(20)
CHANTS PIEUX
Voici un article délicat. Si vous interrogez quelque
taleb d’une zaouïa sainte, il vous répondra, surtout en
certains ordres, que la musique instrumentale ou vocale
est défendue par de sévères règlements, conformes du
reste cette fois à la doctrine du Prophète[49].
Mais il existe avec tous les cieux quelques accommodements :
et, certes, on a l’occasion d’entendre souvent
des chants religieux ou dévots sans qu’il en résulte aucun
scandale. Les tolba, pour tout arranger, trouvent un compromis :
ils assimilent les cantiques des ziars ou pèlerins,
par exemple, au seul hymne dûment permis, el-telbïé, qui
se psalmodie pour l’entrée à la Mecque ; ils font aussi,
parfois, de ces chants populaires, le symbole des sons
divins que profèrent les chœurs d’anges, quand ceux-ci
s’avancent chaque vendredi jusqu’au trône septante-sept
mille fois splendide d’Allah miséricordieux. Rapprochement
de comparaison très goûté des fidèles, et très flatteur,
évidemment, pour la vanité du chériff qu’on vient
visiter.
J’ai noté sur le vif quelques-uns de ces couplets. En
voici qui sont chantés par des fidèles de l’Ordre des
Khadrïa[50], originaires d’Ouargla :
La profession de foi
[51] est belle,
Et Lui est beau, sublime,
Il est le Briseur de cœurs d’infidèles,
Le Lieutenant d’Allah, le Maître de la piété,
Baba Abd-el-Khader !
Musc précieux qui ranimes les morts,
Couvre-moi de ton beurnouss, moi qui suis tien à jamais,
Baba Abd-el-Khader !
Et je dirai : Mon m’raboth m’a accordé la Voie du Salut.
Que le bonheur soit sur qui t’a bien prié,
Baba Abd-el-Khader !
Que ton fidèle soit heureux comme celui qui l’hiver
Est près d’un bon feu, avec du bon bois en provision,
Baba Abd-el-Khader !
Ou comme celui qui respire les roses au printemps,
Ou comme celui qui mange de bons fruits à l’automne,
Baba Abd-el-Khader !
La baraka descendra sur tous les khouan
Qui marchent derrière toi dans la Voie,
Baba Abd-el-Khader !
Signalerai-je spécialement, à cause de l’aveu naïf
qu’elle renferme, une des dernières strophes de la longue
mélopée :
Tu es puissant près d’Allah,
Tu nous aides à faire passer les mauvaises pièces,
Baba Abd-el-Khader !
Et l’on se demande, entendant ces paroles, si parmi
les dons de ziara il ne se trouvera pas un certain
nombre de « mauvaises pièces », subrepticement glissées
au Saint lorsqu’elles « passeront » mal ailleurs, faute
d’avoir cours ou d’avoir poids. Mais non. Ce serait un
sacrilège de la part des khouan pleins d’ardeur. La
familiarité de leurs cantiques n’ôte rien à leur vénération
pour les Chériffs de Lumière. Elle nous révèle seulement,
cette familiarité, le troupeau des affiliés sous son
réel jour : puéril, gai, roublard (qu’on me pardonne
l’expression), épris de satisfactions sensuelles qu’un
grain de poésie relève parfois — fort éloigné, au résumé,
de l’extase mystique telle que la concevaient les anciens
soufis.
Ces mêmes Khadrïa ont des prières plus spiritualistes.
Voici un fragment de leur oudifa :
O Notre Dieu, nous invoquons ton assistance, nous implorons
ton pardon, nous croyons en toi, nous nous confions en
toi, nous nous résignons à ta volonté ! Place-nous au rang
des parfaits, des purs ! Fais que nous mourions avec la chahada
sur les lèvres !
Du reste, le chant populaire religieux, dans d’autres
ordres, est d’inspiration très haute. Par exemple, le cantique
« d’entrée » des Snoussïa, quand ils se rendent à
la zaouïa-mère de Koufra :
Nous venons à toi, ô Allah,
Nous venons à toi par ton ami
Le Saint qui t’aime comme l’enfant sa mère.
Il nous fera te rejoindre, ô Introuvable !
Il nous fera te toucher, ô Impondérable !
Il nous fera te saisir, ô Insaisissable !
Il nous fera te pénétrer, ô Impénétrable !
Et te connaître, ô Inconnu !
