SCÈNE IX.
LES MÊMES, FRANCET MAMAÏ.
FRANCET MAMAÏ, accourant.
Un homme! Pourquoi n’entre-t-il pas? Vous avez donc peur que le toit vous tombe sur la tête, l’ami?...
LE GARDIEN, bas.
Ce que j’ai à vous dire est pour vous seul, maître Francet.
FRANCET MAMAÏ.
Pourquoi tremblez-vous?... Parlez, je vous écoute. (Balthazar fume dans son coin.)
LE GARDIEN.
On dit que votre petit-fils va se marier avec une fille d’Arles... Est-ce vrai, maître? (On entend dans la maison un joyeux train de rires et de bouteilles.)
FRANCET MAMAÏ.
C’est la vérité, mon garçon... (Montrant la ferme.) Entendez-les rire, là dedans; c’est le coup des accordailles que nous sommes en train de boire.
LE GARDIEN.
Alors, écoutez-moi : vous allez donner votre enfant à une coquine, qui est ma maîtresse depuis deux ans. Les parents savent tout, et me l’avaient promise. Mais depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent plus de moi. Je croyais pourtant qu’après ça, elle ne pouvait pas être la femme d’un autre.
FRANCET MAMAÏ.
Voilà une chose terrible... Mais enfin, qui êtes-vous?...
LE GARDIEN.
Je m’appelle Mitifio. Je garde les chevaux, là bas, dans les marais de Pharaman. Vos bergers me connaissent bien...
FRANCET MAMAÏ, baissant la voix.
Est-ce bien sûr, au moins, ce que vous me dites-là? Prenez garde, jeune homme... quelquefois la passion, la colère...
LE GARDIEN.
Ce que j’avance, je le prouve. Quand nous ne pouvions pas nous voir, elle m’écrivait; depuis, elle m’a repris ses lettres, mais j’en ai sauvé deux, les voilà; son écriture, et signées d’elle.
FRANCET MAMAÏ, regardant les lettres.
Justice ciel! qu’est-ce qui m’arrive là?...
FRÉDERI, de l’intérieur.
Grand-père, grand-père!
LE GARDIEN.
C’est lâche, n’est-ce pas, ce que je fais?... mais cette femme est à moi, et je veux la garder mienne, n’importe par quels moyens.
FRANCET MAMAÏ, avec fierté.
Soyez tranquille; ce n’est pas nous qui vous l’enlèverons... Pouvez-vous me laisser ces lettres?
LE GARDIEN.
Non, certes!... c’est tout ce qui me reste d’elle, et... (Bas avec rage.) c’est par là que je la tiens.
FRANCET MAMAÏ.
J’en aurais bien besoin pourtant... L’enfant a le cœur fier; rien que de lire ça... c’était fait pour le guérir.
LE GARDIEN.
Eh bien! soit, maître, gardez-les... J’ai foi dans votre parole... votre berger me connaît, il me les rapportera.
FRANCET MAMAÏ.
C’est promis.
LE GARDIEN.
Adieu. (Il va pour sortir.)
FRANCET MAMAÏ.
Dites donc, camarade, la route est longue d’ici Pharaman; voulez-vous prendre un verre de muscat?...
LE GARDIEN, d’un air sombre.
Non! merci... j’ai plus de chagrin que de soif... (Il sort.)