SCÈNE V.
LES MÊMES, LE GARDIEN, BALTHAZAR.
Mitifio entre vivement, fait quelques pas dans la
cour déserte, puis va pour frapper à la maison, quand la porte s’ouvre
et Balthazar paraît.
BALTHAZAR, se retournant.
C’est toi!... qu’est-ce que tu veux?
LE GARDIEN.
Mes lettres! (A ce moment le groupe des amoureux rentre en
scène.)
BALTHAZAR.
Comment! tes lettres?... mais je les ai portées à ton père ce matin; tu
ne viens donc pas de chez vous?
LE GARDIEN.
Voilà deux nuits que je couche à Arles.
BALTHAZAR.
Ça dure donc toujours?...
LE GARDIEN.
Toujours!...
BALTHAZAR.
J’aurais cru pourtant qu’après cette histoire des lettres...
LE GARDIEN.
Quand c’est pour elles qu’on est lâche, les femmes vous pardonnent
toutes les lâchetés.
BALTHAZAR.
Alors, grand bien te fasse, mon garçon. Ici, grâce à Dieu, nous en
avons fini avec cette folie-là. L’enfant se marie dans quatre jours, et
cette fois il prend quelqu’un d’honnête.
LE GARDIEN.
Ah! oui, il est bien heureux, lui. Ce doit être si bon de s’aimer
librement, à la face du ciel et des hommes, d’être fier de ce qu’on
aime, et de pouvoir dire au monde qui passe : « C’est ma femme,
regardez-la! » Moi, j’arrive la nuit comme un voleur. Le jour, je me
cache, je rode autour d’elle, et puis, quand nous sommes seuls, ce sont
des scènes, des querelles! D’où viens-tu?... Qu’as-tu fait?... Quel est cet homme à qui tu
parlais?... Et des fois qu’il y a, au milieu de nos caresses, il me
vient des envies de l’étouffer pour qu’elle ne me trompe plus...
(Ici le groupe enlacé des amoureux paraît, traversant la scène
dans le fond.) Ah! l’horrible vie de mensonges et de méfiance!
Heureusement, cela va finir. Maintenant, nous allons vivre ensemble et
malheur à elle si...
BALTHAZAR.
Vous vous mariez?...
LE GARDIEN.
Non, je l’enlève... Si tu es aux bergeries cette nuit, tu entendras
une fière galopade dans la plaine. J’aurai la belle en travers de ma
selle, et je te réponds que je la tiendrai bien.
BALTHAZAR.
Elle t’aime donc bien, cette Arlésienne maudite?...
FRÉDERI, s’arrêtant dans le fond.
Oh!
LE GARDIEN.
Oui... c’est son caprice du moment. Et puis un enlèvement, ça lui va.
Courir les grandes routes à l’aventure, rouler d’auberge en auberge, le
changement, la peur, la poursuite, voilà ce qu’elle aime surtout. Elle
est comme ces oiseaux de la mer qui ne chantent que dans les orages...
FRÉDERI, bas, avec rage.
C’est lui!... enfin!...
VIVETTE
Fréderi, viens... ne reste pas là!
FRÉDERI, la repoussant.
Laisse-moi!
VIVETTE, éplorée.
Ah! il l’aime encore... Fréderi...
FRÉDERI.
Va-t’en... va-t’en donc! (Il la pousse dans la maison, puis
revient écouter.)
LE GARDIEN.
Moi, ce voyage me fait peur. Je pense au vieux qui va rester seul,
à mes chevaux, à la cabane, et à la belle vie d’honnête homme que
j’aurais menée là-bas, si je ne l’avais pas rencontrée.
BALTHAZAR.
Pourquoi partir alors? Fais ce que le nôtre a fait. Renonce à cette
femme et marie-toi.
LE GARDIEN, bas.
Je ne peux pas... Elle est si belle!...
FRÉDERI, bondissant.
Je ne le sais que trop qu’elle est belle, misérable... Mais quel besoin avais-tu de
venir me le rappeler? (Avec un rire de rage.) Un paysan!...
