XXIX
Compagnon, eh! compagnon, de quel compagnon es-tu
donc né? de quel enfant des hommes es-tu provenu
pour oser ainsi attaquer Fafnir?
Edda
Le premier rayon du soleil levant rougissait à peine la plus haute
cime des rochers qui bordent la mer, lorsqu’un pêcheur, qui était venu
avant l’aube jeter ses filets à quelques portées d’arquebuse du
rivage, en face de l’entrée de la grotte de Walderhog, vit comme une
figure enveloppée d’un manteau, ou d’un linceul, descendre le long des
roches et disparaître sous la voûte formidable de la caverne. Frappé
de terreur, il recommanda sa barque et son âme à saint Usuph, et
courut raconter à sa famille effrayée qu’il avait aperçu l’un des
spectres qui habitent le palais de Han d’Islande rentrer dans la
grotte au lever du jour.
Ce spectre, l’entretien et l’effroi futur des longues veillées
d’hiver, c’était Ordener, le noble fils du vice-roi de Norvège, qui,
tandis que les deux royaumes le croyaient livré à de doux soins auprès
de son altière fiancée, venait, seul et inconnu, exposer sa vie pour
celle à qui il avait donné son cœur et son avenir, pour la fille d’un
proscrit.
De tristes présages, de sinistres prédictions l’avaient accompagné à
ce but de son voyage; il venait de quitter la famille du pêcheur, et
en lui disant adieu la bonne Maase s’était mise en prières pour lui
devant le seuil de sa porte. Le montagnard Kennybol et ses six
compagnons, qui lui avaient indiqué le chemin, s’étaient séparés de
lui à un demi-mille de Walderhog, et ces intrépides chasseurs, qui
allaient en riant affronter un ours, avaient longtemps attaché un œil
d’épouvante sur le sentier que suivait l’aventureux voyageur.
Le jeune homme entra dans la grotte de Walderhog, comme on entre dans
un port longtemps désiré. Il éprouvait une joie céleste en songeant
qu’il allait accomplir l’objet de sa vie, et que dans quelques
instants peut-être il aurait donné tout son sang pour son Éthel. Près
d’attaquer un brigand redouté d’une province entière, un monstre, un
démon peut-être, ce n’était point cette effrayante figure qui
apparaissait à son imagination; il ne voyait que l’image de la douce
vierge captive, priant pour lui sans doute devant l’autel de sa
prison. S’il se fût dévoué pour toute autre qu’elle, il aurait pu
songer un moment, pour les mépriser, aux périls qu’il venait chercher
de si loin; mais est-ce qu’une réflexion trouve place dans un jeune
cœur au moment où il bat de la double exaltation d’un beau dévouement
et d’un noble amour?
Il s’avança, la tête haute, sous la voûte sonore dont les mille échos
multipliaient le bruit de ses pas, sans même jeter un coup d’œil sur
les stalactites, sur les basaltes séculaires qui pendaient au-dessus
de sa tête parmi des cônes de mousses, de lierre et de lichen;
assemblages confus de formes bizarres, dont la crédulité
superstitieuse des campagnards norvégiens avait fait plus d’une fois
des foules de démons ou des processions de fantômes.
Il passa avec la même indifférence devant ce tombeau du roi Walder,
auquel se rattachaient tant de traditions lugubres, et il n’entendit
d’autre voix que les longs sifflements de la bise sous ces funèbres
galeries.
Il continua sa marche sous de tortueuses arcades, éclairées faiblement
par des crevasses à demi obstruées d’herbes et de bruyères. Son pied
heurtait souvent je ne sais quelles ruines, qui roulaient sur le roc
avec un son creux, et présentaient dans l’ombre à ses yeux des
apparences de crânes brisés, ou de longues rangées de dents blanches
et dépouillées jusqu’à leurs racines.
Mais aucune terreur ne montait jusqu’à son âme. Il s’étonnait
seulement de n’avoir pas encore rencontré le formidable habitant de
cette horrible grotte.
Il arriva dans une sorte de salle ronde, naturellement creusée dans le
flanc du rocher. Là aboutissait la route souterraine qu’il avait
suivie, et les parois de la salle n’offraient plus d’autre ouverture
que de larges fentes, à travers lesquelles on apercevait les montagnes
et les forêts extérieures.
Surpris d’avoir ainsi infructueusement parcouru toute la fatale
caverne, il commença à désespérer de rencontrer le brigand. Un
monument de forme singulière, situé au milieu de la salle souterraine,
appela son attention. Trois pierres longues et massives, posées debout
sur le sol, en soutenaient une quatrième, large et carrée, comme trois
piliers portent un toit. Sous cette espèce de trépied gigantesque
s’élevait une sorte d’autel, formé également d’un seul quartier de
granit, et percé circulairement au milieu de sa face supérieure.
