
—Lui-même, noble comte; et je crains, d’après ce que j’en ai entendu
dire, que nous n’ayons de la peine à le trouver. En tout cas, je me
suis assuré d’un chef qui prendra son nom et pourra le remplacer.
C’est un farouche montagnard, haut et dur comme un chêne, féroce et
hardi comme un loup dans un désert de neige; il est impossible que ce
formidable géant ne ressemble pas à Han d’Islande.
—Ce Han d’Islande, demanda le comte, est donc de haute taille?
—C’est le bruit le plus populaire, votre grâce.
—J’admire toujours, mon cher Musdœmon, l’art avec lequel vous
disposez vos plans. Quand éclate l’insurrection?
—Oh! très prochainement, votre grâce; en ce moment peut-être. La
tutelle royale pèse depuis longtemps aux mineurs; tous saisissent avec
joie l’idée d’un soulèvement. L’incendie commencera par Guldbranshal,
s’étendra à Sund-Moër, gagnera Kongsberg. Deux mille mineurs peuvent
être sur pied en trois jours. La révolte se fera au nom de Schumacker;
c’est en ce nom que leur parlent nos émissaires. Les réserves du Midi
et la garnison de Drontheim et de Skongen s’ébranleront; et vous serez
ici justement pour étouffer la rébellion, nouveau et insigne service
aux yeux du roi, et pour le délivrer de ce Schumacker si inquiétant
pour son trône. Voilà sur quelles indestructibles bases s’élèvera
l’édifice que couronnera le mariage de la noble dame Ulrique avec le
baron de Thorvick.
L’entretien intime de deux scélérats n’est jamais long, parce que ce
qu’il y a d’homme en eux s’effraie bien vite de ce qu’il y a
d’infernal. Quand deux âmes perverses s’étalent réciproquement leur
impudique nudité, leurs mutuelles laideurs les révoltent. Le crime
fait horreur au crime même; et deux méchants qui conversent, avec tout
le cynisme du tête-à-tête, de leurs passions, de leurs plaisirs, de
leurs intérêts, se sont l’un à l’autre comme un effroyable miroir.
Leur propre bassesse les humilie dans autrui, leur propre orgueil les
confond, leur propre néant les épouvante; et ils ne peuvent se fuir,
se désavouer eux-mêmes dans leur semblable; car chaque rapport odieux,
chaque affreuse coïncidence, chaque hideuse parité trouve en eux une
voix toujours infatigable qui la dénonce à leur oreille sans cesse
fatiguée. Quelque secret que soit leur entretien, il a toujours deux
insupportables témoins;—Dieu, qu’ils ne voient pas; et la conscience,
qu’ils sentent.
Les conversations confidentielles de Musdœmon étaient d’autant plus
fatigantes pour le comte qu’il mettait toujours sans ménagements son
maître de moitié dans les crimes entrepris ou à entreprendre. Bien des
courtisans croient adroit de sauver aux grands l’apparence des
mauvaises actions; ils prennent sur eux la responsabilité du mal, et
laissent même souvent à la pudeur du patron la consolation d’avoir
semblé résister à un crime profitable. Musdœmon, par un raffinement
d’adresse, suivait la marche contraire. Il voulait paraître conseiller
rarement et toujours obéir. Il connaissait l'âme de son maître comme
son maître connaissait la sienne; aussi ne se compromettait-il qu’en
compromettant le comte. La tête que le comte aurait le plus volontiers
fait tomber, après celle de Schumacker, c’était celle de Musdœmon; il
le savait comme si son maître le lui eût dit, et son maître savait
qu’il le savait.
Le comte avait appris ce qu’il voulait apprendre. Il était satisfait.
Il ne lui restait plus qu’à congédier Musdœmon.
—Musdœmon, dit-il avec un sourire gracieux, vous êtes le plus fidèle
et le plus zélé de mes serviteurs. Tout va bien et je le dois à vos
soins. Je vous fais secrétaire intime de la grande chancellerie.
Musdœmon s’inclina profondément.
—Ce n’est pas tout, poursuivit le comte, je vais demander pour vous
une troisième fois l’ordre de Dannebrog; mais je crains toujours que
votre naissance, votre indigne parenté...
Musdœmon rougit, pâlit, et cacha les altérations de son visage en
s’inclinant de nouveau.
—Allez, dit le comte lui présentant sa main à baiser, allez, seigneur
secrétaire intime, rédiger votre placeat. Il trouvera peut-être le
roi dans un moment de bonne humeur.
—Que sa majesté l’accorde ou non, je suis confus et fier des bontés
de votre grâce.
—Dépêchez-vous, mon cher, car je suis pressé de partir. Il faut
tâcher encore d’avoir des renseignements précis sur ce Han.