C’était un paysan comme moi!... (Marchant vers lui.) Ah! mon
bonheur te fait envie, et c’est en sortant de ses bras que tu viens me
le dire, quand tu as encore sur ta bouche ses baisers de la dernière
nuit. Mais tu ne sais donc pas que, pour un de ces moments de passion
dont tu me parles, pour une minute de ta vie à toi, je donnerais toute
la mienne, tout mon paradis pour une heure de ton purgatoire... Maudit
sois-tu d’être venu, maquignon de malheur!... C’est encore pis que de
l’avoir vue elle-même... tu me rapportes avec son haleine l’horrible
amour dont j’ai manqué de mourir. Maintenant c’est fini, je suis
perdu. Et pendant que tu courras les routes avec ton amoureuse, il
y aura ici des femmes en larmes... Mais non! ce n’est pas possible,
cela ne sera pas. (Sautant sur un des gros marteaux avec lesquels
on a planté les mais.) Allons, défends-toi, bandit, défends-toi,
que je te tue, je ne veux pas mourir seul. (Le gardien recule. —
Toute cette scène est presque couverte par le bruit des tambourins qui
arrivent.)
BALTHAZAR, se jetant sur Fréderi.
Malheureux, que vas-tu faire?
FRÉDERI, se débattant.
Non, laisse-moi;... lui d’abord, son Arlésienne ensuite. (Au moment
où il arrive sur le gardien, Rose s’élance au milieu d’eux. — Fréderi
s’arrête, chancelle, le marteau lui tombe des mains. — Au même instant
des torches secouées apparaissent devant la ferme, et les farandoleurs
envahissent la cour en criant : « Saint-Éloi!... Saint-Éloi!... »)
LES FARANDOLEURS.
Saint-Éloi! Saint-Éloi! A la farandole!
LES GENS DE LA FERME, apparaissant sur le balcon.
Saint-Éloi!... Saint-Éloi!... (Chants et danses. — Tableau.)
SCÈNE V.
LES MÊMES, LE GARDIEN, BALTHAZAR.
Mitifio entre vivement, fait quelques pas dans la
cour déserte, puis va pour frapper à la maison, quand la porte s’ouvre
et Balthazar paraît.
BALTHAZAR, se retournant.
C’est toi!... qu’est-ce que tu veux?
LE GARDIEN.
Mes lettres! (A ce moment le groupe des amoureux rentre en
scène.)
BALTHAZAR.
Comment! tes lettres?... mais je les ai portées à ton père ce matin; tu
ne viens donc pas de chez vous?
LE GARDIEN.
Voilà deux nuits que je couche à Arles.
BALTHAZAR.
Ça dure donc toujours?...
LE GARDIEN.
Toujours!...
BALTHAZAR.
J’aurais cru pourtant qu’après cette histoire des lettres...
LE GARDIEN.
Quand c’est pour elles qu’on est lâche, les femmes vous pardonnent
toutes les lâchetés.
BALTHAZAR.
Alors, grand bien te fasse, mon garçon. Ici, grâce à Dieu, nous en
avons fini avec cette folie-là. L’enfant se marie dans quatre jours, et
cette fois il prend quelqu’un d’honnête.
LE GARDIEN.
Ah! oui, il est bien heureux, lui. Ce doit être si bon de s’aimer
librement, à la face du ciel et des hommes, d’être fier de ce qu’on
aime, et de pouvoir dire au monde qui passe : « C’est ma femme,
regardez-la! » Moi, j’arrive la nuit comme un voleur. Le jour, je me
cache, je rode autour d’elle, et puis, quand nous sommes seuls, ce sont
des scènes, des querelles! D’où viens-tu?... Qu’as-tu fait?... Quel est cet homme à qui tu
parlais?... Et des fois qu’il y a, au milieu de nos caresses, il me
vient des envies de l’étouffer pour qu’elle ne me trompe plus...
