VII
Cette joie à laquelle se réduit la félicité
temporelle, elle s’est fatiguée à la poursuivre
par des sentiers âpres et douloureux, sans avoir
jamais pu l’atteindre.
(Confessions de saint Augustin.)
Rentré dans son cabinet après avoir quitté Poël, le gouverneur de
Drontheim s’enfonça dans un large fauteuil, et ordonna, pour se
distraire, à l’un de ses secrétaires de lui rendre compte des placets
présentés au gouvernement.
Celui-ci, après s'être incliné, commença:
—«1° Le révérend docteur Anglyvius demande qu’il soit pourvu au
remplacement du révérend docteur Foxtipp, directeur de la bibliothèque
épiscopale, pour cause d’incapacité. L’exposant ignore qui pourra
remplacer ledit docteur incapable; il fait seulement savoir que lui,
docteur Anglyvius, a longtemps exercé les fonctions de bibliothéc....»
—Renvoyez ce drôle à l’évêque, interrompit le général.
—«2° Athanase Munder, prêtre, ministre des prisons, demande la grâce
de douze condamnés pénitents, à l’occasion des glorieuses noces de sa
courtoisie Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de
Dannebrog, fils du vice-roi, avec noble dame Ulrique d’Ahlefeld, fille
de sa grâce le comte grand-chancelier des deux royaumes.»
—Ajournez, dit le général. Je plains les condamnés.
—«3° Fauste-Prudens Destrombidès, sujet norvégien, poëte latin,
demande à faire l’épithalame desdits nobles époux.»
—Ah! ah! le brave homme doit être vieux, car c’est le même qui en
1674 avait préparé un épithalame pour le mariage projeté entre
Schumacker, alors comte de Griffenfeld, et la princesse
Louise-Charlotte de Holstein-Augustenbourg, mariage qui n’eut pas
lieu.—Je crains, ajouta le gouverneur entre ses dents, que
Fauste-Prudens soit le poëte des mariages rompus.
—Ajournez la demande et poursuivez. On s’informera, à l’occasion
dudit poëte, s’il n’y aurait pas un lit vacant à l’hôpital de
Drontheim.
—«4° Les mineurs de Guldbranshal, des îles Faroër, du Sund-Moër, de
Hubfallo, de Roeraas et de Kongsberg, demandent à être affranchis des
charges de la tutelle royale.»
—Ces mineurs sont remuants. On dit même qu’ils commencent déjà à
murmurer du long silence gardé sur leur requête. Qu’elle soit réservée
pour un mûr examen.
—«5° Braal, pêcheur, déclare, en vertu de l’Odelsrecht [Note:
Odelsrecht, loi singulière qui établissait parmi les paysans
norvégiens des sortes de majorats. Tout homme qui était contraint de
se défaire de son patrimoine pouvait empêcher l’acquéreur de
l’aliéner, en déclarant tous les dix ans à l’autorité qu’il était dans
l’intention de le racheter.], qu’il persévère dans l’intention de
racheter son patrimoine.
—«6° Les syndics de Noes, Loevig, Indal, Skongen, Stod, Sparbo et
autres bourgs et villages du Drontheimhus septentrional, demandent que
la tête du brigand, assassin et incendiaire Han, natif, dit-on, de
Klipstadur en Islande, soit mise à prix.—S’oppose à la requête Nychol
Orugix, bourreau du Drontheimhus, qui prétend que Han est sa
propriété.—Appuie la requête Benignus Spiagudry, gardien du
Spladgest, auquel doit revenir le cadavre.»
—Ce bandit est bien dangereux, dit le général, surtout lorsqu’on
craint des troubles parmi les mineurs. Qu’on fasse proclamer sa tête
au prix de mille écus royaux.
—«7° Benignus Spiagudry, médecin, antiquaire, sculpteur,
minéralogiste, naturaliste, botaniste, légiste, chimiste, mécanicien,
physicien, astronome, théologien, grammairien...»
—Eh mais, interrompit le général, est-ce que ce n’est pas le même
Spiagudry que le gardien du Spladgest?
—Si vraiment, votre excellence, répondit le secrétaire—«...
concierge, pour sa majesté, de l’établissement dit Spladgest, dans
la royale ville de Drontheim, expose—que c’est lui, Benignus
Spiagudry, qui a découvert que les étoiles appelées fixes n’étaient
pas éclairées par l’astre appelé soleil; item, que le vrai nom
d’Odin est Frigge, fils de Fridulph; item, que le lombric marin
se nourrit de sable; item, que le bruit de la population éloigne les
poissons des côtes de Norvège, en sorte que les moyens de subsistance
diminuent en proportion de l’accroissement du peuple; item, que le
golfe nommé Otte-Sund s’appelait autrefois Limfiord et n’a pris le
nom d'Otte-Sund qu’après qu’Othon le Roux y eut jeté sa lance;
item, expose que c’est par ses conseils et sous sa direction qu’on a
fait d’une vieille statue de Freya la statue de la Justice qui orne la
grande place de Drontheim; et qu’on a converti en diable, représentant
le crime, le lion qui se trouvait sous les pieds de l’idole; item....