Ordener reconnut une de ces colossales constructions druidiques qu’il
avait souvent observées dans ses voyages en Norvège, et dont les
modèles les plus étonnants peut-être sont, en France, les monuments de
Lokmariaker et de Carnac. Édifices étranges qui ont vieilli, posés sur
la terre comme des tentes d’un jour, et où la solidité naît de la
seule pesanteur.
Le jeune homme, livré à ses rêveries, s’appuya machinalement sur cet
autel, dont la bouche de pierre était brunie, tant elle avait bu
profondément le sang des victimes humaines.
Tout à coup il tressaillit; une voix, qui semblait sortir de la
pierre, avait frappé son oreille:
—Jeune homme, c’est avec des pieds qui touchent au sépulcre que tu es
venu dans ce lieu.
Il se leva brusquement, et sa main se jeta sur son sabre, tandis qu’un
écho, faible comme la voix d’un mort, répétait distinctement dans les
profondeurs de la grotte:
—Jeune homme, c’est avec des pieds qui touchent au sépulcre que tu es
venu dans ce lieu.
En ce moment, une tête effroyable se leva de l’autre côté de l’autel
druidique, avec des cheveux rouges et un rire atroce.
—Jeune homme, répéta-t-elle, oui, tu es venu dans ce lieu avec des
pieds qui touchent au sépulcre.
—Et avec une main qui touche une épée, répondit le jeune homme sans
s’émouvoir.
Le monstre sortit entièrement de dessous l’autel, et montra ses
membres trapus et nerveux, ses vêtements sauvages et sanglants, ses
mains crochues et sa lourde hache de pierre.
—C’est moi, dit-il avec un grondement de bête fauve.
—C’est moi, répondit Ordener.
—Je t’attendais.
—Je faisais plus, repartit l’intrépide jeune homme, je te cherchais.
Le brigand croisa les bras.
—Sais-tu qui je suis?
—Oui.
—Et tu n’as point de peur?
—Je n’en ai plus.
—Tu as donc éprouvé une crainte en venant ici?
Et le monstre balançait sa tête d’un air triomphant.
—Celle de ne pas te rencontrer.
—Tu me braves, et tes pas viennent de trébucher contre des cadavres
humains!
—Demain, peut-être, ils trébucheront contre le tien.
Un tremblement de colère saisit le petit homme. Ordener, immobile,
conservait son attitude calme et fière.
—Prends garde! murmura le brigand; je vais fondre sur toi, comme la
grêle de Norvège sur un parasol.
—Je ne voudrais point d’autre bouclier contre toi.
On eût dit qu’il y avait dans le regard d’Ordener quelque chose qui
dominait le monstre. Il se mit à arracher avec ses ongles les poils de
son manteau, comme un tigre qui dévore l’herbe avant de s’élancer sur
sa proie.
—Tu m’apprends ce que c’est que la pitié, dit-il.
—Et à moi, ce que c’est que le mépris.
—Enfant, ta voix est douce, ton visage est frais, comme la voix et le
visage d’une jeune fille;—quelle mort veux-tu de moi?
—La tienne.
Le petit homme rit.
—Tu ne sais point que je suis un démon, que mon esprit est l’esprit
d’Ingolphe l’Exterminateur.
—Je sais que tu es un brigand, que tu commets le meurtre pour de
l’or.
—Tu te trompes, interrompit le monstre, c’est pour du sang.
—N’as-tu pas été payé par les d’Ahlefeld pour assassiner le capitaine
Dispolsen?
—Que me dis-tu là? Quels sont ces noms?
—Tu ne connais pas le capitaine Dispolsen, que tu as assassiné sur la
grève d’Urchtal?
—Cela se peut, mais je l’ai oublié, comme je t’aurai oublié dans
trois jours.
—Tu ne connais pas le comte d’Ahlefeld, qui t’a payé pour enlever au
capitaine un coffret de fer?
—D’Ahlefeld! Attends; oui, je le connais. J’ai bu hier le sang de son
fils dans le crâne du mien.
Ordener frissonna d’horreur.
—Est-ce que tu n’étais pas content de ton salaire?
—Quel salaire? demanda le brigand.
—Écoute; ta vue me pèse; il faut en finir. Tu as dérobé, il y a huit
jours, une cassette de fer à l’une de tes victimes, à un officier de
Munckholm?
Ce mot fit tressaillir le brigand.
—Un officier de Munckholm! dit-il entre ses dents.
Puis il reprit, avec un mouvement de surprise:
—Serais-tu aussi un officier de Munckholm, toi?
—Non, dit Ordener.
—Tant pis!
Et les traits du brigand se rembrunirent.
—Écoute, reprit l’opiniâtre Ordener, où est cette cassette que tu as
dérobée au capitaine?
Le petit homme parut méditer un instant.
