SCÈNE IV.
BALTHAZAR, L’INNOCENT, FRÉDERI.
Fréderi apparaît sur la porte de la bergerie, pâle,
en désordre,
de la paille dans les cheveux.
BALTHAZAR.
Qu’est-ce que tu fais là?
FRÉDERI.
Rien.
BALTHAZAR.
Tu n’as donc pas entendu ta mère qui t’appelait?
FRÉDERI.
Si... mais je n’ai pas voulu répondre. Ces femmes m’ennuient. Qu’est-ce qu’elles ont donc à m’épier toujours comme cela? Je veux qu’on me laisse, je veux être seul.
BALTHAZAR.
Tu as tort. La solitude n’est pas bonne pour ce que tu as.
FRÉDERI.
Ce que j’ai?... mais je n’ai rien.
BALTHAZAR.
Si tu n’as rien, pourquoi passes-tu toutes les nuits à pleurer, à te lamenter?
FRÉDERI.
Qui te l’a dit?
BALTHAZAR.
Tu sais bien que je suis sorcier. (Tout en parlant, il est entré dans la bergerie et il en sort avec un bissac de toile qu’il jette à l’Innocent.) Tiens! cherche ta vie!
FRÉDERI.
Eh bien! oui. C’est vrai. Je suis malade, je souffre. Quand je suis seul, je pleure, je crie... Tout à l’heure, là-dedans, je cachais ma tête dans la paille pour qu’on ne m’entendît pas... Berger, je t’en conjure, puisque tu es sorcier, fais-moi manger une herbe, quelque chose qui m’enlève ce que j’ai là et qui me fait tant mal.
BALTHAZAR.
Il faut travailler, mon enfant.
FRÉDERI.
Travailler? Depuis huit jours, j’ai abattu la besogne de dix journaliers; je m’écrase, je m’exténue, rien n’y fait.
BALTHAZAR.
Alors marie-toi vite... C’est un bon oreiller pour dormir que le cœur d’une honnête femme...
FRÉDERI, avec rage.
Il n’y a pas d’honnête femme!... (Se calmant.) Non! non! cela ne vaut rien encore. Il vaut mieux que je m’en aille. C’est le meilleur de tout.
BALTHAZAR.
Oui, le voyage... C’est bon aussi... Tiens... dans quelques jours, je vais partir dans la montagne, viens avec moi... tu verras comme on est bien là-haut. C’est plein de sources qui chantent, et puis des fleurs, grandes comme des arbres, et des planètes, des planètes!...
FRÉDERI.
Ce n’est pas assez loin, la montagne.
BALTHAZAR.
Alors pars avec ton oncle... va courir la mer lointaine.
FRÉDERI.
Non... non... ce n’est pas encore assez loin, la mer lointaine.
BALTHAZAR.
Où veux-tu donc aller, alors?
FRÉDERI, frappant le sol avec son pied.
Là... dans la terre.
BALTHAZAR.
Malheureux enfant!... Et ta mère, et le vieux que tu tueras du même coup!... Pardi!... ça serait bien facile, si l’on n’avait à songer qu’à soi. On aurait vite fait de mettre son fardeau bas; mais il y a les autres.
FRÉDERI.
Je souffre tant, si tu savais.
BALTHAZAR.
Je sais ce que c’est, va! Je connais ton mal, je l’ai eu.
FRÉDERI.
Toi?
BALTHAZAR.
Oui, moi... J’ai connu cet affreux tourment de se dire : Ce que j’aime, le devoir me défend de l’aimer. J’avais vingt ans alors. Dans la maison où je servais, c’était tout près d’ici, de l’autre main du Rhône. La femme du maître était belle, et je fus pris de passion pour elle... Jamais nous ne parlions d’amour ensemble. Seulement, quand j’étais seul dans le pâturage, elle venait s’asseoir et rire tout contre moi. Un jour, cette femme me dit : Berger, va-t’en!... maintenant je suis sûre que je t’aime... Alors, je m’en suis allé, et je suis venu me louer chez ton grand-père.
FRÉDERI.
Et vous ne vous êtes plus revus?
BALTHAZAR.
Jamais. Et pourtant nous n’étions pas loin l’un de l’autre, et je l’aimais tellement, qu’après des années et des années tombées sur cet amour, regarde! j’ai des larmes qui me viennent encore en en parlant... C’est égal! je suis content. J’ai fait mon devoir. Tâche de faire le tien.
FRÉDERI.
Est-ce que je ne le fais pas? Est-ce moi qui vous parle de cette femme? Est-ce que j’y suis jamais retourné? Quelquefois... la rage d’amour me prend. Je me dis, j’y vais... je marche, je marche... jusqu’à ce que je voie monter les clochers de la ville. Jamais je ne suis allé plus loin.
BALTHAZAR.
Eh bien, alors, sois brave jusqu’au bout. Donne-moi les lettres.
FRÉDERI.
Quelles lettres?
BALTHAZAR.
Ces lettres épouvantables que tu lis nuit et jour et qui t’embrasent le sang au lieu de te dégoûter d’elle, de te calmer, comme le vieux le croyait.
FRÉDERI.
Puisque tu sais tout, dis-moi le nom de cet homme, je te les rendrai.
BALTHAZAR.
A quoi cela te servira-t-il?
FRÉDERI.
C’est quelqu’un de la ville, n’est-ce pas? quelqu’un de riche... Elle lui parle toujours de ses chevaux.
BALTHAZAR.
Possible.
FRÉDERI.
Tu ne veux rien me dire; alors, je les garde. Si le galant veut les ravoir, il viendra me les demander. Comme ça, je le connaîtrai.
BALTHAZAR.
Ah! fou, triple fou!... (Chœurs au dehors.) Qu’est-ce qu’ils ont donc à appeler les bergers? (Regardant le ciel.) Au fait, ils ont raison. Voilà le jour qui va tomber... il faut rentrer les bêtes. (A l’Innocent.) Attends-moi, petit, je reviens. (Il sort.)