—Ah! faites-nous grâce de ses éminents services. Voyons, que
demande-t-il?»
Le secrétaire tourna plusieurs feuillets, et poursuivit:
«.... Le très humble exposant croit pouvoir, en récompense de tant de
travaux utiles aux sciences et aux belles-lettres, supplier son
excellence d’augmenter la taxe de chaque cadavre mâle et femelle de
dix ascalins, ce qui ne peut qu'être agréable aux morts en leur
prouvant le cas qu’on fait de leurs personnes.»
Ici la porte du cabinet s’ouvrit, et l’huissier annonça à haute voix
la noble dame comtesse d’Ahlefeld. En même temps, une grande dame,
portant sur sa tête une petite couronne de comtesse, richement vêtue
d’une robe de satin écarlate, bordée d’hermine et de franges d’or,
entra, et, acceptant la main que le général lui offrait, vint
s’asseoir près de son fauteuil.
La comtesse pouvait avoir cinquante ans. L'âge n’avait, en quelque
sorte, rien eu à ajouter aux rides dont les soucis de l’orgueil et de
l’ambition avaient depuis si longtemps creusé son visage. Elle attacha
sur le vieux gouverneur son regard hautain et son sourire faux.
—Eh bien, seigneur général, votre élève se fait attendre. Il devait
être ici avant le coucher du soleil.
—Il y serait, dame comtesse, s’il n’était, en arrivant, allé à
Munckholm.
—Comment, à Munckholm! j’espère que ce n’est pas Schumacker qu’il
cherche?
—Mais cela se pourrait.
—La première visite du baron de Thorvick aura été pour Schumacker!
—Pourquoi non, comtesse? Schumacker est malheureux.
—Comment, général! le fils du vice-roi est lié avec ce prisonnier
d’état!
—Frédéric Guldenlew, en me chargeant de son fils, me pria, noble
dame, de l’élever comme j’eusse élevé le mien. J’ai pensé que la
connaissance de Schumacker serait utile à Ordener, qui est destiné à
être aussi puissant un jour. J’ai en conséquence, avec l’autorisation
du vice-roi, demandé à mon frère Grummond de Knud un droit d’entrée
pour toutes les prisons, que j’ai donné à Ordener.—Il en use.
—Et depuis quand, noble général, le baron Ordener a-t-il fait cette
utile connaissance?
—Depuis un peu plus d’un an, dame comtesse; il paraît que la société
de Schumacker lui plut, car elle le fixa assez longtemps à Drontheim;
et ce n’est qu’à regret et sur mon invitation expresse qu’il en partit
l’année dernière pour visiter la Norvège.
—Et Schumacker sait-il que son consolateur est le fils d’un de ses
plus grands ennemis?
—Il sait que c’est un ami, et cela lui suffit, comme à nous.
—Mais vous, seigneur général, dit la comtesse avec un coup d’œil
pénétrant, saviez-vous en tolérant, et même en formant cette liaison,
que Schumacker avait une fille?
—Je le savais, noble comtesse.
—Et cette circonstance vous a semblé indifférente pour votre élève?
—L’élève de Levin de Knud, le fils de Frédéric Guldenlew est un homme
loyal. Ordener connaît la barrière qui le séparé de la fille de
Schumacker; il est incapable de séduire, sans but légitime, une
fille, et surtout la fille d’un homme malheureux.
La noble comtesse d’Ahlefeld rougit et pâlit; elle tourna la tête,
cherchant à éviter le regard calme du vieillard comme celui d’un
accusateur.
—Enfin, balbutia-t-elle, cette liaison, général, me semble, souffrez
que je le dise, singulière et imprudente. On dit que les mineurs et
les peuplades du Nord menacent de se révolter, et que le nom de
Schumacker est compromis dans cette affaire.
—Noble dame, vous m’étonnez! s’écria le gouverneur. Schumacker a
jusqu’ici supporté tranquillement son malheur. Ce bruit est sans doute
peu fondé.
La porte s’ouvrit en ce moment, et l’huissier annonça qu’un messager
de sa grâce le grand-chancelier demandait à parler à la noble
comtesse.
La comtesse se leva précipitamment, salua le gouverneur, et, tandis
qu’il continuait l’examen des placets, se rendit en toute hâte à ses
appartements, situés dans une aile du palais, en ordonnant qu’on y
envoyât le messager.