—Par Ingolphe! voilà une méchante boîte de fer qui occupe bien des
esprits. Je te réponds que l’on cherchera moins celle qui contiendra
tes os, si jamais ils sont recueillis dans un cercueil.
Ces paroles, en montrant à Ordener que le brigand connaissait la
cassette dont il lui parlait, lui rendirent l’espoir de la
reconquérir.
—Dis-moi ce que tu as fait de cette cassette. Est-elle au pouvoir du
comte d’Ahlefeld?
—Non.
—Tu mens, car tu ris.
—Crois ce que tu voudras. Que m’importe?
Le monstre avait en effet pris un air railleur qui inspirait de la
défiance à Ordener. Il vit qu’il n’y avait plus rien à faire que de le
mettre en fureur, ou de l’intimider, s’il était possible.
—Entends-moi, dit-il en élevant la voix, il faut que tu me donnes
cette cassette.
L’autre répondit par un ricanement farouche.
—Il faut que tu me la donnes! répéta le jeune homme d’une voix
tonnante.
—Est-ce que tu es accoutumé à donner des ordres aux buffles et aux
ours? répliqua le monstre avec le même rire.
—J’en donnerais au démon dans l’enfer.
—C’est ce que tu seras à même de faire tout à l’heure.
Ordener tira son sabre, qui étincela dans l’ombre comme un éclair.
—Obéis!
—Allons, reprit l’autre en secouant sa hache, il ne tenait qu’à moi
de briser tes os et de sucer ton sang quand tu es arrivé, mais je me
suis contenu; j’étais curieux de voir le moineau franc fondre sur le
vautour.
—Misérable, cria Ordener, défends-toi!
—C’est la première fois qu’on me le dit, murmura le brigand en
grinçant des dents.
En parlant ainsi, il sauta sur l’autel de granit et se ramassa sur
lui-même, comme le léopard qui attend le chasseur au haut d’un rocher
pour se précipiter sur lui à l’improviste.
De là son œil fixe plongeait sur le jeune homme et semblait chercher
de quel côté il pourrait le mieux s’élancer sur lui. C’en était fait
du noble Ordener, s’il eût attendu un instant. Mais il ne donna pas au
brigand le temps de réfléchir, et se jeta impétueusement sur lui en
lui portant la pointe de son sabre au visage.
Alors commença le combat le plus effrayant que l’imagination puisse se
figurer. Le petit homme, debout sur l’autel, comme une statue sur son
piédestal, semblait une des horribles idoles qui, dans les siècles
barbares, avaient reçu dans ce même lieu des sacrifices impies et de
sacrilèges offrandes.
Ses mouvements étaient si rapides que de quelque côté qu’Ordener
l’attaquât, il rencontrait toujours la face du monstre et le tranchant
de sa hache. Il aurait été mis en pièces dès les premiers chocs s’il
n’avait eu l’heureuse inspiration de rouler son manteau autour de son
bras gauche, en sorte que la plupart des coups de son furieux ennemi
se perdaient dans ce bouclier flottant. Ils firent ainsi inutilement,
pendant plusieurs minutes, des efforts inouïs pour se blesser l’un et
l’autre. Les yeux gris et enflammés du petit homme sortaient de leur
orbite. Surpris d'être si vigoureusement et si audacieusement combattu
par un adversaire en apparence si faible, une rage sombre avait
remplacé ses ricanements sauvages. L’atroce immobilité des traits du
monstre, le calme intrépide de ceux d’Ordener contrastaient
singulièrement avec la promptitude de leurs mouvements et la vivacité
de leurs attaques.
On n’entendait d’autre bruit que le cliquetis des armes, les pas
tumultueux du jeune homme, et la respiration pressée des deux
combattants, quand le petit homme poussa un rugissement terrible. Le
tranchant de sa hache venait de s’engager dans les plis du manteau. Il
se roidit; il secoua furieusement son bras, et ne fit qu’embarrasser
le manche avec le tranchant dans l’étoffe, qui, à chaque nouvel
effort, se tordait de plus en plus à l’entour.
Le formidable brigand vit le fer du jeune homme s’appuyer sur sa
poitrine.
—Écoute-moi encore une fois, dit Ordener triomphant; veux-tu me
remettre ce coffre de fer que tu as lâchement volé?
Le petit homme garda un moment le silence, puis il dit au milieu d’un
rugissement:
—Non, et sois maudit!
Ordener reprit, sans quitter son attitude victorieuse et menaçante:
—Réfléchis!
—Non; je t’ai dit que non, répéta le brigand.
Le noble jeune homme baissa son sabre.
—Eh bien! dit-il, dégage ta hache des plis de mon manteau, afin que
nous puissions continuer.
Un rire dédaigneux fut la réponse du monstre.
—Enfant, tu fais le généreux, comme si j’en avais besoin!