(Ici le groupe enlacé des amoureux paraît, traversant la scène
dans le fond.) Ah! l’horrible vie de mensonges et de méfiance!
Heureusement, cela va finir. Maintenant, nous allons vivre ensemble et
malheur à elle si...
BALTHAZAR.
Vous vous mariez?...
LE GARDIEN.
Non, je l’enlève... Si tu es aux bergeries cette nuit, tu entendras
une fière galopade dans la plaine. J’aurai la belle en travers de ma
selle, et je te réponds que je la tiendrai bien.
BALTHAZAR.
Elle t’aime donc bien, cette Arlésienne maudite?...
FRÉDERI, s’arrêtant dans le fond.
Oh!
LE GARDIEN.
Oui... c’est son caprice du moment. Et puis un enlèvement, ça lui va.
Courir les grandes routes à l’aventure, rouler d’auberge en auberge, le
changement, la peur, la poursuite, voilà ce qu’elle aime surtout. Elle
est comme ces oiseaux de la mer qui ne chantent que dans les orages...
FRÉDERI, bas, avec rage.
C’est lui!... enfin!...
VIVETTE
Fréderi, viens... ne reste pas là!
FRÉDERI, la repoussant.
Laisse-moi!
VIVETTE, éplorée.
Ah! il l’aime encore... Fréderi...
FRÉDERI.
Va-t’en... va-t’en donc! (Il la pousse dans la maison, puis
revient écouter.)
LE GARDIEN.
Moi, ce voyage me fait peur. Je pense au vieux qui va rester seul,
à mes chevaux, à la cabane, et à la belle vie d’honnête homme que
j’aurais menée là-bas, si je ne l’avais pas rencontrée.
BALTHAZAR.
Pourquoi partir alors? Fais ce que le nôtre a fait. Renonce à cette
femme et marie-toi.
LE GARDIEN, bas.
Je ne peux pas... Elle est si belle!...
FRÉDERI, bondissant.
Je ne le sais que trop qu’elle est belle, misérable... Mais quel besoin avais-tu de
venir me le rappeler? (Avec un rire de rage.) Un paysan!...
C’était un paysan comme moi!... (Marchant vers lui.) Ah! mon
bonheur te fait envie, et c’est en sortant de ses bras que tu viens me
le dire, quand tu as encore sur ta bouche ses baisers de la dernière
nuit. Mais tu ne sais donc pas que, pour un de ces moments de passion
dont tu me parles, pour une minute de ta vie à toi, je donnerais toute
la mienne, tout mon paradis pour une heure de ton purgatoire... Maudit
sois-tu d’être venu, maquignon de malheur!... C’est encore pis que de
l’avoir vue elle-même... tu me rapportes avec son haleine l’horrible
amour dont j’ai manqué de mourir. Maintenant c’est fini, je suis
perdu. Et pendant que tu courras les routes avec ton amoureuse, il
y aura ici des femmes en larmes... Mais non! ce n’est pas possible,
cela ne sera pas. (Sautant sur un des gros marteaux avec lesquels
on a planté les mais.) Allons, défends-toi, bandit, défends-toi,
que je te tue, je ne veux pas mourir seul. (Le gardien recule. —
Toute cette scène est presque couverte par le bruit des tambourins qui
arrivent.)
BALTHAZAR, se jetant sur Fréderi.
Malheureux, que vas-tu faire?
FRÉDERI, se débattant.
Non, laisse-moi;... lui d’abord, son Arlésienne ensuite. (Au moment
où il arrive sur le gardien, Rose s’élance au milieu d’eux. — Fréderi
s’arrête, chancelle, le marteau lui tombe des mains. — Au même instant
des torches secouées apparaissent devant la ferme, et les farandoleurs
envahissent la cour en criant : « Saint-Éloi!... Saint-Éloi!... »)
LES FARANDOLEURS.
Saint-Éloi! Saint-Éloi! A la farandole!
LES GENS DE LA FERME, apparaissant sur le balcon.
Saint-Éloi!... Saint-Éloi!... (Chants et danses. — Tableau.)