IX
JULIETTE.
Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?
ROMÉO.
Je n’en doute point; et toutes ces peines
deviendront le doux entretien de nos jours à
venir.
SHAKESPEARE
Le fanal du château de Munckholm venait de s’éteindre, et, à sa place,
le matelot entrant dans le golfe de Drontheim voyait le casque du
soldat de garde briller de loin, comme une étoile mobile, aux rayons
du soleil levant, quand Schumacker, appuyé sur le bras de sa fille,
descendit comme de coutume dans le jardin circulaire qui environnait
sa prison. Tous deux avaient eu une nuit agitée, le vieillard par
l’insomnie, la jeune fille par des rêves délicieux. Ils se promenaient
depuis quelque temps en silence, quand le vieux prisonnier attacha sur
la belle jeune fille un regard triste et grave:
—Vous rougissez et souriez toute seule, Éthel; vous êtes heureuse,
car vous ne rougissez pas du passé, et vous souriez à l’avenir.
Éthel rougit plus fort, et cessa de sourire.
—Mon seigneur et père, dit-elle, embarrassée et confuse, j’ai apporté
le livre de l’Edda.
—Eh bien, lisez, ma fille, dit Schumacker; et il retomba dans sa
rêverie.
Alors le sombre captif, assis sur un rocher noirâtre ombragé d’un
sapin noir, écouta la douce voix de sa fille, sans entendre sa
lecture, comme un voyageur altéré se plaît au murmure de la source où
il puise la vie.
Éthel lui lut l’histoire de la bergère Allanga, qui refusa un roi
jusqu’à ce qu’il eût prouvé qu’il était un guerrier. Le prince Regner
Lodbrog n’obtint la bergère qu’en revenant vainqueur du brigand de
Klipstadur, Ingolphe l’Exterminateur.
Soudain un bruit de pas et de feuillage froissé vint interrompre sa
lecture et arracher Schumacker à sa méditation. Le lieutenant
d’Ahlefeld sortit de derrière le rocher où ils étaient assis. Éthel
baissa la tête en reconnaissant l’interrupteur éternel, et l’officier
s’écria:
—Sur ma foi, ma belle damoiselle, le nom d’Ingolphe l’Exterminateur
vient d'être prononcé par votre charmante bouche. Je l’ai entendu, et
je présume que c’est en parlant de son petit-fils, Han d’Islande, que
vous êtes remontée jusqu’à lui. Les damoiselles aiment beaucoup à
parler des brigands. Sous ce rapport, on conte d’Ingolphe et de sa
descendance des choses singulièrement agréables et effrayantes à
entendre. L’exterminateur Ingolphe n’eut qu’un fils, né de la sorcière
Thoarka; ce fils n’eut également qu’un fils, né de même d’une
sorcière. Depuis quatre siècles, cette race s’est ainsi perpétuée pour
la désolation de l’Islande, toujours par un seul rejeton, qui ne
produit jamais qu’un rameau. C’est par cette série d’héritiers uniques
que l’esprit infernal d’Ingolphe est arrivé de nos jours sain et
entier au fameux Han d’Islande, qui avait sans doute tout à l’heure le
bonheur d’occuper les virginales pensées de la damoiselle.
L’officier s’arrêta un moment. Éthel gardait le silence de l’embarras;
Schumacker, celui de l’ennui. Enchanté de les trouver disposés sinon à
répondre, du moins à écouter, il continua:
—Le brigand de Klipstadur n’a d’autre passion que la haine des
hommes, d’autre soin que celui de leur nuire.
—Il est sage, interrompit brusquement le vieillard.
—Il vit toujours seul, reprit le lieutenant.
—Il est heureux, dit Schumacker.
Le lieutenant fut ravi de cette double interruption, qui semblait
sceller un pacte de conversation.
—Nous préserve le dieu Mithra, s’écria-t-il, de ces sages et de ces
heureux! Maudit soit le zéphyr malintentionné qui a apporté en Norvège
le dernier des démons d’Islande. J’ai tort de dire malintentionné, car
c’est, assure-t-on, à un évêque que nous devons le bonheur de posséder
Han de Klipstadur. Si l’on en croit la tradition, quelques paysans
islandais, ayant pris sur les montagnes de Bessestedt le petit Han
encore enfant, voulurent le tuer, comme Astyage tua le lionceau de
Bactriane; mais l’évêque de Scalholt s’y opposa, et prit l’oursin sous
sa protection, espérant faire un chrétien du diable. Le bon évêque
employa mille moyens pour développer cette intelligence infernale,
oubliant que la ciguë ne s’était point changée en lys dans les serres
chaudes de Babylone. Aussi le démoniaque adolescent le paya-t-il de
ses soins en s’enfuyant une belle nuit sur un tronc d’arbre, à travers
les mers, et en éclairant sa fuite de l’incendie du manoir épiscopal.
Voilà, selon les vieilles fileuses du pays, comment s’est transporté
en Norvège cet islandais, qui, grâce à son éducation, offre
aujourd’hui toute la perfection du monstre. Depuis ce temps, les mines
de Fa-roër comblées et trois cents ouvriers écrasés sous les
décombres; le rocher pendant de Golyn précipité pendant la nuit sur le
village qu’il dominait; le pont de Half-Broën croulant du haut des
roches sous le passage des voyageurs; la cathédrale de Drontheim
incendiée; les fanaux côtiers éteints durant les nuits orageuses, et
une foule de crimes et de meurtres ensevelis dans les lacs de Sparbo
ou de Smiasen, ou cachés sous les grottes de Walderhog et de Rylass,
et dans les gorges du Dofre-Field, ont attesté la présence de cet
Arimane incarné dans le Drontheimhus. Les vieilles prétendent qu’il
lui pousse un poil de la barbe à chaque crime; en ce cas sa barbe doit
être aussi touffue que celle du plus vénérable mage assyrien. La belle
damoiselle saura cependant que le gouverneur a plus d’une fois essayé
d’arrêter la crue extraordinaire de cette barbe.
Schumacker rompit encore le silence.
—Et tous les efforts pour s’emparer de cet homme, dit-il avec un
regard de triomphe et un sourire ironique, ont été vains? J’en
félicite la grande-chancellerie.
L’officier ne comprit pas le sarcasme de l’ex-grand-chancelier.
—Han a jusqu’ici été aussi imprenable qu’Horatius surnommé Coclès.
Vieux soldats, jeunes miliciens, campagnards, montagnards, tout meurt
ou tout fuit devant lui. C’est un démon qu’on ne saurait éviter ni
atteindre; ce qui peut arriver de plus heureux à ceux qui le
cherchent, c’est de ne pas le trouver.