Elle était depuis quelques moments assise sur un riche sopha, au
milieu de ses femmes, quand le messager entra. La comtesse en
l’apercevant fit un mouvement de répugnance qu’elle cacha soudain sous
un sourire bienveillant. L’extérieur du messager ne semblait pourtant
pas repoussant au premier abord; c’était un homme plutôt petit que
grand, et dont l’embonpoint annonçait tout autre chose qu’un messager.
Cependant, quand on l’examinait, son visage paraissait ouvert jusqu’à
l’impudence, et la gaieté de son regard avait quelque chose de
diabolique et de sinistre. Il s’inclina profondément devant la
comtesse, et lui présenta un paquet, scellé avec des fils de soie.
—Noble dame, dit-il, daignez me permettre d’oser déposer à vos pieds
un précieux message de sa grâce, votre illustre époux, mon vénéré
maître.
—Est-ce qu’il ne vient pas lui-même? et comment vous prend-il pour
messager? demanda la comtesse.
—Des soins importants diffèrent l’arrivée de sa grâce, cette lettre
est pour vous en informer, madame la comtesse; pour moi, je dois,
d’après l’ordre de mon noble maître, jouir de l’insigne honneur d’un
entretien particulier avec vous.
La comtesse pâlit; elle s’écria d’une voix tremblante:
—Moi! un entretien avec vous, Musdœmon?
—Si cela affligeait en rien la noble dame, son indigne serviteur
serait au désespoir.
—M’affliger! non sans doute, reprit la comtesse s’efforçant de
sourire; mais cet entretien est-il si nécessaire?
Le messager s’inclina jusqu’à terre.
—Absolument nécessaire! la lettre que l’illustre comtesse a daigné
recevoir de mes mains doit en contenir l’injonction formelle.
C’était une chose singulière que de voir la fière comtesse d’Ahlefeld
trembler et pâlir devant un serviteur qui lui rendait de si profonds
respects. Elle ouvrit lentement le paquet et en lut le contenu. Après
l’avoir relu:
—Allons, dit-elle à ses femmes d’une voix faible, qu’on nous laisse
seuls.
—Daigne la noble dame, dit le messager fléchissant le genou, me
pardonner la liberté que j’ose prendre et la peine que je parais lui
causer.
—Croyez au contraire, repartit la comtesse avec un sourire forcé, que
j’ai beaucoup de plaisir à vous voir.
Les femmes se retirèrent.
—Elphège, tu as donc oublié qu’il fut un temps où nos tête-à-tête ne
te répugnaient pas?
C’était le messager qui parlait à la noble comtesse, et ces paroles
étaient accompagnées d’un rire pareil à celui du diable lorsqu’au
moment où le pacte expire il saisit l'âme qui s’est donnée à lui.
La puissante dame baissa sa tête humiliée.
—Que ne l’ai-je en effet oublié! murmura-t-elle.
—Pauvre folle! comment peux-tu rougir de choses que nul œil humain
n’a vues?
—Ce que les hommes ne voient pas, Dieu le voit.
—Dieu, faible femme! tu n’es pas digne d’avoir trompé ton mari, car
il est moins crédule que toi.
—Vous insultez peu généreusement à mes remords, Musdœmon.
—Eh bien! si tu en as, Elphège, pourquoi leur insultes-tu toi-même
chaque jour par des crimes nouveaux?
La comtesse d’Ahlefeld cacha sa tête dans ses mains; le messager
poursuivit:
—Elphège, il faut choisir: ou le remords et plus de crimes, ou le
crime et plus de remords. Fais comme moi, choisis le second parti,
c’est le meilleur, le plus gai du moins.
—Puissiez-vous, dit la comtesse à voix basse, ne pas retrouver ces
paroles dans l’éternité!
—Allons, ma chère, quittons la plaisanterie. Alors Musdœmon
s’asseyant près de la comtesse, et passant ses bras autour de son cou:
—Elphège, dit-il, tâche de rester, par l’esprit du moins, ce que tu
étais il y a vingt ans.
L’infortunée comtesse, esclave de son complice, tâcha de répondre à sa
repoussante caresse. Il y avait dans cet embrassement adultère de deux
êtres qui se méprisaient et s’exécraient mutuellement quelque chose de
trop révoltant, même pour ces âmes dégradées. Les caresses illégitimes
qui avaient fait leur joie, et que je ne sais quelle horrible
convenance les forçait de se prodiguer encore, faisaient maintenant
leur torture. Étrange et juste changement des affections coupables!
leur crime était devenu leur supplice.
La comtesse, pour abréger ce tourment adultère, demanda enfin à son
odieux amant, en s’arrachant de ses bras, de quel message verbal son
époux l’avait chargé.
—D’Ahlefeld, dit Musdœmon, au moment de voir son pouvoir s’affermir
par le mariage d’Ordener Guldenlew avec notre fille...