Musdœmon, après une troisième révérence, entr’ouvrit la porte.
—Ah! dit le comte, j’oubliais... En votre qualité nouvelle de
secrétaire intime, vous écrirez à la chancellerie pour qu’on envoie sa
destitution à ce syndic de Loevig, qui compromet son rang dans le
canton par une foule de bassesses envers les étrangers qu’il ne
connaît pas.
XIII
Il ne faut qu’un homme, un signal; les éléments
d’une révolution sont tout prêts. Qui commencera?
Dès qu’il y aura un point d’appui, tout
s’ébranlera.
BONAPARTE
Loevig est un gros bourg situé sur la rive septentrionale du golfe de
Drontheim, et adossé à une chaîne basse de collines nues et
bizarrement bariolées par diverses sortes de cultures, pareilles à de
grands pans de mosaïque appuyés à l’horizon. L’aspect du bourg est
triste; la cabane de bois et de jonc du pêcheur, la hutte conique
bâtie de terre et de cailloux où le mineur invalide passe le peu de
vieux jours que ses épargnes lui permettent de donner au soleil et au
repos, la frêle charpente abandonnée que le chasseur de chamois revêt
à son tour d’un toit de paille et de murs de peaux de bêtes, bordent
des rues plus longues que le bourg, parce qu’elles sont étroites et
tortueuses. Sur une place où l’on ne voit plus aujourd’hui que les
vestiges d’une grosse tour, s’élevait alors l’ancienne forteresse
bâtie par Horda le Fin-Archer, seigneur de Loevig et frère d’armes du
roi païen Halfdan, et occupée en 1698 par le syndic du bourg, lequel
en eût été l’habitant le mieux logé, sans la cigogne argentée qui
venait tous les étés se percher à l’extrémité du clocher pointu de
l’église, pareille à la perle blanche au sommet du bonnet aigu d’un
mandarin.
Le matin même du jour où Ordener était arrivé à Drontheim, un
personnage était débarqué, également incognito, à Loevig. Sa litière
dorée, quoique sans armoiries, ses quatre grands laquais armés
jusqu’aux dents, avaient soudain fait le sujet de toutes les
conversations et de toutes les curiosités. L’hôte de la Mouette
d’or, petite taverne où le grand personnage était descendu, avait
pris lui-même un air mystérieux et répondait à toutes les questions:
Je ne sais pas, d’un air qui voulait dire: Je sais tout, mais vous ne
saurez rien. Les grands laquais étaient plus muets que des poissons,
et plus sombres que les bouches d’une mine. Le syndic s’était d’abord
renfermé dans sa tour, attendant dans sa dignité la première visite de
l’étranger; mais bientôt les habitants l’avaient vu avec surprise se
présenter deux fois inutilement à la Mouette d’or, et le soir épier
un salut du voyageur appuyé sur sa fenêtre entrouverte. Les commères
inféraient de là que le personnage avait fait connaître son haut rang
au seigneur syndic. Elles se trompaient. Un messager expédié par
l’étranger s’était présenté chez le syndic pour y faire viser son
droit de passe, et le syndic avait remarqué sur le grand cachet de
cire verte du paquet qu’il portait deux mains de justice croisées
soutenant un manteau d’hermine surmonté d’une couronne de comte
imposée à un écusson autour duquel pendaient les colliers de
l’Éléphant et de Dannebrog. Cette observation avait suffi au syndic,
qui désirait vivement obtenir de la grande chancellerie le haut
syndicat du Drontheimhus. Mais il avait perdu ses avances, car le
noble inconnu ne voulait voir personne.
Le second jour de l’arrivée de ce voyageur à Loevig tirait à sa fin,
lorsque l’hôte entra dans sa chambre en disant, après une inclination
profonde, que le messager attendu de sa courtoisie venait d’arriver.
—Eh bien, dit sa courtoisie, qu’il monte.
Un instant après, le messager entra, ferma soigneusement la porte,
puis saluant jusqu’à terre l’étranger qui s’était à demi tourné vers
lui, attendit dans un silence respectueux qu’il lui adressât la
parole.
—Je vous espérais ce matin, dit celui-ci; qui donc vous a retenu?
—Les intérêts de votre grâce, seigneur comte; ai-je un autre souci?
—Que fait Elphège? que fait Frédéric?
—Ils sont bien portants.
—Bien! bien! interrompit le maître; n’avez-vous rien de plus
intéressant à m’apprendre? Quoi de nouveau à Drontheim?
—Rien, sinon que le baron de Thorvick y est arrivé hier.
—Oui, je sais qu’il a voulu consulter ce vieux mecklembourgeois Levin
sur le mariage projeté. Savez-vous quel a été le résultat de son
entrevue avec le gouverneur?
—Aujourd’hui à midi, heure de mon départ, il n’avait point encore vu
le général.