—La gracieuse damoiselle est peut-être surprise, continua-t-il en
s’asseyant familièrement près d’Éthel, qui se rapprocha de son père,
de tout ce que je sais de curieux touchant cet être surnaturel. Ce
n’est pas sans intention que j’ai recueilli ces singulières
traditions. Il me semble, et je serais heureux que ma charmante
damoiselle partageât mon avis, que les aventures de Han pourraient
fournir un roman délicieux, dans le genre des sublimes écrits de la
damoiselle Scudéry, l'Artamène ou la Clélie, dont je n’ai encore
lu que six volumes, mais qui n’en est pas moins un chef-d’œuvre à mes
yeux. Il faudrait, par exemple, adoucir notre climat, orner nos
traditions, modifier nos noms barbares. Ainsi Drontheim, qui
deviendrai Durtinianum, verrait ses forêts se changer sous ma
baguette magique, en des bosquets délicieux, arrosés de mille petits
ruisseaux, bien autrement poétiques que nos vilains torrents. Nos
cavernes noires et profondes feraient place à des grottes charmantes,
tapissées de rocailles dorées et de coquillages d’azur. Dans l’une de
ces grottes habiterait un célèbre enchanteur, Hannus de Thulé...—Car
vous conviendrez que le nom de Han d’Islande ne flatte pas
l’oreille.—Ce géant...—vous sentez qu’il serait absurde que le héros
d’un tel ouvrage ne fût pas un géant—ce géant descendrait en droite
ligne du dieu Mars.—Ingolphe l’Exterminateur ne présente rien à
l’imagination—et de la magicienne Théonne...—ne trouvez-vous pas le
nom de Thoarka heureusement altéré?—fille de la sibylle de Cumes.
Hannus, après avoir été élevé par le grand-mage de Thulé, se serait
enfin échappé du palais du pontife, sur un char attelé de deux
dragons...—Il faudrait être un pauvre esprit pour conserver la
mesquine tradition du tronc d’arbre.—Arrivé sous le ciel de
Durtinianum, et séduit par ce pays charmant, il en aurait fait le lieu
de sa résidence et le théâtre de ses crimes. Ce ne serait pas chose
aisée que de faire une peinture agréable des brigandages de Han. On
pourrait en adoucir l’horreur par quelque amour ingénieusement
imaginé. La bergère Alcippe, en promenant un jour son agneau dans un
bois de myrtes et d’oliviers, serait aperçue par le géant, qui
céderait soudain au pouvoir de ses yeux. Mais Alcippe aimerait le beau
Lycidas, officier des milices, en garnison dans son hameau. Le géant
s’irriterait du bonheur du centurion, et le centurion des assiduités
du géant. Vous concevez, aimable damoiselle, tout ce qu’une pareille
imagination pourrait semer de charme dans les aventures de Hannus. Je
parierais mes bottes de Cracovie contre une paire de patins qu’un tel
sujet, traité par la damoiselle Scudéry, ferait raffoler toutes les
dames de Copenhague.
Ce mot arracha Schumacker de la sombre rêverie où il était resté
enseveli pendant la dépense inutile de bel esprit que venait de faire
le lieutenant.
—Copenhague?-dit-il brusquement; seigneur officier, que s’est-il
passé de nouveau à Copenhague?
—Rien, sur ma foi, que je sache, répondit le lieutenant, sinon le
consentement donné par le roi au mariage important qui occupe en ce
moment les deux royaumes.
—Comment! reprit Schumacker; quel mariage?
L’apparition d’un quatrième interlocuteur arrêta la réponse sur les
lèvres du lieutenant.
Tous trois levèrent les yeux. Le visage sombre du prisonnier
s’éclaircit, la physionomie frivole du lieutenant prit une expression
de gravité, et la douce figure d’Éthel, pâle et confuse pendant le
long soliloque de l’officier, se ranima de vie et de joie. Elle
soupira profondément, comme si son cœur eût été allégé d’un poids
insupportable, et son sourire triste et furtif s’élança au-devant du
nouveau venu.—C’était Ordener.
Le vieillard, la jeune fille et l’officier étaient devant Ordener dans
une position singulière, ils avaient chacun un secret commun avec lui;
aussi se gênaient-ils réciproquement. Le retour d’Ordener au donjon ne
surprit ni Schumacker ni Éthel, qui l’attendaient; mais il étonna le
lieutenant, autant que la présence du lieutenant surprit Ordener, qui
aurait pu craindre quelque indiscrétion de l’officier sur la scène de
la veille, si le silence prescrit par la loi courtoise ne l’eût
rassuré. Il ne pouvait donc que s’étonner de le voir paisiblement
assis près des deux prisonniers.
Ces quatre personnages ne pouvaient rien se dire réunis, précisément
parce qu’ils auraient eu beaucoup à se dire isolément. Aussi, hormis
les regards d’intelligence et d’embarras, l’accueil que reçut Ordener
fut-il absolument muet.
Le lieutenant partit d’un éclat de rire.
—Par la queue du manteau royal, mon cher nouveau-venu, voilà un
silence qui ne ressemble pas mal à celui des sénateurs gaulois, quand
le romain Brennus.... Je ne sais, en honneur, déjà plus qui était
romain ou gaulois, des sénateurs ou du général. N’importe! puisque
vous voilà, aidez-moi à instruire cet honorable vieillard de ce qui se
passe de nouveau. J’allais, sans votre subite entrée en scène,
l’entretenir du mariage illustre qui occupe en ce moment mèdes et
persans.
—Quel mariage? dirent en même temps Ordener et Schumacker.
—À la coupe de vos vêtements, seigneur étranger, s’écria le
lieutenant en frappant des mains, j’avais déjà pressenti que vous
veniez de quelque autre monde. Voici une question qui change en
certitude mon soupçon. Vous êtes sans doute débarqué hier sur les
bords de la Nidder, dans un char-fée attelé de deux griffons ailés;
car vous n’auriez pu parcourir la Norvège sans entendre parler du
fameux mariage du fils du vice-roi avec la fille du grand-chancelier.
Schumacker se tourna vers le lieutenant.
—Quoi! Ordener Guldenlew épouse Ulrique d’Ahlefeld?
—Comme vous dites, répondit l’officier, et cela sera conclu avant que
la mode des vertugadins à la française soit passée à Copenhague.
—Le fils de Frédéric doit avoir environ vingt-deux ans; car j’étais
depuis une année dans la forteresse de Copenhague quand le bruit de sa
naissance parvint jusqu’à moi. Qu’il se marie jeune, continua
Schumacker avec un sourire amer; au moment de la disgrâce on ne lui
reprochera pas du moins d’avoir ambitionné le chapeau de cardinal.
Le vieux favori faisait à ses propres malheurs une allusion que le
lieutenant ne comprit pas.
—Non certes, dit-il en éclatant de rire. Le baron Ordener va recevoir
le titre de comte, le collier de l’Éléphant et les aiguillettes de
colonel, qui ne se concilient guère vraiment avec la barrette de
cardinal.
—Tant mieux, répondit Schumacker. Puis, après une pause, il ajouta,
secouant la tête comme s’il eût vu sa vengeance devant lui:—Quelque
jour peut-être on lui fera un carcan du noble collier, on lui brisera
sur le front sa couronne de comte, on lui battra les joues de ses
aiguillettes de colonel. Ordener saisit la main du vieillard.
—Dans l’intérêt de votre haine, seigneur, ne maudissez pas le bonheur
d’un ennemi avant de savoir si ce bonheur en est un pour lui.
—Eh! mais, dit le lieutenant, qu’importent au baron de Thorvick les
anathèmes du bonhomme?
—Lieutenant! s’écria Ordener, ils lui importent plus que vous ne
pensez....—peut-être.—Et, poursuivit-il après un moment de silence,
votre fameux mariage est moins certain que vous ne le croyez.