—Notre fille! s’écria la hautaine comtesse, et son regard fixé sur
Musdœmon reprit une expression d’orgueil et de dédain.
—Eh bien, dit froidement le messager, je crois qu’Ulrique peut
m’appartenir au moins autant qu’à lui. Je disais donc que ce mariage
ne satisfaisait pas entièrement ton mari, si Schumacker n’était en
même temps tout à fait renversé. Du fond de sa prison, ce vieux favori
est encore presque aussi redoutable que dans son palais. Il a à la
cour des amis obscurs, mais puissants, peut-être parce qu’ils sont
obscurs; et le roi, apprenant il y a un mois que les négociations du
grand-chancelier avec le duc de Holstein-Ploen ne marchaient pas, s’est
écrié avec impatience:—Griffenfeld à lui seul en savait plus qu’eux
tous.—Un intrigant nommé Dispolsen, venu de Munckholm à Copenhague, a
obtenu de lui plusieurs audiences secrètes, après lesquelles le roi a
fait demander à la chancellerie, où ils sont déposés, les titres de
noblesse et de propriété de Schumacker. On ignore à quoi Schumacker
aspire; mais ne désirerait-il que la liberté, pour un prisonnier
d’état c’est désirer le pouvoir.—Il faut donc qu’il meure, et qu’il
meure judiciairement; c’est à lui forger un crime que nous
travaillons.—Ton mari, Elphège, sous prétexte d’inspecter incognito.
provinces du Nord, va s’assurer par lui-même du résultat qu’ont eu nos
menées parmi les mineurs, dont nous voulons provoquer, au nom de
Schumacker, une insurrection qu’il sera facile ensuite d’étouffer. Ce
qui nous inquiète, c’est la perte de plusieurs papiers importants
relatifs à ce plan, et que nous avons tout lieu de croire au pouvoir
de Dispolsen. Sachant donc qu’il était reparti de Copenhague pour
Munckholm, rapportant à Schumacker ses parchemins, ses diplômes, et
peut-être ces documents qui peuvent nous perdre ou au moins nous
compromettre, nous avons aposté dans les gorges de Kole quelques
fidèles, chargés de se défaire de lui, après l’avoir dépouillé de ses
papiers. Mais si, comme on l’assure, Dispolsen est venu de Berghen par
mer, nos peines seront perdues de ce côté-là.—Pourtant j’ai recueilli
en arrivant je ne sais quels bruits d’un assassinat d’un capitaine
nommé Dispolsen.—Nous verrons.—Nous sommes en attendant à la
recherche d’un brigand fameux, Han, dit d’Islande, que nous voudrions
mettre à la tête de la révolte des mines. Et toi, ma chère, quelles
nouvelles d’ici me donneras-tu? Le joli oiseau de Munckholm a-t-il été
pris dans sa cage? La fille du vieux ministre a-t-elle enfin été la
proie de notre falcofulvus, de notre fils Frédéric?
La comtesse, retrouvant sa fierté, se récria encore:
—Notre fils!
—Ma foi, quel âge peut-il avoir? Vingt-quatre ans. Il y en a
vingt-six que nous nous connaissons, Elphège.
—Dieu le sait, s’écria la comtesse, mon Frédéric est l’héritier
légitime du grand-chancelier.
—Si Dieu le sait, répondit le messager en riant, le diable peut
l’ignorer. Au reste, ton Frédéric n’est qu’un étourneau indigne de
moi, et ce n’est pas la peine de nous quereller pour si peu de chose.
Il n’est bon qu’à séduire une fille. Y est-il parvenu au moins?
—Pas encore, que je sache.
—Mais, Elphège, tâche donc de jouer un rôle moins passif dans nos
affaires. Celui du comte et le mien sont, tu le vois, assez actifs. Je
retourne dès demain vers ton mari. Pour toi, ne te borne pas, de
grâce, à prier pour nos péchés, comme la madone que les Italiens
invoquent en assassinant.—Il faut aussi qu’Ahlefeld songe à me
récompenser un peu plus magnifiquement qu’il ne l’a fait jusqu’ici. Ma
fortune est liée à la vôtre; mais je me lasse d'être le serviteur de
l’époux, quand je suis l’amant de la femme, et de n'être que le
gouverneur, le précepteur, le pédagogue, quand je suis presque le
père.
En ce moment minuit sonna, et une des femmes entra, rappelant à la
comtesse que, d’après la règle du palais, toutes les lumières devaient
être éteintes à cette heure. La comtesse, heureuse de terminer un
entretien pénible, rappela ses suivantes.
—Me permette la gracieuse comtesse, dit Musdœmon en se retirant, de
conserver l’espérance de la revoir demain, et de déposer à ses pieds
l’hommage de mon profond respect.