Avant qu’Ordener surpris eût pu tourner la tête, il avait posé son
pied sur l’épaule de son loyal vainqueur, et d’un bond il était à
douze pas dans la salle.
D’un autre bond il était sur Ordener. Il s’était suspendu à lui tout
entier, comme la panthère s’attache de la gueule et des griffes aux
flancs du grand lion. Ses ongles s’enfonçaient dans les épaules du
jeune homme; ses genoux noueux pressaient ses hanches, tandis que son
affreux visage présentait aux yeux d’Ordener une bouche sanglante et
des dents de bête fauve prêtes à le déchirer. Il ne parlait plus;
aucune parole humaine ne s’échappait de son gosier pantelant; un
mugissement sourd, entremêlé de cris rauques et ardents, exprimait
seul sa rage. C’était quelque chose de plus hideux qu’une bête féroce,
de plus monstrueux qu’un démon; c’était un homme auquel il ne restait
rien d’humain.
Ordener avait chancelé sous l’assaut du petit homme, et serait tombé à
ce choc inattendu, si l’un des larges piliers du monument druidique ne
se fût trouvé derrière lui pour le soutenir. Il resta donc à demi
renversé sur le dos, et haletant sous le poids de son formidable
ennemi. Qu’on pense que tout ce que nous venons de décrire s’était
passé en aussi peu de temps qu’il faut pour se le figurer, et l’on
aura quelque idée de ce que présentait d’horrible ce moment de la
lutte.
Nous l’avons dit, le noble jeune homme avait chancelé, mais il n’avait
pas tremblé. Il se hâta de donner une pensée d’adieu à son Éthel.
Cette pensée d’amour fut comme une prière; elle lui rendit des forces.
Il enlaça le monstre de ses deux bras; puis, saisissant la lame de son
sabre par le milieu, il lui appuya perpendiculairement la pointe sur
l’épine du dos. Le brigand atteint poussa une clameur effrayante, et
d’un soubresaut, qui ébranla Ordener, il se dégagea des bras de son
intrépide adversaire et alla tomber à quelques pas en arrière,
emportant dans ses dents un lambeau du manteau vert qu’il avait mordu
dans sa fureur.
Il se releva, souple et agile comme un jeune chamois, et le combat
recommença pour la troisième fois, d’une manière plus terrible encore.
Le hasard avait jeté près du lieu où il se trouvait un amas de
quartiers de rochers, entre lesquels les mousses et les ronces
croissaient paisiblement depuis des siècles. Deux hommes de force
ordinaire auraient à peine pu soulever la moindre de ces masses. Le
brigand en saisit une de ses deux bras et l’éleva au-dessus de sa tête
en la balançant vers Ordener. Son regard fut affreux dans ce moment.
La pierre, lancée avec violence, traversa lourdement l’espace; le
jeune homme n’eut que le temps de se détourner. Le quartier de granit
s’était brisé en éclats au pied du mur souterrain avec un bruit
épouvantable, que se renvoyèrent longtemps les échos profonds de la
grotte.
Ordener étourdi avait à peine eu le temps de reprendre son sang-froid,
qu’une seconde masse de pierre se balançait dans les mains du brigand.
Irrité de se voir ainsi lapider lâchement, il s’élança vers le petit
homme, le sabre haut, afin de changer de combat; mais le bloc
formidable, parti comme un tonnerre, rencontra, en roulant dans
l’atmosphère épaisse et sombre de la caverne, la lame frêle et nue sur
son passage; elle tomba en éclats comme un morceau de verre, et le
rire farouche du monstre remplit la voûte.
Ordener était désarmé.
—As-tu, cria le monstre, quelque chose à dire à Dieu ou au diable
avant de mourir?
Et son œil lançait des flammes, et tous ses muscles s’étaient roidis
de rage et de joie, et il s’était précipité avec un frémissement
d’impatience sur sa hache laissée à terre dans les plis du
manteau.—Pauvre Éthel!
Tout à coup un rugissement lointain se fait entendre au dehors. Le
monstre s’arrête. Le bruit redouble; des clameurs d’hommes se mêlent
aux grondements plaintifs d’un ours. Le brigand écoute. Les cris
douloureux continuent. Il saisit brusquement la hache et s’élance, non
vers Ordener, mais vers l’une des crevasses dont nous avons parlé et
qui donnaient passage au jour. Ordener, au comble de la surprise de se
voir ainsi oublié, se dirige comme lui vers l’une de ces portes
naturelles, et voit, dans une clairière assez voisine, un grand ours
blanc réduit aux abois par sept chasseurs, parmi lesquels il croit
même distinguer ce Kennybol dont les paroles l’avaient tant frappé la
veille.
Il se retourne. Le brigand n’était plus dans la grotte, et il entend
au dehors une voix effrayante qui criait:
—Friend! Friend! je suis à toi! me voici!