—Fiat quod vis, repartit le lieutenant avec une salutation
ironique; le roi, le vice-roi et le grand-chancelier ont, il est vrai,
tout disposé pour cette union; ils la désirent, ils la veulent; mais
puisqu’elle déplaît au seigneur étranger, qu’importe le
grand-chancelier, le vice-roi et le roi!
—Vous avez peut-être raison, dit Ordener d’un air sérieux.
—Oh! sur ma foi!—et le lieutenant se renversa sur le dos en éclatant
de rire,—cela est trop plaisant. Je voudrais pour beaucoup que le
baron de Thorvick fût ici pour entendre un devin aussi bien instruit
des choses de ce monde décider de sa destinée. Mon docte prophète,
croyez-moi, vous n’avez pas encore assez de barbe pour être bon
sorcier.
—Seigneur lieutenant, répondit froidement Ordener, je ne pense pas
qu’Ordener Guldenlew épouse une femme sans l’aimer.
—Eh! eh! voilà le livre des maximes. Et qui vous dit, seigneur du
manteau vert, que le baron n’aime pas Ulrique d’Ahlefeld?
—Et, s’il vous plaît, à votre tour, qui vous dit qu’il l’aime?
Ici le lieutenant fut entraîné, comme il arrive souvent, par la
chaleur de la conversation, à affirmer un fait dont il n’était pas
sûr.
—Qui me dit qu’il l’aime? la question est amusante! J’en suis fâché
pour votre divination; mais tout le monde sait que ce mariage n’est
pas moins un mariage de passion que de convenance.
—Excepté moi, du moins, dit Ordener d’un ton grave.
—Excepté vous, soit; mais qu’importe! vous n’empêcherez pas que le
fils du vice-roi ne soit amoureux de la fille du chancelier!
—Amoureux?
—Amoureux fou!
—Il faudrait en effet qu’il fût fou pour en être amoureux.
—Holà! n’oubliez pas de qui et à qui vous parlez. Ne dirait-on pas
que le fils du comte vice-roi n’a pu s’éprendre d’une dame sans
consulter ce rustaud?
En parlant ainsi, l’officier s’était levé. Éthel, qui vit le regard
d’Ordener s’enflammer, se précipita devant lui.
—Oh! dit-elle, de grâce calmez-vous; n’écoutez pas ces injures; que
nous importe que le fils du vice-roi aime la fille du chancelier?
Cette douce main posée sur le cœur du jeune homme en apaisa la
tempête; il abaissa sur son Éthel un regard enivré, et n’entendit plus
le lieutenant qui, reprenant sa gaieté, s’écriait:—La damoiselle
remplit avec une grâce infinie le rôle des dames sabines entre leurs
pères et leurs maris. Mes paroles étaient peu mesurées; j’oubliais,
poursuivit-il en s’adressant à Ordener, qu’il existait entre nous un
lien de fraternité, et que nous ne pouvions plus nous provoquer.
—Chevalier, donnez-moi la main. Convenez-en, vous aviez aussi oublié
que vous parliez du fils du vice-roi à son futur beau-frère, le
lieutenant d’Ahlefeld.
À ce nom, Schumacker, qui avait tout observé jusque-là d’un œil
d’indifférence ou d’impatience, s’élança de son siège de pierre en
poussant un cri terrible.
—D’Ahlefeld! un d’Ahlefeld devant moi! Serpent! comment n’ai-je pas
reconnu dans le fils son exécrable père! Laissez-moi paisible dans mon
cachot, je n’ai point été condamné au supplice de vous voir. Il ne me
manque plus, comme il l’osait souhaiter tout à l’heure, que de voir le
fils de Guldenlew près du fils d’Ahlefeld!—Traîtres! lâches! que ne
viennent-ils eux-mêmes jouir de mes larmes de démence et de rage?
Race! race abhorrée! fils d’Ahlefeld, laisse-moi!
L’officier, d’abord étourdi de la vivacité de ces imprécations,
retrouva bientôt la colère et la parole.
—Silence! vieil insensé! auras-tu bientôt fini de me chanter les
litanies des démons?
—Laisse, laisse-moi! poursuivit le vieillard, et emporte ma
malédiction, pour toi et la misérable race de Guldenlew qui va
s’allier à la tienne.
—Pardieu, s’écria l’officier furieux, tu me fais un double outrage!
Ordener arrêta le lieutenant, qui ne se connaissait plus.
—Respectez un vieillard dans votre ennemi, lieutenant; nous avons
déjà des satisfactions à nous rendre, je vous ferai raison des
offenses du prisonnier.
—Soit, dit le lieutenant, vous contractez une double dette; le combat
sera à outrance, car j’aurai mon beau-frère et moi à venger. Songez
qu’avec mon gant vous ramassez celui d’Ordener Guldenlew.
—Lieutenant d’Ahlefeld, répondit Ordener, vous embrassez le parti des
absents avec une chaleur qui prouve de la générosité. N’y en aurait-il
pas autant à prendre pitié d’un malheureux vieillard à qui l’adversité
donne quelque droit d'être injuste?
D’Ahlefeld était de ces âmes chez qui on éveille une vertu avec une
louange. Il serra la main d’Ordener, et s’approcha de Schumacker, qui,
épuisé par son emportement même, était retombé sur le rocher dans les
bras d’Éthel éplorée.
—Seigneur Schumacker, dit l’officier, vous avez abusé de votre
vieillesse, et j’allais peut-être abuser de ma jeunesse, si vous
n’aviez trouvé un champion. J’étais entré ce matin pour la dernière
fois dans votre prison, car c’était pour vous dire que désormais vous
pourriez rester, d’après l’ordre spécial du vice-roi, libre et sans
gardes dans le donjon. Recevez cette bonne nouvelle de la bouche d’un
ennemi.
—Retirez-vous, dit le vieux captif d’une voix sourde.
Le lieutenant s’inclina, et obéit, intérieurement satisfait d’avoir
conquis le regard approbateur d’Ordener.
Schumacker resta quelque temps les bras croisés et la tête courbée,
enseveli dans ses rêveries; tout à coup il releva son regard sur
Ordener, debout et en silence devant lui.
—Eh bien? dit-il.
—Seigneur comte, Dispolsen est mort assassiné.
La tête du vieillard retomba sur sa poitrine. Ordener poursuivit:
—Son assassin est un brigand fameux, Han d’Islande.
—Han d’Islande! dit Schumacker.
—Han d’Islande! répéta Éthel.
—Il a dépouillé le capitaine, continua Ordener.
—Ainsi, dit le vieillard, vous n’avez point entendu parler d’un
coffret de fer, scellé des armes de Griffenfeld?
—Non, seigneur.
Schumacker laissa tomber son front sur ses mains.
—Je vous le rapporterai, seigneur comte, fiez-vous à moi. Le meurtre
a été commis hier matin. Han a fui vers le nord. J’ai un guide qui
connaît ses retraites, j’ai souvent parcouru les monts du
Drontheimhus. J’atteindrai le brigand. Éthel pâlit. Schumacker se
leva; son regard avait quelque chose de joyeux, comme s’il comprenait
encore la vertu chez les hommes.
—Noble Ordener, dit-il, adieu.—Et levant une main vers le ciel, il
disparut derrière les broussailles.
Quand Ordener se retourna, il vit, sur le roc bruni par la mousse,
Éthel pâle, comme une statue d’albâtre sur un piédestal noir.
