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L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableauxSCÈNE III.

L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableaux
Chapitre 33 / 43

SCÈNE III.

LES MÊMES, ROSE, FRANCET, FRÉDERI,
VIVETTE, L’INNOCENT, LA MÈRE RENAUD.

Ils entrent par le fond, tous en toilette, coiffes de dentelles, jaquettes à fleurs. — La vieille marche la première, appuyée sur Vivette et sur Fréderi.

MÈRE RENAUD.

Le voilà donc encore ce vieux Castelet... Laissez-moi un peu, mes enfants, que je le regarde...

MARC.

Bonjour, mère Renaud.

MÈRE RENAUD, lui faisant une grande révérence.

Quel est ce beau monsieur?... Je ne le connais pas...

ROSE.

C’est mon frère, mère Renaud...

FRANCET MAMAÏ.

C’est le patron Marc.

MARC, lui soufflant.

Capitaine!...

MÈRE RENAUD.

Je suis votre servante, monsieur le patron.

MARC, furieux, entre ses dents.

Patron!... patron!... Ils n’ont donc pas vu ma casquette.

L’INNOCENT, battant des mains.

Oh! comme ils sont jolis, cette année, les arbres de saint Éloi!

MÈRE RENAUD.

Cela me fait plaisir de revoir toutes ces choses. Il y a si longtemps... Depuis ton mariage, Francet...

FRÉDERI.

Est-ce que vous vous reconnaissez, grand’mère?...

MÈRE RENAUD.

Je le crois bien. Par ici la magnanerie, par là, les hangars. (Elle s’avance et s’arrête devant le puits.) Oh! le puits!... (Petit rire.) Est-il, Dieu, possible que du bois et de la pierre vous remuent le cœur à ce point-là...

MARC, bas aux valets.

Attendez, nous allons rire. (Il s’approche de la vieille, lui prend le bras doucement, et lui fait faire quelques pas vers le coin où Balthazar s’est blotti.) Et celui-là, mère Renaud, est-ce que vous le reconnaissez?... Je crois qu’il est de votre temps.

MÈRE RENAUD.

Bonté divine! mais c’est... c’est Balthazar...

BALTHAZAR.

Dieu vous garde, Renaude! (Il fait un pas vers elle.)

MÈRE RENAUD.

Oh!... ô mon pauvre Balthazar!... (Ils se regardent un moment sans rien dire. — Tout le monde s’écarte respectueusement.)

MARC, ricanant.

Hé! hé! les vieux tourtereaux!

ROSE, sévèrement.

Marc!

BALTHAZAR, à demi-voix à la vieille.

C’est ma faute. Je savais que vous alliez venir. Je n’aurais pas dû rester là...

MÈRE RENAUD.

Pourquoi?... pour tenir notre serment?... va! ce n’est plus la peine. Dieu lui-même n’a pas voulu que nous mourions sans nous être revus, et c’est pour cela qu’il a mis de l’amour dans le cœur de ces deux enfants. Après tout, il nous devait bien ça pour nous récompenser de notre courage...

BALTHAZAR.

Oh! oui, il nous en a fallu du courage; que de fois, en menant mes bêtes, je voyais la fumée de votre maison qui avait l’air de me faire signe : Viens!... elle est là!...

MÈRE RENAUD.

Et moi, quand j’entendais crier tes chiens et que je te reconnaissais de loin avec ta grande cape, il m’en fallait de la force pour ne pas courir vers toi. Enfin, maintenant, notre peine est terminée et nous pouvons nous regarder en face sans rougir... Balthazar...

BALTHAZAR.

Renaude!

MÈRE RENAUD.

Est-ce que tu n’aurais pas de honte à m’embrasser, toute vieille et crevassée par le temps, comme je suis là...

BALTHAZAR.

Oh!

MÈRE RENAUD.

Eh bien! alors, serre-moi bien fort sur ton cœur, mon brave homme. Voilà cinquante ans que je te le dois, ce baiser d’amitié. (Ils s’embrassent longuement.)

FRÉDERI.

C’est beau le devoir! (Serrant le bras de Vivette.) Vivette, je t’aime...

VIVETTE.

Bien sûr?

MARC, s’approchant.

Dites donc, mère Renaud, si nous allions un peu du côté de la cuisine, maintenant, pour voir si le tourne-broche n’a pas changé depuis vous?

FRANCET MAMAÏ.

Il a raison.... à table!... (Il prend le bras de la vieille.)

TOUS.

A table! à table!

MÈRE RENAUD, se retournant.

Balthazar...

ROSE.

Allons, berger...

BALTHAZAR, très-ému.

Je viens... (Tout le monde entre par la gauche. — La scène reste vide quelques secondes. — Musique de scène. — La nuit vient.)