Et ce chant jaillit des humbles gosiers comme une
chose comprise, un appel senti, avec le râle instinctif de
la volupté…
TOURS
IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES
6, RUE GAMBETTA, 6
(20)
CHANTS PIEUX
Voici un article délicat. Si vous interrogez quelque
taleb d’une zaouïa sainte, il vous répondra, surtout en
certains ordres, que la musique instrumentale ou vocale
est défendue par de sévères règlements, conformes du
reste cette fois à la doctrine du Prophète[49].
Mais il existe avec tous les cieux quelques accommodements :
et, certes, on a l’occasion d’entendre souvent
des chants religieux ou dévots sans qu’il en résulte aucun
scandale. Les tolba, pour tout arranger, trouvent un compromis :
ils assimilent les cantiques des ziars ou pèlerins,
par exemple, au seul hymne dûment permis, el-telbïé, qui
se psalmodie pour l’entrée à la Mecque ; ils font aussi,
parfois, de ces chants populaires, le symbole des sons
divins que profèrent les chœurs d’anges, quand ceux-ci
s’avancent chaque vendredi jusqu’au trône septante-sept
mille fois splendide d’Allah miséricordieux. Rapprochement
de comparaison très goûté des fidèles, et très flatteur,
évidemment, pour la vanité du chériff qu’on vient
visiter.
J’ai noté sur le vif quelques-uns de ces couplets. En
voici qui sont chantés par des fidèles de l’Ordre des
Khadrïa[50], originaires d’Ouargla :
La profession de foi
[51] est belle,
Et Lui est beau, sublime,
Il est le Briseur de cœurs d’infidèles,
Le Lieutenant d’Allah, le Maître de la piété,
Baba Abd-el-Khader !
Musc précieux qui ranimes les morts,
Couvre-moi de ton beurnouss, moi qui suis tien à jamais,
Baba Abd-el-Khader !
Et je dirai : Mon m’raboth m’a accordé la Voie du Salut.
Que le bonheur soit sur qui t’a bien prié,
Baba Abd-el-Khader !
Que ton fidèle soit heureux comme celui qui l’hiver
Est près d’un bon feu, avec du bon bois en provision,
Baba Abd-el-Khader !
Ou comme celui qui respire les roses au printemps,
Ou comme celui qui mange de bons fruits à l’automne,
Baba Abd-el-Khader !
La baraka descendra sur tous les khouan
Qui marchent derrière toi dans la Voie,
Baba Abd-el-Khader !
Signalerai-je spécialement, à cause de l’aveu naïf
qu’elle renferme, une des dernières strophes de la longue
mélopée :
Tu es puissant près d’Allah,
Tu nous aides à faire passer les mauvaises pièces,
Baba Abd-el-Khader !
Et l’on se demande, entendant ces paroles, si parmi
les dons de ziara il ne se trouvera pas un certain
nombre de « mauvaises pièces », subrepticement glissées
au Saint lorsqu’elles « passeront » mal ailleurs, faute
d’avoir cours ou d’avoir poids. Mais non. Ce serait un
sacrilège de la part des khouan pleins d’ardeur. La
familiarité de leurs cantiques n’ôte rien à leur vénération
pour les Chériffs de Lumière. Elle nous révèle seulement,
cette familiarité, le troupeau des affiliés sous son
réel jour : puéril, gai, roublard (qu’on me pardonne
l’expression), épris de satisfactions sensuelles qu’un
grain de poésie relève parfois — fort éloigné, au résumé,
de l’extase mystique telle que la concevaient les anciens
soufis.
Ces mêmes Khadrïa ont des prières plus spiritualistes.
Voici un fragment de leur oudifa :
O Notre Dieu, nous invoquons ton assistance, nous implorons
ton pardon, nous croyons en toi, nous nous confions en
toi, nous nous résignons à ta volonté ! Place-nous au rang
des parfaits, des purs ! Fais que nous mourions avec la chahada
sur les lèvres !
Du reste, le chant populaire religieux, dans d’autres
ordres, est d’inspiration très haute. Par exemple, le cantique
« d’entrée » des Snoussïa, quand ils se rendent à
la zaouïa-mère de Koufra :
Nous venons à toi, ô Allah,
Nous venons à toi par ton ami
Le Saint qui t’aime comme l’enfant sa mère.
Il nous fera te rejoindre, ô Introuvable !
Il nous fera te toucher, ô Impondérable !
Il nous fera te saisir, ô Insaisissable !
Il nous fera te pénétrer, ô Impénétrable !
Et te connaître, ô Inconnu !
Et ce chant jaillit des humbles gosiers comme une
chose comprise, un appel senti, avec le râle instinctif de
la volupté…
TOURS
IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES
6, RUE GAMBETTA, 6