VII
Cette joie à laquelle se réduit la félicité
temporelle, elle s’est fatiguée à la poursuivre
par des sentiers âpres et douloureux, sans avoir
jamais pu l’atteindre.
(Confessions de saint Augustin.)
Rentré dans son cabinet après avoir quitté Poël, le gouverneur de
Drontheim s’enfonça dans un large fauteuil, et ordonna, pour se
distraire, à l’un de ses secrétaires de lui rendre compte des placets
présentés au gouvernement.
Celui-ci, après s'être incliné, commença:
—«1° Le révérend docteur Anglyvius demande qu’il soit pourvu au
remplacement du révérend docteur Foxtipp, directeur de la bibliothèque
épiscopale, pour cause d’incapacité. L’exposant ignore qui pourra
remplacer ledit docteur incapable; il fait seulement savoir que lui,
docteur Anglyvius, a longtemps exercé les fonctions de bibliothéc....»
—Renvoyez ce drôle à l’évêque, interrompit le général.
—«2° Athanase Munder, prêtre, ministre des prisons, demande la grâce
de douze condamnés pénitents, à l’occasion des glorieuses noces de sa
courtoisie Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de
Dannebrog, fils du vice-roi, avec noble dame Ulrique d’Ahlefeld, fille
de sa grâce le comte grand-chancelier des deux royaumes.»
—Ajournez, dit le général. Je plains les condamnés.
—«3° Fauste-Prudens Destrombidès, sujet norvégien, poëte latin,
demande à faire l’épithalame desdits nobles époux.»
—Ah! ah! le brave homme doit être vieux, car c’est le même qui en
1674 avait préparé un épithalame pour le mariage projeté entre
Schumacker, alors comte de Griffenfeld, et la princesse
Louise-Charlotte de Holstein-Augustenbourg, mariage qui n’eut pas
lieu.—Je crains, ajouta le gouverneur entre ses dents, que
Fauste-Prudens soit le poëte des mariages rompus.
—Ajournez la demande et poursuivez. On s’informera, à l’occasion
dudit poëte, s’il n’y aurait pas un lit vacant à l’hôpital de
Drontheim.
—«4° Les mineurs de Guldbranshal, des îles Faroër, du Sund-Moër, de
Hubfallo, de Roeraas et de Kongsberg, demandent à être affranchis des
charges de la tutelle royale.»
—Ces mineurs sont remuants. On dit même qu’ils commencent déjà à
murmurer du long silence gardé sur leur requête. Qu’elle soit réservée
pour un mûr examen.
—«5° Braal, pêcheur, déclare, en vertu de l’Odelsrecht [Note:
Odelsrecht, loi singulière qui établissait parmi les paysans
norvégiens des sortes de majorats. Tout homme qui était contraint de
se défaire de son patrimoine pouvait empêcher l’acquéreur de
l’aliéner, en déclarant tous les dix ans à l’autorité qu’il était dans
l’intention de le racheter.], qu’il persévère dans l’intention de
racheter son patrimoine.
—«6° Les syndics de Noes, Loevig, Indal, Skongen, Stod, Sparbo et
autres bourgs et villages du Drontheimhus septentrional, demandent que
la tête du brigand, assassin et incendiaire Han, natif, dit-on, de
Klipstadur en Islande, soit mise à prix.—S’oppose à la requête Nychol
Orugix, bourreau du Drontheimhus, qui prétend que Han est sa
propriété.—Appuie la requête Benignus Spiagudry, gardien du
Spladgest, auquel doit revenir le cadavre.»
—Ce bandit est bien dangereux, dit le général, surtout lorsqu’on
craint des troubles parmi les mineurs. Qu’on fasse proclamer sa tête
au prix de mille écus royaux.
—«7° Benignus Spiagudry, médecin, antiquaire, sculpteur,
minéralogiste, naturaliste, botaniste, légiste, chimiste, mécanicien,
physicien, astronome, théologien, grammairien...»
—Eh mais, interrompit le général, est-ce que ce n’est pas le même
Spiagudry que le gardien du Spladgest?
—Si vraiment, votre excellence, répondit le secrétaire—«...
concierge, pour sa majesté, de l’établissement dit Spladgest, dans
la royale ville de Drontheim, expose—que c’est lui, Benignus
Spiagudry, qui a découvert que les étoiles appelées fixes n’étaient
pas éclairées par l’astre appelé soleil; item, que le vrai nom
d’Odin est Frigge, fils de Fridulph; item, que le lombric marin
se nourrit de sable; item, que le bruit de la population éloigne les
poissons des côtes de Norvège, en sorte que les moyens de subsistance
diminuent en proportion de l’accroissement du peuple; item, que le
golfe nommé Otte-Sund s’appelait autrefois Limfiord et n’a pris le
nom d'Otte-Sund qu’après qu’Othon le Roux y eut jeté sa lance;
item, expose que c’est par ses conseils et sous sa direction qu’on a
fait d’une vieille statue de Freya la statue de la Justice qui orne la
grande place de Drontheim; et qu’on a converti en diable, représentant
le crime, le lion qui se trouvait sous les pieds de l’idole; item....
