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L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableauxChapitre 34 / 43

SCÈNE IV.

FRÉDERI, VIVETTE. Ils sortent tous deux de la maison.

FRÉDERI, amenant Vivette près du puits.

Vivette, écoute ici, regarde-moi... Qu’est-ce que tu as? Tu n’es pas contente.

VIVETTE.

Oh! si, mon Fréderi.

FRÉDERI.

Tais-toi, ne mens pas, tu as quelque chose qui te tourmente et te gâte la joie de nos accordailles. Je sais bien ce que c’est, c’est ton malade qui te fait peur. Tu n’es pas encore sûre de lui... Eh bien, sois heureuse, je te jure que je suis guéri.

VIVETTE, secouant la tête.

Quelquefois on croit cela, et puis...

FRÉDERI.

Te rappelles-tu cette année où j’ai été si malade? De tout le temps de ma maladie, il ne m’est resté qu’une chose dans la mémoire. C’est un matin où pour la première fois on avait ouvert ma fenêtre. Le vent du Rhône sentait si bon ce matin-là!... J’aurais pu dire une par une toutes les herbes sur lesquelles il avait passé. Et puis, je ne sais pas pourquoi, mais le ciel me semblait plus clair que d’ordinaire, les arbres avaient plus de feuilles, les ortolans chantaient mieux, et j’étais bien... Alors le médecin est entré, et il a dit en me regardant : Il est guéri!... Eh bien! à cette heure où je te parle, je suis comme ce matin-là, c’est le même ciel, le même apaisement de tout mon être, et plus rien qu’un désir en moi, mettre ma tête là, sur ton épaule et y rester toujours... Tu vois bien que je suis guéri.

VIVETTE.

Ainsi c’est bien vrai, tu m’aimes?...

FRÉDERI, bas.

Oui...

VIVETTE.

Et l’autre?... celle qui t’a fait tant de mal, tu n’y penses plus jamais?...

FRÉDERI.

Je ne pense qu’à toi, Vivette...

VIVETTE.

Oh! pourtant...

FRÉDERI.

Sur quoi veux-tu que je te le jure?... tu es seule dans mon cœur, je te dis... Ne parlons pas de ce vilain passé. Il n’existe plus pour moi.

VIVETTE.

Alors, pourquoi gardes-tu des choses qui te le rappellent?

FRÉDERI.

Mais... je n’ai rien gardé.

VIVETTE.

Et ces lettres que tu as là?...

FRÉDERI, stupéfait.

Comment, tu savais donc?... Oui, c’est vrai, je les ai gardées longtemps. C’était comme une curiosité mauvaise que j’avais de connaître cet homme; mais à présent, regarde. (Il ouvre sa blouse.)

VIVETTE.

Elles n’y sont plus?...

FRÉDERI.

Balthazar est allé les rendre ce matin.

VIVETTE.

Tu as fait cela, mon Fréderi? (Lui sautant au cou.) Oh! que je suis heureuse!... Si tu savais comme elles m’ont fait souffrir, ces lettres maudites... quand tu me prenais contre ton cœur et que tu me disais : « Je t’aime! » Tout le temps, je les sentais là sous ta blouse, et cela m’empêchait de te croire.

FRÉDERI.

Ainsi tu ne me croyais pas, et pourtant tu voulais bien devenir ma femme?

VIVETTE, souriant.

Cela m’empêchait de te croire; mais cela ne m’empêchait pas de t’aimer...

FRÉDERI.

Et maintenant, si je te dis : « Je t’aime! » est-ce que tu le croiras?...

VIVETTE.

Dis-le, voyons!

FRÉDERI.

Ah! chère femme! (Il la serre contre sa poitrine, puis tous deux étroitement enlacés, ils marchent à petits pas et disparaissent une minute derrière les hangars.)