XXIX
Compagnon, eh! compagnon, de quel compagnon es-tu
donc né? de quel enfant des hommes es-tu provenu
pour oser ainsi attaquer Fafnir?
Edda
Le premier rayon du soleil levant rougissait à peine la plus haute
cime des rochers qui bordent la mer, lorsqu’un pêcheur, qui était venu
avant l’aube jeter ses filets à quelques portées d’arquebuse du
rivage, en face de l’entrée de la grotte de Walderhog, vit comme une
figure enveloppée d’un manteau, ou d’un linceul, descendre le long des
roches et disparaître sous la voûte formidable de la caverne. Frappé
de terreur, il recommanda sa barque et son âme à saint Usuph, et
courut raconter à sa famille effrayée qu’il avait aperçu l’un des
spectres qui habitent le palais de Han d’Islande rentrer dans la
grotte au lever du jour.
Ce spectre, l’entretien et l’effroi futur des longues veillées
d’hiver, c’était Ordener, le noble fils du vice-roi de Norvège, qui,
tandis que les deux royaumes le croyaient livré à de doux soins auprès
de son altière fiancée, venait, seul et inconnu, exposer sa vie pour
celle à qui il avait donné son cœur et son avenir, pour la fille d’un
proscrit.
De tristes présages, de sinistres prédictions l’avaient accompagné à
ce but de son voyage; il venait de quitter la famille du pêcheur, et
en lui disant adieu la bonne Maase s’était mise en prières pour lui
devant le seuil de sa porte. Le montagnard Kennybol et ses six
compagnons, qui lui avaient indiqué le chemin, s’étaient séparés de
lui à un demi-mille de Walderhog, et ces intrépides chasseurs, qui
allaient en riant affronter un ours, avaient longtemps attaché un œil
d’épouvante sur le sentier que suivait l’aventureux voyageur.
Le jeune homme entra dans la grotte de Walderhog, comme on entre dans
un port longtemps désiré. Il éprouvait une joie céleste en songeant
qu’il allait accomplir l’objet de sa vie, et que dans quelques
instants peut-être il aurait donné tout son sang pour son Éthel. Près
d’attaquer un brigand redouté d’une province entière, un monstre, un
démon peut-être, ce n’était point cette effrayante figure qui
apparaissait à son imagination; il ne voyait que l’image de la douce
vierge captive, priant pour lui sans doute devant l’autel de sa
prison. S’il se fût dévoué pour toute autre qu’elle, il aurait pu
songer un moment, pour les mépriser, aux périls qu’il venait chercher
de si loin; mais est-ce qu’une réflexion trouve place dans un jeune
cœur au moment où il bat de la double exaltation d’un beau dévouement
et d’un noble amour?
Il s’avança, la tête haute, sous la voûte sonore dont les mille échos
multipliaient le bruit de ses pas, sans même jeter un coup d’œil sur
les stalactites, sur les basaltes séculaires qui pendaient au-dessus
de sa tête parmi des cônes de mousses, de lierre et de lichen;
assemblages confus de formes bizarres, dont la crédulité
superstitieuse des campagnards norvégiens avait fait plus d’une fois
des foules de démons ou des processions de fantômes.
Il passa avec la même indifférence devant ce tombeau du roi Walder,
auquel se rattachaient tant de traditions lugubres, et il n’entendit
d’autre voix que les longs sifflements de la bise sous ces funèbres
galeries.
Il continua sa marche sous de tortueuses arcades, éclairées faiblement
par des crevasses à demi obstruées d’herbes et de bruyères. Son pied
heurtait souvent je ne sais quelles ruines, qui roulaient sur le roc
avec un son creux, et présentaient dans l’ombre à ses yeux des
apparences de crânes brisés, ou de longues rangées de dents blanches
et dépouillées jusqu’à leurs racines.
Mais aucune terreur ne montait jusqu’à son âme. Il s’étonnait
seulement de n’avoir pas encore rencontré le formidable habitant de
cette horrible grotte.
Il arriva dans une sorte de salle ronde, naturellement creusée dans le
flanc du rocher. Là aboutissait la route souterraine qu’il avait
suivie, et les parois de la salle n’offraient plus d’autre ouverture
que de larges fentes, à travers lesquelles on apercevait les montagnes
et les forêts extérieures.
Surpris d’avoir ainsi infructueusement parcouru toute la fatale
caverne, il commença à désespérer de rencontrer le brigand. Un
monument de forme singulière, situé au milieu de la salle souterraine,
appela son attention. Trois pierres longues et massives, posées debout
sur le sol, en soutenaient une quatrième, large et carrée, comme trois
piliers portent un toit. Sous cette espèce de trépied gigantesque
s’élevait une sorte d’autel, formé également d’un seul quartier de
granit, et percé circulairement au milieu de sa face supérieure.