—Juste Dieu, mon Éthel! dit-il se précipitant près d’elle et la
soutenant dans ses bras, qu’avez-vous?
—Oh! répondit la tremblante jeune fille d’une voix qu’on entendait à
peine, oh! si vous avez, non quelque amour, mais quelque pitié pour
moi, seigneur, si vous ne me parliez pas hier tout à fait pour
m’abuser, si ce n’est pas pour causer ma mort que vous avez daigné
venir dans cette prison; seigneur Ordener, mon Ordener, renoncez, au
nom du ciel, au nom des anges, renoncez à votre projet insensé!
Ordener, mon bien-aimé Ordener! poursuivit-elle,—et ses larmes
s’échappaient avec abondance, et sa tête s’était penchée sur le sein
du jeune homme,—fais-moi ce sacrifice. Ne poursuis pas ce brigand,
cet affreux démon, que tu veux combattre. Dans quel intérêt y vas-tu,
Ordener? Dis-moi, quel intérêt peut t'être plus cher que celui de la
malheureuse que tu nommais hier ta bien-aimée épouse?
Elle s’arrêta suffoquée par les sanglots. Ses deux bras étaient
attachés par ses mains jointes au cou d’Ordener, sur les yeux duquel
elle fixait ses yeux suppliants.
—Mon Éthel adorée, vous vous alarmez à tort. Dieu soutient les bonnes
intentions, et l’intérêt pour lequel je m’expose n’est autre que le
vôtre. Ce coffret de fer renferme....
Éthel l’interrompit.
—Mon intérêt! ai-je un autre intérêt que ta vie? Et si tu meurs,
Ordener, que veux-tu que je devienne?
—Pourquoi penses-tu que je mourrai, Éthel?
—Ah! tu ne connais donc pas ce Han, ce brigand infernal? Sais-tu à
quel monstre tu cours? Sais-tu qu’il commande à toutes les puissances
des ténèbres? qu’il renverse des montagnes sur des villes? que son pas
fait crouler les cavernes souterraines? que son souffle éteint les
fanaux sur les rochers? Et crois-tu, Ordener, résister à ce géant aidé
du démon, avec tes bras blancs et ta frêle épée?
—Et vos prières, Éthel, et l’idée que je combats pour vous? Sois-en
sûre, mon Éthel, on t’a beaucoup exagéré la force et le pouvoir de ce
brigand. C’est un homme comme nous, qui donne la mort jusqu’à ce qu’il
la reçoive.
—Tu ne veux donc pas m’écouter? mes paroles ne sont donc rien pour
toi? Que veux-tu, dis-moi, que je devienne si tu pars, si tu vas errer
de périls en périls, exposant, pour je ne sais quel intérêt de la
terre, tes jours qui sont à moi, les livrant à un monstre?
Ici les récits du lieutenant apparurent de nouveau à l’imagination
d’Éthel, accrus de tout son amour et de toute sa terreur. Elle
poursuivit, d’une voix entrecoupée par les sanglots:
—Je te l’assure, mon bien-aimé Ordener, ils t’ont trompé ceux qui
t’ont dit que ce n’était qu’un homme. Tu dois me croire plus qu’eux,
Ordener, tu sais que je ne voudrais pas te tromper. On a mille fois
essayé de le combattre, il a détruit des bataillons entiers. Je
voudrais seulement que d’autres te le disent, tu les croirais et tu
n’irais pas.
Les prières de la pauvre Éthel auraient sans doute ébranlé
l’aventureuse résolution d’Ordener, s’il n’eût été aussi avancé. Les
paroles échappées la veille au désespoir de Schumacker revinrent à sa
mémoire, et le raffermirent.
—Je pourrais, ma chère Éthel, vous dire que je n’irai pas, et n’en
pas moins exécuter mon projet; mais je ne vous tromperai jamais, même
pour vous rassurer. Je ne dois pas, je le répète, balancer entre vos
larmes et vos intérêts. Il s’agit de votre fortune, de votre bonheur,
de votre vie peut-être, de ta vie, mon Éthel.
Et il la pressait doucement dans ses bras.
—Et que me fait tout cela? reprit-elle éplorée. Mon ami, mon Ordener,
ma joie, tu sais que tu es toute ma joie, ne me donne pas un malheur
affreux et certain pour des malheurs légers et douteux. Que me font ma
fortune, ma vie?
—Il s’agit aussi, Éthel, de la vie de votre père.
Elle s’arracha de ses bras.
—De mon père? répéta-t-elle à voix basse et en pâlissant.
—Oui, Éthel. Ce brigand, soudoyé sans doute par les ennemis du comte
Griffenfeld, a en son pouvoir des papiers dont la perte compromet les
jours, déjà si détestés, de votre père. Je veux lui reprendre ces
papiers avec la vie.
Éthel resta quelques instants pâle et muette; ses larmes s’étaient
taries, son sein gonflé respirait péniblement, elle regardait la terre
d’un œil terne et indifférent, de l’œil dont le condamné la regarde
au moment où la hache se lève derrière lui sur sa tête.
—De mon père! murmura-t-elle.
Puis elle tourna lentement les yeux sur Ordener.
—Ce que tu fais est inutile; mais fais-le.
Ordener l’attira sur son sein.
—Oh! noble fille, laisse ton cœur battre sur le mien. Généreuse
amie! je reviendrai bientôt. Va, tu seras à moi; je veux être le
sauveur de ton père, pour mériter de devenir son fils. Mon Éthel, ma
bien-aimée Éthel!
Qui pourrait dire ce qui se passe dans un noble cœur qui se sent
compris d’un noble cœur? Et si l’amour unit ces deux âmes pareilles
d’un lien indestructible, qui pourrait peindre ces inexprimables
délices? Il semble alors que l’on éprouve, réunis dans un court
moment, tout le bonheur et toute la gloire de la vie, embellie du
charme des généreux sacrifices.
—O mon Ordener, va, et, si tu ne reviens pas, la douleur sans espoir
tue. J’aurai cette lente consolation. Ils se levèrent tous deux, et
Ordener plaça sur son bras le bras d’Éthel, et dans sa main cette main
adorée; ils traversèrent en silence les allées tortueuses du sombre
jardin, et arrivèrent à regret à la porte de la tour qui servait
d’issue. Là, Éthel, tirant de son sein de petits ciseaux d’or, coupa
une boucle de ses beaux cheveux noirs.
—Reçois-la, Ordener; qu’elle t’accompagne, qu’elle soit plus heureuse
que moi.
Ordener pressa religieusement sur ses lèvres ce présent de sa
bien-aimée.
Elle poursuivit:
—Ordener, pense à moi, je prierai pour toi. Ma prière sera peut-être
aussi puissante auprès de Dieu que tes armes devant le démon.
Ordener s’inclina devant cet ange. Son âme sentait trop pour que sa
bouche pût parler. Ils restèrent quelque temps sur le cœur l’un de
l’autre. Au moment de la quitter, peut-être pour jamais, Ordener
jouissait, avec un triste ravissement, du bonheur de tenir une fois
encore toute son Éthel entre ses bras. Enfin, déposant un chaste et
long baiser sur le front décoloré de la douce jeune fille, il s’élança
violemment sous la voûte obscure de l’escalier en spirale, qui lui
apporta un moment après le mot si lugubre et si doux: Adieu!
