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Jules César : tragédie en cinq actesChapitre 3 / 18

TOUJOURS A ROME. — UNE RUE

(Tonnerre et éclairs. Entrent, de côtés opposés, CASCA, avec son épée tirée et CICÉRON.)

 

CICÉRON.

Bonsoir, Casca : avez-vous reconduit César chez lui ? Pourquoi êtes-vous hors d’haleine ? et pourquoi regardez-vous ainsi fixement ?

CASCA.

N’êtes-vous pas ému quand toute la masse mouvante de la terre tremble comme une chose mal assurée ? O Cicéron, j’ai vu des tempêtes où les vents mugissants ont fendu les chênes noueux; j’ai vu l’ambitieux océan se gonfler et devenir furieux et écumer au point de s’élever aussi haut que les nuages menaçants; mais jamais jusqu’à ce soir, jamais jusqu’ à maintenant, je n’avais traversé une tempête laissant pleuvoir du feu. Ou bien il y a guerre civile dans le ciel ; ou bien le monde, trop insolent envers les dieux, les excite à envoyer la destruction.

CICÉRON.

Eh quoi ! vîtes-vous quelque chose de plus merveilleux ?

CASCA.

Un esclave public, — vous le connaissez bien de vue, — tenait en l’air sa main gauche qui était enflammée, et qui brûlait comme vingt torches réunies; et cependant sa main, insensible au feu, restait sans brûlure. De plus, et (depuis, je n’ai pas rengainé mon épée) près du Capitole j’ai rencontré un lion qui a fixé sur moi ses yeux ardents, et a passé harngeux sans m’inquiéter; et il y avait là, réunies en groupe, cent femmes pâles comme des spectres, et transformées par la peur, qui juraient qu’elles voyaient des hommes tout de feu, monter et descendre les rues. Et hier, l’oiseau de nuit s’est assis même en plein midi, sur la place du marché, huant et poussant des cris. Quand ces prodiges se rencontrent ainsi ensemble, que l’on ne dise pas : « Ils ont leur raison d’être, ils sont naturels ; » car je crois que ce sont des signes de mauvais présages pour la contrée qu’ils désignent.

CICÉRON.

Vraiment, c’est une époque étrangement disposée : mais les gens peuvent interpréter les choses d’après leur façon, tout à fait contrairement au but des choses elles-mêmes. César vient-il au Capitole demain ?

CASCA.

Oui, car il a dit à Antoine de vous faire prévenir53 qu’il y serait demain.

CICÉRON.

Bonsoir donc, Casca : ce ciel troublé n’est pas bon pour se promener.

CASCA.

Adieu, Cicéron.

(Sort CICÉRON.)

(Entre CASSIUS.)

CASSIUS.

Qui est là ?

CASCA

Un Romain.

CASSIUS.

Casca, si j’en juge par votre voix.

CASCA.

Votre oreille est bonne. Quelle nuit est celle-ci ?

CASSIUS.

Une nuit très agréable pour les honnêtes gens.

CASCA.

Qui vit54 jamais les cieux être si menaçants ?

CASSIUS.

Ceux qui virent la terre si remplie de crimes. Pour ma part, je me suis promené dans les rues, m’exposant à la nuit dangereuse, et, ainsi débraillé, Casca, comme vous le voyez, J’ai présenté ma poitrine nue aux coups du tonnerre : et quand l’éclair bleuâtre et oblique semblait ouvrir le sein du ciel, je me suis offert précisément à sa direction et au jet même de sa flamme.

CASCA.

Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux ? C’est le rôle des hommes de craindre et de trembler, quand les dieux très puissants, par signes, envoient des messages si terribles pour nous épouvanter.

CASSIUS.

Vous êtes lent à comprendre, Casca ; et ces étincelles de vie qui devraient être dans un Romain, vous en manquez, ou mieux vous n’en faites pas usage. Vous paraissez pâle et vous regardez fixement; vous êtes saisi de crainte et vous vous jetez dans l’étonnement, de voir l’étrange impatience des cieux ; mais si vous vouliez considérer la vraie cause : pourquoi tous ces feux, pourquoi tous ces esprits glissants ; pourquoi des oiseaux et des bêtes s’écartent de leurs mœurs et de leur nature ; pourquoi des vieillards, des insensés et des enfants prédisent l’avenir ; pourquoi tous ces êtres transforment, contre les règles ordinaires, leurs natures et leurs facultés premières, en qualités monstrueuses, eh bien, vous trouverez que le ciel a mis en eux ces esprits pour en faire des instruments de crainte et d’avertissement de quelque monstrueux état de choses. Maintenant pourrais-je, Casca, te nommer un homme très semblable à cette nuit terrible, qui tonne, lance des éclairs, ouvre les tombes et rugit comme le lion du Capitole, un homme pas plus puissant que toi ou moi par sa force personnelle55, cependant devenu prodigieux et terrible comme le sont ces étranges phénomènes.

CASCA.

C’est de César que vous voulez parler, n’est-ce pas, Cassius ?

CASSIUS.