—Comment! arrivé de la veille! Vous m’étonnez, Musdœmon. Et avait-il
vu la comtesse?
—Encore moins, seigneur.
—C’est donc vous qui l’avez vu?
—Non, mon noble maître; et d’ailleurs je ne le connais pas.
—Et comment, si personne ne l’a vu, savez-vous qu’il est à Drontheim?
—Par son domestique, qui est descendu hier au palais du gouverneur.
—Mais lui, est-il donc descendu ailleurs?
—Son domestique assure qu’en arrivant il s’est embarqué pour
Munckholm, après être entré dans le Spladgest.
Le regard du comte s’enflamma.
—Pour Munckholm! pour la prison de Schumacker! en êtes-vous certain?
J’ai toujours pensé que cet honnête Levin était un traître. Pour
Munckholm! Qui peut l’attirer là? va-t-il demander aussi des conseils
à Schumacker? va-t-il?...
—Noble seigneur, interrompit Musdœmon, il n’est pas sûr qu’il y soit
allé.
—Quoi! et que me disiez-vous donc? vous jouez-vous de moi?
—Pardon, votre grâce, je répétais au seigneur comte ce que disait le
domestique du seigneur baron. Mais le seigneur Frédéric, qui était
hier de garde au donjon, n’y a point vu le baron Ordener.
—Belle preuve! mon fils ne connaît pas le fils du vice-roi. Ordener a
pu entrer au fort incognito.
—Oui, seigneur; mais le seigneur Frédéric affirme n’avoir vu
personne.
Le comte parut se calmer.
—Cela est différent; mon fils l’affirme-t-il en effet?
—Il me l’a assuré à trois reprises; et l’intérêt du seigneur Frédéric
est ici le même que celui de sa grâce.
Cette réflexion du messager rassura complètement le comte.
—Ah! dit-il, je comprends. Le baron, en arrivant, aura voulu se
promener un peu sur le golfe, et le domestique se sera persuadé qu’il
allait à Munckholm. En effet, qu’irait-il faire là? j’étais bien sot
de m’alarmer. Cette nonchalance de mon gendre à voir le vieux Levin
prouve au contraire que son affection pour lui n’est pas si vive que
je le craignais. Vous ne croiriez pas, mon cher Musdœmon, poursuivit
le comte avec un sourire, que je m’imaginais déjà Ordener amoureux
d’Éthel Schumacker, et que je bâtissais un roman et une intrigue sur
ce voyage à Munckholm. Mais, Dieu merci, Ordener est moins fou que
moi.—À propos, mon cher, que devient cette jeune Danaé entre les
mains de Frédéric?
Musdœmon avait conçu les mêmes alarmes que son maître touchant Éthel
Schumacker, et les avait combattues sans pouvoir les vaincre aussi
aisément. Cependant, charmé de voir son maître sourire, il se garda
bien de troubler sa sécurité et chercha au contraire à l’accroître,
afin d’accroître cette sérénité si précieuse dans les grands pour
leurs favoris.
—Noble comte, votre fils a échoué près de la fille de Schumacker;
mais il paraît qu’un autre a été plus heureux.
Le comte l’interrompit vivement.
—Un autre! quel autre?
—Eh! mais, je ne sais quel serf, paysan ou vassal...
—Dites-vous vrai? s’écria le comte, dont la figure dure et sombre
était devenue radieuse.
—Le seigneur Frédéric me l’a affirmé, ainsi qu’à la noble comtesse.
Le comte se leva et se mit à parcourir la chambre en se frottant les
mains.
—Musdœmon, mon cher Musdœmon, encore un effort et nous sommes au
but. Le rejeton de l’arbre est flétri; il ne nous reste plus qu’à
renverser le tronc.—Avez-vous encore quelque bonne nouvelle?
—Dispolsen a été assassiné.
Le visage du comte se dérida entièrement.
—Ah! vous verrez que nous marcherons de triomphe en triomphe. A-t-on
ses papiers? a-t-on surtout ce coffre de fer?
—J’annonce avec peine à votre grâce que le meurtre n’a point été
commis par les nôtres. Il a été tué et dépouillé sur les grèves
d’Urchtal, et l’on attribue cet exploit à Han d’Islande.
—Han d’Islande! reprit le maître, dont le visage s’était rembruni;
quoi! ce brigand célèbre que nous voulons mettre à la tête de nos
révoltés!
—Lui-même, noble comte; et je crains, d’après ce que j’en ai entendu
dire, que nous n’ayons de la peine à le trouver. En tout cas, je me
suis assuré d’un chef qui prendra son nom et pourra le remplacer.
C’est un farouche montagnard, haut et dur comme un chêne, féroce et
hardi comme un loup dans un désert de neige; il est impossible que ce
formidable géant ne ressemble pas à Han d’Islande.