IX
JULIETTE.
Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?
ROMÉO.
Je n’en doute point; et toutes ces peines
deviendront le doux entretien de nos jours à
venir.
SHAKESPEARE
Le fanal du château de Munckholm venait de s’éteindre, et, à sa place,
le matelot entrant dans le golfe de Drontheim voyait le casque du
soldat de garde briller de loin, comme une étoile mobile, aux rayons
du soleil levant, quand Schumacker, appuyé sur le bras de sa fille,
descendit comme de coutume dans le jardin circulaire qui environnait
sa prison. Tous deux avaient eu une nuit agitée, le vieillard par
l’insomnie, la jeune fille par des rêves délicieux. Ils se promenaient
depuis quelque temps en silence, quand le vieux prisonnier attacha sur
la belle jeune fille un regard triste et grave:
—Vous rougissez et souriez toute seule, Éthel; vous êtes heureuse,
car vous ne rougissez pas du passé, et vous souriez à l’avenir.
Éthel rougit plus fort, et cessa de sourire.
—Mon seigneur et père, dit-elle, embarrassée et confuse, j’ai apporté
le livre de l’Edda.
—Eh bien, lisez, ma fille, dit Schumacker; et il retomba dans sa
rêverie.
Alors le sombre captif, assis sur un rocher noirâtre ombragé d’un
sapin noir, écouta la douce voix de sa fille, sans entendre sa
lecture, comme un voyageur altéré se plaît au murmure de la source où
il puise la vie.
Éthel lui lut l’histoire de la bergère Allanga, qui refusa un roi
jusqu’à ce qu’il eût prouvé qu’il était un guerrier. Le prince Regner
Lodbrog n’obtint la bergère qu’en revenant vainqueur du brigand de
Klipstadur, Ingolphe l’Exterminateur.
Soudain un bruit de pas et de feuillage froissé vint interrompre sa
lecture et arracher Schumacker à sa méditation. Le lieutenant
d’Ahlefeld sortit de derrière le rocher où ils étaient assis. Éthel
baissa la tête en reconnaissant l’interrupteur éternel, et l’officier
s’écria:
—Sur ma foi, ma belle damoiselle, le nom d’Ingolphe l’Exterminateur
vient d'être prononcé par votre charmante bouche. Je l’ai entendu, et
je présume que c’est en parlant de son petit-fils, Han d’Islande, que
vous êtes remontée jusqu’à lui. Les damoiselles aiment beaucoup à
parler des brigands. Sous ce rapport, on conte d’Ingolphe et de sa
descendance des choses singulièrement agréables et effrayantes à
entendre. L’exterminateur Ingolphe n’eut qu’un fils, né de la sorcière
Thoarka; ce fils n’eut également qu’un fils, né de même d’une
sorcière. Depuis quatre siècles, cette race s’est ainsi perpétuée pour
la désolation de l’Islande, toujours par un seul rejeton, qui ne
produit jamais qu’un rameau. C’est par cette série d’héritiers uniques
que l’esprit infernal d’Ingolphe est arrivé de nos jours sain et
entier au fameux Han d’Islande, qui avait sans doute tout à l’heure le
bonheur d’occuper les virginales pensées de la damoiselle.
L’officier s’arrêta un moment. Éthel gardait le silence de l’embarras;
Schumacker, celui de l’ennui. Enchanté de les trouver disposés sinon à
répondre, du moins à écouter, il continua:
—Le brigand de Klipstadur n’a d’autre passion que la haine des
hommes, d’autre soin que celui de leur nuire.
—Il est sage, interrompit brusquement le vieillard.
—Il vit toujours seul, reprit le lieutenant.
—Il est heureux, dit Schumacker.
Le lieutenant fut ravi de cette double interruption, qui semblait
sceller un pacte de conversation.
—Nous préserve le dieu Mithra, s’écria-t-il, de ces sages et de ces
heureux! Maudit soit le zéphyr malintentionné qui a apporté en Norvège
le dernier des démons d’Islande. J’ai tort de dire malintentionné, car
c’est, assure-t-on, à un évêque que nous devons le bonheur de posséder
Han de Klipstadur. Si l’on en croit la tradition, quelques paysans
islandais, ayant pris sur les montagnes de Bessestedt le petit Han
encore enfant, voulurent le tuer, comme Astyage tua le lionceau de
Bactriane; mais l’évêque de Scalholt s’y opposa, et prit l’oursin sous
sa protection, espérant faire un chrétien du diable. Le bon évêque
employa mille moyens pour développer cette intelligence infernale,
oubliant que la ciguë ne s’était point changée en lys dans les serres
chaudes de Babylone. Aussi le démoniaque adolescent le paya-t-il de
ses soins en s’enfuyant une belle nuit sur un tronc d’arbre, à travers
les mers, et en éclairant sa fuite de l’incendie du manoir épiscopal.
Voilà, selon les vieilles fileuses du pays, comment s’est transporté
en Norvège cet islandais, qui, grâce à son éducation, offre
aujourd’hui toute la perfection du monstre. Depuis ce temps, les mines
de Fa-roër comblées et trois cents ouvriers écrasés sous les
décombres; le rocher pendant de Golyn précipité pendant la nuit sur le
village qu’il dominait; le pont de Half-Broën croulant du haut des
roches sous le passage des voyageurs; la cathédrale de Drontheim
incendiée; les fanaux côtiers éteints durant les nuits orageuses, et
une foule de crimes et de meurtres ensevelis dans les lacs de Sparbo
ou de Smiasen, ou cachés sous les grottes de Walderhog et de Rylass,
et dans les gorges du Dofre-Field, ont attesté la présence de cet
Arimane incarné dans le Drontheimhus. Les vieilles prétendent qu’il
lui pousse un poil de la barbe à chaque crime; en ce cas sa barbe doit
être aussi touffue que celle du plus vénérable mage assyrien. La belle
damoiselle saura cependant que le gouverneur a plus d’une fois essayé
d’arrêter la crue extraordinaire de cette barbe.
Schumacker rompit encore le silence.
—Et tous les efforts pour s’emparer de cet homme, dit-il avec un
regard de triomphe et un sourire ironique, ont été vains? J’en
félicite la grande-chancellerie.
L’officier ne comprit pas le sarcasme de l’ex-grand-chancelier.
—Han a jusqu’ici été aussi imprenable qu’Horatius surnommé Coclès.
Vieux soldats, jeunes miliciens, campagnards, montagnards, tout meurt
ou tout fuit devant lui. C’est un démon qu’on ne saurait éviter ni
atteindre; ce qui peut arriver de plus heureux à ceux qui le
cherchent, c’est de ne pas le trouver.