—Ah! faites-nous grâce de ses éminents services. Voyons, que
demande-t-il?»
Le secrétaire tourna plusieurs feuillets, et poursuivit:
«.... Le très humble exposant croit pouvoir, en récompense de tant de
travaux utiles aux sciences et aux belles-lettres, supplier son
excellence d’augmenter la taxe de chaque cadavre mâle et femelle de
dix ascalins, ce qui ne peut qu'être agréable aux morts en leur
prouvant le cas qu’on fait de leurs personnes.»
Ici la porte du cabinet s’ouvrit, et l’huissier annonça à haute voix
la noble dame comtesse d’Ahlefeld. En même temps, une grande dame,
portant sur sa tête une petite couronne de comtesse, richement vêtue
d’une robe de satin écarlate, bordée d’hermine et de franges d’or,
entra, et, acceptant la main que le général lui offrait, vint
s’asseoir près de son fauteuil.
La comtesse pouvait avoir cinquante ans. L'âge n’avait, en quelque
sorte, rien eu à ajouter aux rides dont les soucis de l’orgueil et de
l’ambition avaient depuis si longtemps creusé son visage. Elle attacha
sur le vieux gouverneur son regard hautain et son sourire faux.
—Eh bien, seigneur général, votre élève se fait attendre. Il devait
être ici avant le coucher du soleil.
—Il y serait, dame comtesse, s’il n’était, en arrivant, allé à
Munckholm.
—Comment, à Munckholm! j’espère que ce n’est pas Schumacker qu’il
cherche?
—Mais cela se pourrait.
—La première visite du baron de Thorvick aura été pour Schumacker!
—Pourquoi non, comtesse? Schumacker est malheureux.
—Comment, général! le fils du vice-roi est lié avec ce prisonnier
d’état!
—Frédéric Guldenlew, en me chargeant de son fils, me pria, noble
dame, de l’élever comme j’eusse élevé le mien. J’ai pensé que la
connaissance de Schumacker serait utile à Ordener, qui est destiné à
être aussi puissant un jour. J’ai en conséquence, avec l’autorisation
du vice-roi, demandé à mon frère Grummond de Knud un droit d’entrée
pour toutes les prisons, que j’ai donné à Ordener.—Il en use.
—Et depuis quand, noble général, le baron Ordener a-t-il fait cette
utile connaissance?
—Depuis un peu plus d’un an, dame comtesse; il paraît que la société
de Schumacker lui plut, car elle le fixa assez longtemps à Drontheim;
et ce n’est qu’à regret et sur mon invitation expresse qu’il en partit
l’année dernière pour visiter la Norvège.
—Et Schumacker sait-il que son consolateur est le fils d’un de ses
plus grands ennemis?
—Il sait que c’est un ami, et cela lui suffit, comme à nous.
—Mais vous, seigneur général, dit la comtesse avec un coup d’œil
pénétrant, saviez-vous en tolérant, et même en formant cette liaison,
que Schumacker avait une fille?
—Je le savais, noble comtesse.
—Et cette circonstance vous a semblé indifférente pour votre élève?
—L’élève de Levin de Knud, le fils de Frédéric Guldenlew est un homme
loyal. Ordener connaît la barrière qui le séparé de la fille de
Schumacker; il est incapable de séduire, sans but légitime, une
fille, et surtout la fille d’un homme malheureux.
La noble comtesse d’Ahlefeld rougit et pâlit; elle tourna la tête,
cherchant à éviter le regard calme du vieillard comme celui d’un
accusateur.
—Enfin, balbutia-t-elle, cette liaison, général, me semble, souffrez
que je le dise, singulière et imprudente. On dit que les mineurs et
les peuplades du Nord menacent de se révolter, et que le nom de
Schumacker est compromis dans cette affaire.
—Noble dame, vous m’étonnez! s’écria le gouverneur. Schumacker a
jusqu’ici supporté tranquillement son malheur. Ce bruit est sans doute
peu fondé.
La porte s’ouvrit en ce moment, et l’huissier annonça qu’un messager
de sa grâce le grand-chancelier demandait à parler à la noble
comtesse.
La comtesse se leva précipitamment, salua le gouverneur, et, tandis
qu’il continuait l’examen des placets, se rendit en toute hâte à ses
appartements, situés dans une aile du palais, en ordonnant qu’on y
envoyât le messager.