—Ce Han d’Islande, demanda le comte, est donc de haute taille?
—C’est le bruit le plus populaire, votre grâce.
—J’admire toujours, mon cher Musdœmon, l’art avec lequel vous
disposez vos plans. Quand éclate l’insurrection?
—Oh! très prochainement, votre grâce; en ce moment peut-être. La
tutelle royale pèse depuis longtemps aux mineurs; tous saisissent avec
joie l’idée d’un soulèvement. L’incendie commencera par Guldbranshal,
s’étendra à Sund-Moër, gagnera Kongsberg. Deux mille mineurs peuvent
être sur pied en trois jours. La révolte se fera au nom de Schumacker;
c’est en ce nom que leur parlent nos émissaires. Les réserves du Midi
et la garnison de Drontheim et de Skongen s’ébranleront; et vous serez
ici justement pour étouffer la rébellion, nouveau et insigne service
aux yeux du roi, et pour le délivrer de ce Schumacker si inquiétant
pour son trône. Voilà sur quelles indestructibles bases s’élèvera
l’édifice que couronnera le mariage de la noble dame Ulrique avec le
baron de Thorvick.
L’entretien intime de deux scélérats n’est jamais long, parce que ce
qu’il y a d’homme en eux s’effraie bien vite de ce qu’il y a
d’infernal. Quand deux âmes perverses s’étalent réciproquement leur
impudique nudité, leurs mutuelles laideurs les révoltent. Le crime
fait horreur au crime même; et deux méchants qui conversent, avec tout
le cynisme du tête-à-tête, de leurs passions, de leurs plaisirs, de
leurs intérêts, se sont l’un à l’autre comme un effroyable miroir.
Leur propre bassesse les humilie dans autrui, leur propre orgueil les
confond, leur propre néant les épouvante; et ils ne peuvent se fuir,
se désavouer eux-mêmes dans leur semblable; car chaque rapport odieux,
chaque affreuse coïncidence, chaque hideuse parité trouve en eux une
voix toujours infatigable qui la dénonce à leur oreille sans cesse
fatiguée. Quelque secret que soit leur entretien, il a toujours deux
insupportables témoins;—Dieu, qu’ils ne voient pas; et la conscience,
qu’ils sentent.
Les conversations confidentielles de Musdœmon étaient d’autant plus
fatigantes pour le comte qu’il mettait toujours sans ménagements son
maître de moitié dans les crimes entrepris ou à entreprendre. Bien des
courtisans croient adroit de sauver aux grands l’apparence des
mauvaises actions; ils prennent sur eux la responsabilité du mal, et
laissent même souvent à la pudeur du patron la consolation d’avoir
semblé résister à un crime profitable. Musdœmon, par un raffinement
d’adresse, suivait la marche contraire. Il voulait paraître conseiller
rarement et toujours obéir. Il connaissait l'âme de son maître comme
son maître connaissait la sienne; aussi ne se compromettait-il qu’en
compromettant le comte. La tête que le comte aurait le plus volontiers
fait tomber, après celle de Schumacker, c’était celle de Musdœmon; il
le savait comme si son maître le lui eût dit, et son maître savait
qu’il le savait.
Le comte avait appris ce qu’il voulait apprendre. Il était satisfait.
Il ne lui restait plus qu’à congédier Musdœmon.
—Musdœmon, dit-il avec un sourire gracieux, vous êtes le plus fidèle
et le plus zélé de mes serviteurs. Tout va bien et je le dois à vos
soins. Je vous fais secrétaire intime de la grande chancellerie.
Musdœmon s’inclina profondément.
—Ce n’est pas tout, poursuivit le comte, je vais demander pour vous
une troisième fois l’ordre de Dannebrog; mais je crains toujours que
votre naissance, votre indigne parenté...
Musdœmon rougit, pâlit, et cacha les altérations de son visage en
s’inclinant de nouveau.
—Allez, dit le comte lui présentant sa main à baiser, allez, seigneur
secrétaire intime, rédiger votre placeat. Il trouvera peut-être le
roi dans un moment de bonne humeur.
—Que sa majesté l’accorde ou non, je suis confus et fier des bontés
de votre grâce.
—Dépêchez-vous, mon cher, car je suis pressé de partir. Il faut
tâcher encore d’avoir des renseignements précis sur ce Han.
Musdœmon, après une troisième révérence, entr’ouvrit la porte.
—Ah! dit le comte, j’oubliais... En votre qualité nouvelle de
secrétaire intime, vous écrirez à la chancellerie pour qu’on envoie sa
destitution à ce syndic de Loevig, qui compromet son rang dans le
canton par une foule de bassesses envers les étrangers qu’il ne
connaît pas.