—La gracieuse damoiselle est peut-être surprise, continua-t-il en
s’asseyant familièrement près d’Éthel, qui se rapprocha de son père,
de tout ce que je sais de curieux touchant cet être surnaturel. Ce
n’est pas sans intention que j’ai recueilli ces singulières
traditions. Il me semble, et je serais heureux que ma charmante
damoiselle partageât mon avis, que les aventures de Han pourraient
fournir un roman délicieux, dans le genre des sublimes écrits de la
damoiselle Scudéry, l'Artamène ou la Clélie, dont je n’ai encore
lu que six volumes, mais qui n’en est pas moins un chef-d’œuvre à mes
yeux. Il faudrait, par exemple, adoucir notre climat, orner nos
traditions, modifier nos noms barbares. Ainsi Drontheim, qui
deviendrai Durtinianum, verrait ses forêts se changer sous ma
baguette magique, en des bosquets délicieux, arrosés de mille petits
ruisseaux, bien autrement poétiques que nos vilains torrents. Nos
cavernes noires et profondes feraient place à des grottes charmantes,
tapissées de rocailles dorées et de coquillages d’azur. Dans l’une de
ces grottes habiterait un célèbre enchanteur, Hannus de Thulé...—Car
vous conviendrez que le nom de Han d’Islande ne flatte pas
l’oreille.—Ce géant...—vous sentez qu’il serait absurde que le héros
d’un tel ouvrage ne fût pas un géant—ce géant descendrait en droite
ligne du dieu Mars.—Ingolphe l’Exterminateur ne présente rien à
l’imagination—et de la magicienne Théonne...—ne trouvez-vous pas le
nom de Thoarka heureusement altéré?—fille de la sibylle de Cumes.
Hannus, après avoir été élevé par le grand-mage de Thulé, se serait
enfin échappé du palais du pontife, sur un char attelé de deux
dragons...—Il faudrait être un pauvre esprit pour conserver la
mesquine tradition du tronc d’arbre.—Arrivé sous le ciel de
Durtinianum, et séduit par ce pays charmant, il en aurait fait le lieu
de sa résidence et le théâtre de ses crimes. Ce ne serait pas chose
aisée que de faire une peinture agréable des brigandages de Han. On
pourrait en adoucir l’horreur par quelque amour ingénieusement
imaginé. La bergère Alcippe, en promenant un jour son agneau dans un
bois de myrtes et d’oliviers, serait aperçue par le géant, qui
céderait soudain au pouvoir de ses yeux. Mais Alcippe aimerait le beau
Lycidas, officier des milices, en garnison dans son hameau. Le géant
s’irriterait du bonheur du centurion, et le centurion des assiduités
du géant. Vous concevez, aimable damoiselle, tout ce qu’une pareille
imagination pourrait semer de charme dans les aventures de Hannus. Je
parierais mes bottes de Cracovie contre une paire de patins qu’un tel
sujet, traité par la damoiselle Scudéry, ferait raffoler toutes les
dames de Copenhague.
Ce mot arracha Schumacker de la sombre rêverie où il était resté
enseveli pendant la dépense inutile de bel esprit que venait de faire
le lieutenant.
—Copenhague?-dit-il brusquement; seigneur officier, que s’est-il
passé de nouveau à Copenhague?
—Rien, sur ma foi, que je sache, répondit le lieutenant, sinon le
consentement donné par le roi au mariage important qui occupe en ce
moment les deux royaumes.
—Comment! reprit Schumacker; quel mariage?
L’apparition d’un quatrième interlocuteur arrêta la réponse sur les
lèvres du lieutenant.
Tous trois levèrent les yeux. Le visage sombre du prisonnier
s’éclaircit, la physionomie frivole du lieutenant prit une expression
de gravité, et la douce figure d’Éthel, pâle et confuse pendant le
long soliloque de l’officier, se ranima de vie et de joie. Elle
soupira profondément, comme si son cœur eût été allégé d’un poids
insupportable, et son sourire triste et furtif s’élança au-devant du
nouveau venu.—C’était Ordener.
Le vieillard, la jeune fille et l’officier étaient devant Ordener dans
une position singulière, ils avaient chacun un secret commun avec lui;
aussi se gênaient-ils réciproquement. Le retour d’Ordener au donjon ne
surprit ni Schumacker ni Éthel, qui l’attendaient; mais il étonna le
lieutenant, autant que la présence du lieutenant surprit Ordener, qui
aurait pu craindre quelque indiscrétion de l’officier sur la scène de
la veille, si le silence prescrit par la loi courtoise ne l’eût
rassuré. Il ne pouvait donc que s’étonner de le voir paisiblement
assis près des deux prisonniers.
Ces quatre personnages ne pouvaient rien se dire réunis, précisément
parce qu’ils auraient eu beaucoup à se dire isolément. Aussi, hormis
les regards d’intelligence et d’embarras, l’accueil que reçut Ordener
fut-il absolument muet.
Le lieutenant partit d’un éclat de rire.
—Par la queue du manteau royal, mon cher nouveau-venu, voilà un
silence qui ne ressemble pas mal à celui des sénateurs gaulois, quand
le romain Brennus.... Je ne sais, en honneur, déjà plus qui était
romain ou gaulois, des sénateurs ou du général. N’importe! puisque
vous voilà, aidez-moi à instruire cet honorable vieillard de ce qui se
passe de nouveau. J’allais, sans votre subite entrée en scène,
l’entretenir du mariage illustre qui occupe en ce moment mèdes et
persans.
—Quel mariage? dirent en même temps Ordener et Schumacker.
—À la coupe de vos vêtements, seigneur étranger, s’écria le
lieutenant en frappant des mains, j’avais déjà pressenti que vous
veniez de quelque autre monde. Voici une question qui change en
certitude mon soupçon. Vous êtes sans doute débarqué hier sur les
bords de la Nidder, dans un char-fée attelé de deux griffons ailés;
car vous n’auriez pu parcourir la Norvège sans entendre parler du
fameux mariage du fils du vice-roi avec la fille du grand-chancelier.
Schumacker se tourna vers le lieutenant.
—Quoi! Ordener Guldenlew épouse Ulrique d’Ahlefeld?
—Comme vous dites, répondit l’officier, et cela sera conclu avant que
la mode des vertugadins à la française soit passée à Copenhague.
—Le fils de Frédéric doit avoir environ vingt-deux ans; car j’étais
depuis une année dans la forteresse de Copenhague quand le bruit de sa
naissance parvint jusqu’à moi. Qu’il se marie jeune, continua
Schumacker avec un sourire amer; au moment de la disgrâce on ne lui
reprochera pas du moins d’avoir ambitionné le chapeau de cardinal.
Le vieux favori faisait à ses propres malheurs une allusion que le
lieutenant ne comprit pas.
—Non certes, dit-il en éclatant de rire. Le baron Ordener va recevoir
le titre de comte, le collier de l’Éléphant et les aiguillettes de
colonel, qui ne se concilient guère vraiment avec la barrette de
cardinal.
—Tant mieux, répondit Schumacker. Puis, après une pause, il ajouta,
secouant la tête comme s’il eût vu sa vengeance devant lui:—Quelque
jour peut-être on lui fera un carcan du noble collier, on lui brisera
sur le front sa couronne de comte, on lui battra les joues de ses
aiguillettes de colonel. Ordener saisit la main du vieillard.
—Dans l’intérêt de votre haine, seigneur, ne maudissez pas le bonheur
d’un ennemi avant de savoir si ce bonheur en est un pour lui.
—Eh! mais, dit le lieutenant, qu’importent au baron de Thorvick les
anathèmes du bonhomme?
—Lieutenant! s’écria Ordener, ils lui importent plus que vous ne
pensez....—peut-être.—Et, poursuivit-il après un moment de silence,
votre fameux mariage est moins certain que vous ne le croyez.