Peu importe lequel56; car les Romains maintenant ont des muscles et des membres comme leurs ancêtres ; mais, malheur au temps actuel ! les âmes de nos pères sont mortes et nous sommes gouvernés par les esprits de nos mères; notre joug et notre patience à le subir, nous montrent efféminés.

CASCA.

En effet, on dit que les sénateurs demain veulent établir César comme roi, et qu’il portera la couronne sur terre et sur mer, en tous lieux, excepté ici en Italie.

CASSIUS.

Je sais où je porterai ce poignard, alors : Cassius délivrera Cassius de l’esclavage : en cela, ô dieux ! vous faites le faible très fort; en cela, ô dieux ! vous mettez en déroute les tyrans. Ni les tours de pierres, ni les murs d’airain battu, ni les cachots sans air, ni les forts anneaux de fer ne peuvent enchaîner la force de l’esprit ; mais la vie fatiguée de ces obstacles terrestres, ne manque jamais du pouvoir de se congédier elle-même. Si je sais cela, que le monde entier sache d’ailleurs que la part de tyrannie que je supporte, je puis m’en défaire à mon gré.

CASCA.

(Tonnerre encore.)

Ainsi puis-je : ainsi tout esclave porte en sa main le pouvoir d’annuler sa captivité.

CASSIUS.

Et pourquoi César serait-il un tyran alors ? Pauvre homme ! je sais qu’il ne voudrait pas être un loup, s’il ne voyait pas que les Romains ne sont que des moutons; il ne serait pas un lion, si les Romains n’étaient pas des biches. Ceux qui veulent promptement allumer un grand feu, le commencent avec de faibles brins de paille : quelle bagatelle est Rome, quels décombres, quelle pourriture, quand elle sert de vile matière destinée à illuminer un être aussi méprisable que César ! Mais, ô douleur ! où m’as-tu entraîné ? Je dis peut-être ces paroles devant un esclave volontaire ; alors je sais que j’aurai à en répondre57; mais je suis armé, et les dangers me sont indifférents.

CASCA.

Vous parlez à Casca, et à un homme qui n’est pas un impudent délateur. Tenez ma main; conspirez58 pour le redressement de tous ces griefs, et je placerai mon pied aussi loin que le plus avancé59.

CASSIUS.

C’est un marché conclu. Maintenant sachez, Casca, que j’ai décidé déjà plusieurs des Romains les plus illustres à entrer 60 avec moi dans une entreprise qui aura une issue dangereuse mais honorable; et je sais que dans ce moment61 ils m’attendent sous le porche de Pompée : car maintenant, par cette nuit terrible, il n’y a ni mouvement ni promeneurs dans les rues ; et l’aspect de l’élément (du ciel) est en apparence semblable à l’œuvre que nous avons en main, très sanglant, enflammé et très terrible.

CASCA.

Tenez-vous à l’écart un instant, car voici quelqu’un qui vient en hâte.

CASSIUS.

C’est Cinna, je le reconnais à sa démarche; c’est un ami.

(Entre CINNA.)

Cinna, où vous hâtez-vous ainsi ?

CINNA.

Pour vous trouver. Qui est celui-là ? Métellus Cimber ?

CASSIUS.

Non, c’est Casca; un homme qui s’associe à nos projets. Ne suis-je pas attendu, Cinna ?

CINNA.

J’en suis content. Quelle nuit terrible que celle-ci ! Il y a deux ou trois de nous qui ont vu d’étranges spectacles.

CASSIUS.

Ne suis-je pas attendu, dites-moi ?

CINNA.

Oui, vous l’êtes. 0 Cassius, si vous pouviez seulement gagner le noble Brutus à notre cause.

CASSIUS.

Soyez en paix62 ; cher Cinna, prenez ce papier et veillez à le mettre dans la chaise du préteur, où Brutus ne pourra pas ne pas le trouver; et jetez celui-ci à sa fenêtre ; fixez celui-là avec de la cire sur la statue du vieux Brutus ; tout ceci exécuté, rendez-vous sous le porche de Pompée, où vous nous trouverez. Décius, Brutus et Trébonius sont-ils là ?

CINNA.

Tous, sauf Métellus Cimber ; et il est allé vous chercher chez vous. Bien, je vais me hâter, et distribuer ces billets comme vous me l’avez ordonné.

CASSIUS.

Cela fait, rendez-vous au théâtre de Pompée.

(Sort CINNA.)

Venez, Casca ; avant le jour, vous et moi, nous allons encore aller trouver Brutus chez lui : trois parts de sa personne sont à nous déjà ; et l’homme entier à la prochaine rencontre, se donnera à nous.

CASCA.

Oh ! il est assis bien haut dans le cœur de tous les Romains : et ce qui paraîtrait un crime chez nous, son appui, comme une très riche alchimie, le changera en vertu et en mérite.

CASSIUS.

Sa personne, son mérite et le grand besoin que nous avons de lui, vous les avez bien jugés. Allons, car il est après minuit ; et avant le jour, nous le réveillerons et nous nous assurerons de lui.

(Ils sortent.)

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