Ordener reconnut une de ces colossales constructions druidiques qu’il
avait souvent observées dans ses voyages en Norvège, et dont les
modèles les plus étonnants peut-être sont, en France, les monuments de
Lokmariaker et de Carnac. Édifices étranges qui ont vieilli, posés sur
la terre comme des tentes d’un jour, et où la solidité naît de la
seule pesanteur.
Le jeune homme, livré à ses rêveries, s’appuya machinalement sur cet
autel, dont la bouche de pierre était brunie, tant elle avait bu
profondément le sang des victimes humaines.
Tout à coup il tressaillit; une voix, qui semblait sortir de la
pierre, avait frappé son oreille:
—Jeune homme, c’est avec des pieds qui touchent au sépulcre que tu es
venu dans ce lieu.
Il se leva brusquement, et sa main se jeta sur son sabre, tandis qu’un
écho, faible comme la voix d’un mort, répétait distinctement dans les
profondeurs de la grotte:
—Jeune homme, c’est avec des pieds qui touchent au sépulcre que tu es
venu dans ce lieu.
En ce moment, une tête effroyable se leva de l’autre côté de l’autel
druidique, avec des cheveux rouges et un rire atroce.
—Jeune homme, répéta-t-elle, oui, tu es venu dans ce lieu avec des
pieds qui touchent au sépulcre.
—Et avec une main qui touche une épée, répondit le jeune homme sans
s’émouvoir.
Le monstre sortit entièrement de dessous l’autel, et montra ses
membres trapus et nerveux, ses vêtements sauvages et sanglants, ses
mains crochues et sa lourde hache de pierre.
—C’est moi, dit-il avec un grondement de bête fauve.
—C’est moi, répondit Ordener.
—Je t’attendais.
—Je faisais plus, repartit l’intrépide jeune homme, je te cherchais.
Le brigand croisa les bras.
—Sais-tu qui je suis?
—Oui.
—Et tu n’as point de peur?
—Je n’en ai plus.
—Tu as donc éprouvé une crainte en venant ici?
Et le monstre balançait sa tête d’un air triomphant.
—Celle de ne pas te rencontrer.
—Tu me braves, et tes pas viennent de trébucher contre des cadavres
humains!
—Demain, peut-être, ils trébucheront contre le tien.
Un tremblement de colère saisit le petit homme. Ordener, immobile,
conservait son attitude calme et fière.
—Prends garde! murmura le brigand; je vais fondre sur toi, comme la
grêle de Norvège sur un parasol.
—Je ne voudrais point d’autre bouclier contre toi.
On eût dit qu’il y avait dans le regard d’Ordener quelque chose qui
dominait le monstre. Il se mit à arracher avec ses ongles les poils de
son manteau, comme un tigre qui dévore l’herbe avant de s’élancer sur
sa proie.
—Tu m’apprends ce que c’est que la pitié, dit-il.
—Et à moi, ce que c’est que le mépris.
—Enfant, ta voix est douce, ton visage est frais, comme la voix et le
visage d’une jeune fille;—quelle mort veux-tu de moi?
—La tienne.
Le petit homme rit.
—Tu ne sais point que je suis un démon, que mon esprit est l’esprit
d’Ingolphe l’Exterminateur.
—Je sais que tu es un brigand, que tu commets le meurtre pour de
l’or.
—Tu te trompes, interrompit le monstre, c’est pour du sang.
—N’as-tu pas été payé par les d’Ahlefeld pour assassiner le capitaine
Dispolsen?
—Que me dis-tu là? Quels sont ces noms?
—Tu ne connais pas le capitaine Dispolsen, que tu as assassiné sur la
grève d’Urchtal?
—Cela se peut, mais je l’ai oublié, comme je t’aurai oublié dans
trois jours.
—Tu ne connais pas le comte d’Ahlefeld, qui t’a payé pour enlever au
capitaine un coffret de fer?
—D’Ahlefeld! Attends; oui, je le connais. J’ai bu hier le sang de son
fils dans le crâne du mien.
Ordener frissonna d’horreur.
—Est-ce que tu n’étais pas content de ton salaire?
—Quel salaire? demanda le brigand.
—Écoute; ta vue me pèse; il faut en finir. Tu as dérobé, il y a huit
jours, une cassette de fer à l’une de tes victimes, à un officier de
Munckholm?
Ce mot fit tressaillir le brigand.
—Un officier de Munckholm! dit-il entre ses dents.
Puis il reprit, avec un mouvement de surprise:
—Serais-tu aussi un officier de Munckholm, toi?
—Non, dit Ordener.
—Tant pis!
Et les traits du brigand se rembrunirent.
—Écoute, reprit l’opiniâtre Ordener, où est cette cassette que tu as
dérobée au capitaine?
Le petit homme parut méditer un instant.