—Fiat quod vis, repartit le lieutenant avec une salutation
ironique; le roi, le vice-roi et le grand-chancelier ont, il est vrai,
tout disposé pour cette union; ils la désirent, ils la veulent; mais
puisqu’elle déplaît au seigneur étranger, qu’importe le
grand-chancelier, le vice-roi et le roi!
—Vous avez peut-être raison, dit Ordener d’un air sérieux.
—Oh! sur ma foi!—et le lieutenant se renversa sur le dos en éclatant
de rire,—cela est trop plaisant. Je voudrais pour beaucoup que le
baron de Thorvick fût ici pour entendre un devin aussi bien instruit
des choses de ce monde décider de sa destinée. Mon docte prophète,
croyez-moi, vous n’avez pas encore assez de barbe pour être bon
sorcier.
—Seigneur lieutenant, répondit froidement Ordener, je ne pense pas
qu’Ordener Guldenlew épouse une femme sans l’aimer.
—Eh! eh! voilà le livre des maximes. Et qui vous dit, seigneur du
manteau vert, que le baron n’aime pas Ulrique d’Ahlefeld?
—Et, s’il vous plaît, à votre tour, qui vous dit qu’il l’aime?
Ici le lieutenant fut entraîné, comme il arrive souvent, par la
chaleur de la conversation, à affirmer un fait dont il n’était pas
sûr.
—Qui me dit qu’il l’aime? la question est amusante! J’en suis fâché
pour votre divination; mais tout le monde sait que ce mariage n’est
pas moins un mariage de passion que de convenance.
—Excepté moi, du moins, dit Ordener d’un ton grave.
—Excepté vous, soit; mais qu’importe! vous n’empêcherez pas que le
fils du vice-roi ne soit amoureux de la fille du chancelier!
—Amoureux?
—Amoureux fou!
—Il faudrait en effet qu’il fût fou pour en être amoureux.
—Holà! n’oubliez pas de qui et à qui vous parlez. Ne dirait-on pas
que le fils du comte vice-roi n’a pu s’éprendre d’une dame sans
consulter ce rustaud?
En parlant ainsi, l’officier s’était levé. Éthel, qui vit le regard
d’Ordener s’enflammer, se précipita devant lui.
—Oh! dit-elle, de grâce calmez-vous; n’écoutez pas ces injures; que
nous importe que le fils du vice-roi aime la fille du chancelier?
Cette douce main posée sur le cœur du jeune homme en apaisa la
tempête; il abaissa sur son Éthel un regard enivré, et n’entendit plus
le lieutenant qui, reprenant sa gaieté, s’écriait:—La damoiselle
remplit avec une grâce infinie le rôle des dames sabines entre leurs
pères et leurs maris. Mes paroles étaient peu mesurées; j’oubliais,
poursuivit-il en s’adressant à Ordener, qu’il existait entre nous un
lien de fraternité, et que nous ne pouvions plus nous provoquer.
—Chevalier, donnez-moi la main. Convenez-en, vous aviez aussi oublié
que vous parliez du fils du vice-roi à son futur beau-frère, le
lieutenant d’Ahlefeld.
À ce nom, Schumacker, qui avait tout observé jusque-là d’un œil
d’indifférence ou d’impatience, s’élança de son siège de pierre en
poussant un cri terrible.
—D’Ahlefeld! un d’Ahlefeld devant moi! Serpent! comment n’ai-je pas
reconnu dans le fils son exécrable père! Laissez-moi paisible dans mon
cachot, je n’ai point été condamné au supplice de vous voir. Il ne me
manque plus, comme il l’osait souhaiter tout à l’heure, que de voir le
fils de Guldenlew près du fils d’Ahlefeld!—Traîtres! lâches! que ne
viennent-ils eux-mêmes jouir de mes larmes de démence et de rage?
Race! race abhorrée! fils d’Ahlefeld, laisse-moi!
L’officier, d’abord étourdi de la vivacité de ces imprécations,
retrouva bientôt la colère et la parole.
—Silence! vieil insensé! auras-tu bientôt fini de me chanter les
litanies des démons?
—Laisse, laisse-moi! poursuivit le vieillard, et emporte ma
malédiction, pour toi et la misérable race de Guldenlew qui va
s’allier à la tienne.
—Pardieu, s’écria l’officier furieux, tu me fais un double outrage!
Ordener arrêta le lieutenant, qui ne se connaissait plus.
—Respectez un vieillard dans votre ennemi, lieutenant; nous avons
déjà des satisfactions à nous rendre, je vous ferai raison des
offenses du prisonnier.
—Soit, dit le lieutenant, vous contractez une double dette; le combat
sera à outrance, car j’aurai mon beau-frère et moi à venger. Songez
qu’avec mon gant vous ramassez celui d’Ordener Guldenlew.
—Lieutenant d’Ahlefeld, répondit Ordener, vous embrassez le parti des
absents avec une chaleur qui prouve de la générosité. N’y en aurait-il
pas autant à prendre pitié d’un malheureux vieillard à qui l’adversité
donne quelque droit d'être injuste?
D’Ahlefeld était de ces âmes chez qui on éveille une vertu avec une
louange. Il serra la main d’Ordener, et s’approcha de Schumacker, qui,
épuisé par son emportement même, était retombé sur le rocher dans les
bras d’Éthel éplorée.
—Seigneur Schumacker, dit l’officier, vous avez abusé de votre
vieillesse, et j’allais peut-être abuser de ma jeunesse, si vous
n’aviez trouvé un champion. J’étais entré ce matin pour la dernière
fois dans votre prison, car c’était pour vous dire que désormais vous
pourriez rester, d’après l’ordre spécial du vice-roi, libre et sans
gardes dans le donjon. Recevez cette bonne nouvelle de la bouche d’un
ennemi.
—Retirez-vous, dit le vieux captif d’une voix sourde.
Le lieutenant s’inclina, et obéit, intérieurement satisfait d’avoir
conquis le regard approbateur d’Ordener.
Schumacker resta quelque temps les bras croisés et la tête courbée,
enseveli dans ses rêveries; tout à coup il releva son regard sur
Ordener, debout et en silence devant lui.
—Eh bien? dit-il.
—Seigneur comte, Dispolsen est mort assassiné.
La tête du vieillard retomba sur sa poitrine. Ordener poursuivit:
—Son assassin est un brigand fameux, Han d’Islande.
—Han d’Islande! dit Schumacker.
—Han d’Islande! répéta Éthel.
—Il a dépouillé le capitaine, continua Ordener.
—Ainsi, dit le vieillard, vous n’avez point entendu parler d’un
coffret de fer, scellé des armes de Griffenfeld?
—Non, seigneur.
Schumacker laissa tomber son front sur ses mains.
—Je vous le rapporterai, seigneur comte, fiez-vous à moi. Le meurtre
a été commis hier matin. Han a fui vers le nord. J’ai un guide qui
connaît ses retraites, j’ai souvent parcouru les monts du
Drontheimhus. J’atteindrai le brigand. Éthel pâlit. Schumacker se
leva; son regard avait quelque chose de joyeux, comme s’il comprenait
encore la vertu chez les hommes.
—Noble Ordener, dit-il, adieu.—Et levant une main vers le ciel, il
disparut derrière les broussailles.
Quand Ordener se retourna, il vit, sur le roc bruni par la mousse,
Éthel pâle, comme une statue d’albâtre sur un piédestal noir.