Elle était depuis quelques moments assise sur un riche sopha, au
milieu de ses femmes, quand le messager entra. La comtesse en
l’apercevant fit un mouvement de répugnance qu’elle cacha soudain sous
un sourire bienveillant. L’extérieur du messager ne semblait pourtant
pas repoussant au premier abord; c’était un homme plutôt petit que
grand, et dont l’embonpoint annonçait tout autre chose qu’un messager.
Cependant, quand on l’examinait, son visage paraissait ouvert jusqu’à
l’impudence, et la gaieté de son regard avait quelque chose de
diabolique et de sinistre. Il s’inclina profondément devant la
comtesse, et lui présenta un paquet, scellé avec des fils de soie.
—Noble dame, dit-il, daignez me permettre d’oser déposer à vos pieds
un précieux message de sa grâce, votre illustre époux, mon vénéré
maître.
—Est-ce qu’il ne vient pas lui-même? et comment vous prend-il pour
messager? demanda la comtesse.
—Des soins importants diffèrent l’arrivée de sa grâce, cette lettre
est pour vous en informer, madame la comtesse; pour moi, je dois,
d’après l’ordre de mon noble maître, jouir de l’insigne honneur d’un
entretien particulier avec vous.
La comtesse pâlit; elle s’écria d’une voix tremblante:
—Moi! un entretien avec vous, Musdœmon?
—Si cela affligeait en rien la noble dame, son indigne serviteur
serait au désespoir.
—M’affliger! non sans doute, reprit la comtesse s’efforçant de
sourire; mais cet entretien est-il si nécessaire?
Le messager s’inclina jusqu’à terre.
—Absolument nécessaire! la lettre que l’illustre comtesse a daigné
recevoir de mes mains doit en contenir l’injonction formelle.
C’était une chose singulière que de voir la fière comtesse d’Ahlefeld
trembler et pâlir devant un serviteur qui lui rendait de si profonds
respects. Elle ouvrit lentement le paquet et en lut le contenu. Après
l’avoir relu:
—Allons, dit-elle à ses femmes d’une voix faible, qu’on nous laisse
seuls.
—Daigne la noble dame, dit le messager fléchissant le genou, me
pardonner la liberté que j’ose prendre et la peine que je parais lui
causer.
—Croyez au contraire, repartit la comtesse avec un sourire forcé, que
j’ai beaucoup de plaisir à vous voir.
Les femmes se retirèrent.
—Elphège, tu as donc oublié qu’il fut un temps où nos tête-à-tête ne
te répugnaient pas?
C’était le messager qui parlait à la noble comtesse, et ces paroles
étaient accompagnées d’un rire pareil à celui du diable lorsqu’au
moment où le pacte expire il saisit l'âme qui s’est donnée à lui.
La puissante dame baissa sa tête humiliée.
—Que ne l’ai-je en effet oublié! murmura-t-elle.
—Pauvre folle! comment peux-tu rougir de choses que nul œil humain
n’a vues?
—Ce que les hommes ne voient pas, Dieu le voit.
—Dieu, faible femme! tu n’es pas digne d’avoir trompé ton mari, car
il est moins crédule que toi.
—Vous insultez peu généreusement à mes remords, Musdœmon.
—Eh bien! si tu en as, Elphège, pourquoi leur insultes-tu toi-même
chaque jour par des crimes nouveaux?
La comtesse d’Ahlefeld cacha sa tête dans ses mains; le messager
poursuivit:
—Elphège, il faut choisir: ou le remords et plus de crimes, ou le
crime et plus de remords. Fais comme moi, choisis le second parti,
c’est le meilleur, le plus gai du moins.
—Puissiez-vous, dit la comtesse à voix basse, ne pas retrouver ces
paroles dans l’éternité!
—Allons, ma chère, quittons la plaisanterie. Alors Musdœmon
s’asseyant près de la comtesse, et passant ses bras autour de son cou:
—Elphège, dit-il, tâche de rester, par l’esprit du moins, ce que tu
étais il y a vingt ans.
L’infortunée comtesse, esclave de son complice, tâcha de répondre à sa
repoussante caresse. Il y avait dans cet embrassement adultère de deux
êtres qui se méprisaient et s’exécraient mutuellement quelque chose de
trop révoltant, même pour ces âmes dégradées. Les caresses illégitimes
qui avaient fait leur joie, et que je ne sais quelle horrible
convenance les forçait de se prodiguer encore, faisaient maintenant
leur torture. Étrange et juste changement des affections coupables!
leur crime était devenu leur supplice.
La comtesse, pour abréger ce tourment adultère, demanda enfin à son
odieux amant, en s’arrachant de ses bras, de quel message verbal son
époux l’avait chargé.
—D’Ahlefeld, dit Musdœmon, au moment de voir son pouvoir s’affermir
par le mariage d’Ordener Guldenlew avec notre fille...