—Par Ingolphe! voilà une méchante boîte de fer qui occupe bien des
esprits. Je te réponds que l’on cherchera moins celle qui contiendra
tes os, si jamais ils sont recueillis dans un cercueil.
Ces paroles, en montrant à Ordener que le brigand connaissait la
cassette dont il lui parlait, lui rendirent l’espoir de la
reconquérir.
—Dis-moi ce que tu as fait de cette cassette. Est-elle au pouvoir du
comte d’Ahlefeld?
—Non.
—Tu mens, car tu ris.
—Crois ce que tu voudras. Que m’importe?
Le monstre avait en effet pris un air railleur qui inspirait de la
défiance à Ordener. Il vit qu’il n’y avait plus rien à faire que de le
mettre en fureur, ou de l’intimider, s’il était possible.
—Entends-moi, dit-il en élevant la voix, il faut que tu me donnes
cette cassette.
L’autre répondit par un ricanement farouche.
—Il faut que tu me la donnes! répéta le jeune homme d’une voix
tonnante.
—Est-ce que tu es accoutumé à donner des ordres aux buffles et aux
ours? répliqua le monstre avec le même rire.
—J’en donnerais au démon dans l’enfer.
—C’est ce que tu seras à même de faire tout à l’heure.
Ordener tira son sabre, qui étincela dans l’ombre comme un éclair.
—Obéis!
—Allons, reprit l’autre en secouant sa hache, il ne tenait qu’à moi
de briser tes os et de sucer ton sang quand tu es arrivé, mais je me
suis contenu; j’étais curieux de voir le moineau franc fondre sur le
vautour.
—Misérable, cria Ordener, défends-toi!
—C’est la première fois qu’on me le dit, murmura le brigand en
grinçant des dents.
En parlant ainsi, il sauta sur l’autel de granit et se ramassa sur
lui-même, comme le léopard qui attend le chasseur au haut d’un rocher
pour se précipiter sur lui à l’improviste.
De là son œil fixe plongeait sur le jeune homme et semblait chercher
de quel côté il pourrait le mieux s’élancer sur lui. C’en était fait
du noble Ordener, s’il eût attendu un instant. Mais il ne donna pas au
brigand le temps de réfléchir, et se jeta impétueusement sur lui en
lui portant la pointe de son sabre au visage.
Alors commença le combat le plus effrayant que l’imagination puisse se
figurer. Le petit homme, debout sur l’autel, comme une statue sur son
piédestal, semblait une des horribles idoles qui, dans les siècles
barbares, avaient reçu dans ce même lieu des sacrifices impies et de
sacrilèges offrandes.
Ses mouvements étaient si rapides que de quelque côté qu’Ordener
l’attaquât, il rencontrait toujours la face du monstre et le tranchant
de sa hache. Il aurait été mis en pièces dès les premiers chocs s’il
n’avait eu l’heureuse inspiration de rouler son manteau autour de son
bras gauche, en sorte que la plupart des coups de son furieux ennemi
se perdaient dans ce bouclier flottant. Ils firent ainsi inutilement,
pendant plusieurs minutes, des efforts inouïs pour se blesser l’un et
l’autre. Les yeux gris et enflammés du petit homme sortaient de leur
orbite. Surpris d'être si vigoureusement et si audacieusement combattu
par un adversaire en apparence si faible, une rage sombre avait
remplacé ses ricanements sauvages. L’atroce immobilité des traits du
monstre, le calme intrépide de ceux d’Ordener contrastaient
singulièrement avec la promptitude de leurs mouvements et la vivacité
de leurs attaques.
On n’entendait d’autre bruit que le cliquetis des armes, les pas
tumultueux du jeune homme, et la respiration pressée des deux
combattants, quand le petit homme poussa un rugissement terrible. Le
tranchant de sa hache venait de s’engager dans les plis du manteau. Il
se roidit; il secoua furieusement son bras, et ne fit qu’embarrasser
le manche avec le tranchant dans l’étoffe, qui, à chaque nouvel
effort, se tordait de plus en plus à l’entour.
Le formidable brigand vit le fer du jeune homme s’appuyer sur sa
poitrine.
—Écoute-moi encore une fois, dit Ordener triomphant; veux-tu me
remettre ce coffre de fer que tu as lâchement volé?
Le petit homme garda un moment le silence, puis il dit au milieu d’un
rugissement:
—Non, et sois maudit!
Ordener reprit, sans quitter son attitude victorieuse et menaçante:
—Réfléchis!
—Non; je t’ai dit que non, répéta le brigand.
Le noble jeune homme baissa son sabre.
—Eh bien! dit-il, dégage ta hache des plis de mon manteau, afin que
nous puissions continuer.
Un rire dédaigneux fut la réponse du monstre.
—Enfant, tu fais le généreux, comme si j’en avais besoin!