—Juste Dieu, mon Éthel! dit-il se précipitant près d’elle et la
soutenant dans ses bras, qu’avez-vous?
—Oh! répondit la tremblante jeune fille d’une voix qu’on entendait à
peine, oh! si vous avez, non quelque amour, mais quelque pitié pour
moi, seigneur, si vous ne me parliez pas hier tout à fait pour
m’abuser, si ce n’est pas pour causer ma mort que vous avez daigné
venir dans cette prison; seigneur Ordener, mon Ordener, renoncez, au
nom du ciel, au nom des anges, renoncez à votre projet insensé!
Ordener, mon bien-aimé Ordener! poursuivit-elle,—et ses larmes
s’échappaient avec abondance, et sa tête s’était penchée sur le sein
du jeune homme,—fais-moi ce sacrifice. Ne poursuis pas ce brigand,
cet affreux démon, que tu veux combattre. Dans quel intérêt y vas-tu,
Ordener? Dis-moi, quel intérêt peut t'être plus cher que celui de la
malheureuse que tu nommais hier ta bien-aimée épouse?
Elle s’arrêta suffoquée par les sanglots. Ses deux bras étaient
attachés par ses mains jointes au cou d’Ordener, sur les yeux duquel
elle fixait ses yeux suppliants.
—Mon Éthel adorée, vous vous alarmez à tort. Dieu soutient les bonnes
intentions, et l’intérêt pour lequel je m’expose n’est autre que le
vôtre. Ce coffret de fer renferme....
Éthel l’interrompit.
—Mon intérêt! ai-je un autre intérêt que ta vie? Et si tu meurs,
Ordener, que veux-tu que je devienne?
—Pourquoi penses-tu que je mourrai, Éthel?
—Ah! tu ne connais donc pas ce Han, ce brigand infernal? Sais-tu à
quel monstre tu cours? Sais-tu qu’il commande à toutes les puissances
des ténèbres? qu’il renverse des montagnes sur des villes? que son pas
fait crouler les cavernes souterraines? que son souffle éteint les
fanaux sur les rochers? Et crois-tu, Ordener, résister à ce géant aidé
du démon, avec tes bras blancs et ta frêle épée?
—Et vos prières, Éthel, et l’idée que je combats pour vous? Sois-en
sûre, mon Éthel, on t’a beaucoup exagéré la force et le pouvoir de ce
brigand. C’est un homme comme nous, qui donne la mort jusqu’à ce qu’il
la reçoive.
—Tu ne veux donc pas m’écouter? mes paroles ne sont donc rien pour
toi? Que veux-tu, dis-moi, que je devienne si tu pars, si tu vas errer
de périls en périls, exposant, pour je ne sais quel intérêt de la
terre, tes jours qui sont à moi, les livrant à un monstre?
Ici les récits du lieutenant apparurent de nouveau à l’imagination
d’Éthel, accrus de tout son amour et de toute sa terreur. Elle
poursuivit, d’une voix entrecoupée par les sanglots:
—Je te l’assure, mon bien-aimé Ordener, ils t’ont trompé ceux qui
t’ont dit que ce n’était qu’un homme. Tu dois me croire plus qu’eux,
Ordener, tu sais que je ne voudrais pas te tromper. On a mille fois
essayé de le combattre, il a détruit des bataillons entiers. Je
voudrais seulement que d’autres te le disent, tu les croirais et tu
n’irais pas.
Les prières de la pauvre Éthel auraient sans doute ébranlé
l’aventureuse résolution d’Ordener, s’il n’eût été aussi avancé. Les
paroles échappées la veille au désespoir de Schumacker revinrent à sa
mémoire, et le raffermirent.
—Je pourrais, ma chère Éthel, vous dire que je n’irai pas, et n’en
pas moins exécuter mon projet; mais je ne vous tromperai jamais, même
pour vous rassurer. Je ne dois pas, je le répète, balancer entre vos
larmes et vos intérêts. Il s’agit de votre fortune, de votre bonheur,
de votre vie peut-être, de ta vie, mon Éthel.
Et il la pressait doucement dans ses bras.
—Et que me fait tout cela? reprit-elle éplorée. Mon ami, mon Ordener,
ma joie, tu sais que tu es toute ma joie, ne me donne pas un malheur
affreux et certain pour des malheurs légers et douteux. Que me font ma
fortune, ma vie?
—Il s’agit aussi, Éthel, de la vie de votre père.
Elle s’arracha de ses bras.
—De mon père? répéta-t-elle à voix basse et en pâlissant.
—Oui, Éthel. Ce brigand, soudoyé sans doute par les ennemis du comte
Griffenfeld, a en son pouvoir des papiers dont la perte compromet les
jours, déjà si détestés, de votre père. Je veux lui reprendre ces
papiers avec la vie.
Éthel resta quelques instants pâle et muette; ses larmes s’étaient
taries, son sein gonflé respirait péniblement, elle regardait la terre
d’un œil terne et indifférent, de l’œil dont le condamné la regarde
au moment où la hache se lève derrière lui sur sa tête.
—De mon père! murmura-t-elle.
Puis elle tourna lentement les yeux sur Ordener.
—Ce que tu fais est inutile; mais fais-le.
Ordener l’attira sur son sein.
—Oh! noble fille, laisse ton cœur battre sur le mien. Généreuse
amie! je reviendrai bientôt. Va, tu seras à moi; je veux être le
sauveur de ton père, pour mériter de devenir son fils. Mon Éthel, ma
bien-aimée Éthel!
Qui pourrait dire ce qui se passe dans un noble cœur qui se sent
compris d’un noble cœur? Et si l’amour unit ces deux âmes pareilles
d’un lien indestructible, qui pourrait peindre ces inexprimables
délices? Il semble alors que l’on éprouve, réunis dans un court
moment, tout le bonheur et toute la gloire de la vie, embellie du
charme des généreux sacrifices.
—O mon Ordener, va, et, si tu ne reviens pas, la douleur sans espoir
tue. J’aurai cette lente consolation. Ils se levèrent tous deux, et
Ordener plaça sur son bras le bras d’Éthel, et dans sa main cette main
adorée; ils traversèrent en silence les allées tortueuses du sombre
jardin, et arrivèrent à regret à la porte de la tour qui servait
d’issue. Là, Éthel, tirant de son sein de petits ciseaux d’or, coupa
une boucle de ses beaux cheveux noirs.
—Reçois-la, Ordener; qu’elle t’accompagne, qu’elle soit plus heureuse
que moi.
Ordener pressa religieusement sur ses lèvres ce présent de sa
bien-aimée.
Elle poursuivit:
—Ordener, pense à moi, je prierai pour toi. Ma prière sera peut-être
aussi puissante auprès de Dieu que tes armes devant le démon.
Ordener s’inclina devant cet ange. Son âme sentait trop pour que sa
bouche pût parler. Ils restèrent quelque temps sur le cœur l’un de
l’autre. Au moment de la quitter, peut-être pour jamais, Ordener
jouissait, avec un triste ravissement, du bonheur de tenir une fois
encore toute son Éthel entre ses bras. Enfin, déposant un chaste et
long baiser sur le front décoloré de la douce jeune fille, il s’élança
violemment sous la voûte obscure de l’escalier en spirale, qui lui
apporta un moment après le mot si lugubre et si doux: Adieu!