—Notre fille! s’écria la hautaine comtesse, et son regard fixé sur
Musdœmon reprit une expression d’orgueil et de dédain.
—Eh bien, dit froidement le messager, je crois qu’Ulrique peut
m’appartenir au moins autant qu’à lui. Je disais donc que ce mariage
ne satisfaisait pas entièrement ton mari, si Schumacker n’était en
même temps tout à fait renversé. Du fond de sa prison, ce vieux favori
est encore presque aussi redoutable que dans son palais. Il a à la
cour des amis obscurs, mais puissants, peut-être parce qu’ils sont
obscurs; et le roi, apprenant il y a un mois que les négociations du
grand-chancelier avec le duc de Holstein-Ploen ne marchaient pas, s’est
écrié avec impatience:—Griffenfeld à lui seul en savait plus qu’eux
tous.—Un intrigant nommé Dispolsen, venu de Munckholm à Copenhague, a
obtenu de lui plusieurs audiences secrètes, après lesquelles le roi a
fait demander à la chancellerie, où ils sont déposés, les titres de
noblesse et de propriété de Schumacker. On ignore à quoi Schumacker
aspire; mais ne désirerait-il que la liberté, pour un prisonnier
d’état c’est désirer le pouvoir.—Il faut donc qu’il meure, et qu’il
meure judiciairement; c’est à lui forger un crime que nous
travaillons.—Ton mari, Elphège, sous prétexte d’inspecter incognito.
provinces du Nord, va s’assurer par lui-même du résultat qu’ont eu nos
menées parmi les mineurs, dont nous voulons provoquer, au nom de
Schumacker, une insurrection qu’il sera facile ensuite d’étouffer. Ce
qui nous inquiète, c’est la perte de plusieurs papiers importants
relatifs à ce plan, et que nous avons tout lieu de croire au pouvoir
de Dispolsen. Sachant donc qu’il était reparti de Copenhague pour
Munckholm, rapportant à Schumacker ses parchemins, ses diplômes, et
peut-être ces documents qui peuvent nous perdre ou au moins nous
compromettre, nous avons aposté dans les gorges de Kole quelques
fidèles, chargés de se défaire de lui, après l’avoir dépouillé de ses
papiers. Mais si, comme on l’assure, Dispolsen est venu de Berghen par
mer, nos peines seront perdues de ce côté-là.—Pourtant j’ai recueilli
en arrivant je ne sais quels bruits d’un assassinat d’un capitaine
nommé Dispolsen.—Nous verrons.—Nous sommes en attendant à la
recherche d’un brigand fameux, Han, dit d’Islande, que nous voudrions
mettre à la tête de la révolte des mines. Et toi, ma chère, quelles
nouvelles d’ici me donneras-tu? Le joli oiseau de Munckholm a-t-il été
pris dans sa cage? La fille du vieux ministre a-t-elle enfin été la
proie de notre falcofulvus, de notre fils Frédéric?
La comtesse, retrouvant sa fierté, se récria encore:
—Notre fils!
—Ma foi, quel âge peut-il avoir? Vingt-quatre ans. Il y en a
vingt-six que nous nous connaissons, Elphège.
—Dieu le sait, s’écria la comtesse, mon Frédéric est l’héritier
légitime du grand-chancelier.
—Si Dieu le sait, répondit le messager en riant, le diable peut
l’ignorer. Au reste, ton Frédéric n’est qu’un étourneau indigne de
moi, et ce n’est pas la peine de nous quereller pour si peu de chose.
Il n’est bon qu’à séduire une fille. Y est-il parvenu au moins?
—Pas encore, que je sache.
—Mais, Elphège, tâche donc de jouer un rôle moins passif dans nos
affaires. Celui du comte et le mien sont, tu le vois, assez actifs. Je
retourne dès demain vers ton mari. Pour toi, ne te borne pas, de
grâce, à prier pour nos péchés, comme la madone que les Italiens
invoquent en assassinant.—Il faut aussi qu’Ahlefeld songe à me
récompenser un peu plus magnifiquement qu’il ne l’a fait jusqu’ici. Ma
fortune est liée à la vôtre; mais je me lasse d'être le serviteur de
l’époux, quand je suis l’amant de la femme, et de n'être que le
gouverneur, le précepteur, le pédagogue, quand je suis presque le
père.
En ce moment minuit sonna, et une des femmes entra, rappelant à la
comtesse que, d’après la règle du palais, toutes les lumières devaient
être éteintes à cette heure. La comtesse, heureuse de terminer un
entretien pénible, rappela ses suivantes.
—Me permette la gracieuse comtesse, dit Musdœmon en se retirant, de
conserver l’espérance de la revoir demain, et de déposer à ses pieds
l’hommage de mon profond respect.