Avant qu’Ordener surpris eût pu tourner la tête, il avait posé son
pied sur l’épaule de son loyal vainqueur, et d’un bond il était à
douze pas dans la salle.
D’un autre bond il était sur Ordener. Il s’était suspendu à lui tout
entier, comme la panthère s’attache de la gueule et des griffes aux
flancs du grand lion. Ses ongles s’enfonçaient dans les épaules du
jeune homme; ses genoux noueux pressaient ses hanches, tandis que son
affreux visage présentait aux yeux d’Ordener une bouche sanglante et
des dents de bête fauve prêtes à le déchirer. Il ne parlait plus;
aucune parole humaine ne s’échappait de son gosier pantelant; un
mugissement sourd, entremêlé de cris rauques et ardents, exprimait
seul sa rage. C’était quelque chose de plus hideux qu’une bête féroce,
de plus monstrueux qu’un démon; c’était un homme auquel il ne restait
rien d’humain.
Ordener avait chancelé sous l’assaut du petit homme, et serait tombé à
ce choc inattendu, si l’un des larges piliers du monument druidique ne
se fût trouvé derrière lui pour le soutenir. Il resta donc à demi
renversé sur le dos, et haletant sous le poids de son formidable
ennemi. Qu’on pense que tout ce que nous venons de décrire s’était
passé en aussi peu de temps qu’il faut pour se le figurer, et l’on
aura quelque idée de ce que présentait d’horrible ce moment de la
lutte.
Nous l’avons dit, le noble jeune homme avait chancelé, mais il n’avait
pas tremblé. Il se hâta de donner une pensée d’adieu à son Éthel.
Cette pensée d’amour fut comme une prière; elle lui rendit des forces.
Il enlaça le monstre de ses deux bras; puis, saisissant la lame de son
sabre par le milieu, il lui appuya perpendiculairement la pointe sur
l’épine du dos. Le brigand atteint poussa une clameur effrayante, et
d’un soubresaut, qui ébranla Ordener, il se dégagea des bras de son
intrépide adversaire et alla tomber à quelques pas en arrière,
emportant dans ses dents un lambeau du manteau vert qu’il avait mordu
dans sa fureur.
Il se releva, souple et agile comme un jeune chamois, et le combat
recommença pour la troisième fois, d’une manière plus terrible encore.
Le hasard avait jeté près du lieu où il se trouvait un amas de
quartiers de rochers, entre lesquels les mousses et les ronces
croissaient paisiblement depuis des siècles. Deux hommes de force
ordinaire auraient à peine pu soulever la moindre de ces masses. Le
brigand en saisit une de ses deux bras et l’éleva au-dessus de sa tête
en la balançant vers Ordener. Son regard fut affreux dans ce moment.
La pierre, lancée avec violence, traversa lourdement l’espace; le
jeune homme n’eut que le temps de se détourner. Le quartier de granit
s’était brisé en éclats au pied du mur souterrain avec un bruit
épouvantable, que se renvoyèrent longtemps les échos profonds de la
grotte.
Ordener étourdi avait à peine eu le temps de reprendre son sang-froid,
qu’une seconde masse de pierre se balançait dans les mains du brigand.
Irrité de se voir ainsi lapider lâchement, il s’élança vers le petit
homme, le sabre haut, afin de changer de combat; mais le bloc
formidable, parti comme un tonnerre, rencontra, en roulant dans
l’atmosphère épaisse et sombre de la caverne, la lame frêle et nue sur
son passage; elle tomba en éclats comme un morceau de verre, et le
rire farouche du monstre remplit la voûte.
Ordener était désarmé.
—As-tu, cria le monstre, quelque chose à dire à Dieu ou au diable
avant de mourir?
Et son œil lançait des flammes, et tous ses muscles s’étaient roidis
de rage et de joie, et il s’était précipité avec un frémissement
d’impatience sur sa hache laissée à terre dans les plis du
manteau.—Pauvre Éthel!
Tout à coup un rugissement lointain se fait entendre au dehors. Le
monstre s’arrête. Le bruit redouble; des clameurs d’hommes se mêlent
aux grondements plaintifs d’un ours. Le brigand écoute. Les cris
douloureux continuent. Il saisit brusquement la hache et s’élance, non
vers Ordener, mais vers l’une des crevasses dont nous avons parlé et
qui donnaient passage au jour. Ordener, au comble de la surprise de se
voir ainsi oublié, se dirige comme lui vers l’une de ces portes
naturelles, et voit, dans une clairière assez voisine, un grand ours
blanc réduit aux abois par sept chasseurs, parmi lesquels il croit
même distinguer ce Kennybol dont les paroles l’avaient tant frappé la
veille.
Il se retourne. Le brigand n’était plus dans la grotte, et il entend
au dehors une voix effrayante qui criait:
—Friend! Friend! je suis à toi! me voici!