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L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableauxChapitre 20 / 43

SCÈNE V.

FRÉDERI, L’INNOCENT.

FRÉDERI, assis sur les roseaux; l’Innocent mangeant
un peu plus loin.

Tous les amoureux ont des lettres d’amour; moi, voilà les miennes. (Il tire les lettres.) Je n’en ai pas d’autres... Ah! misère!... J’ai beau les savoir par cœur, il faut que je les lise et les relise sans cesse. Cela me déchire, j’en meurs, mais c’est bon tout de même... comme si je m’empoisonnais avec quelque chose de délicieux.

L’INNOCENT, se levant.

Là! j’ai fini; je n’ai plus faim.

FRÉDERI, regardant les lettres.

Y en a-t-il de ces caresses là-dedans, et des larmes, et des serments d’amitié! Dire que tout cela est pour un autre, que c’est écrit, que je le sais et que je l’aime encore! (Avec rage.) C’est un peu fort pourtant que le mépris ne puisse pas tuer l’amour! (Il lit les lettres.)

L’INNOCENT, venant s’appuyer sur son épaule.

Ne lis pas ça, ça fait pleurer.

FRÉDERI.

Comment le sais-tu que ça fait pleurer?

L’INNOCENT, parlant lentement avec effort.

Je te vois bien la nuit, dans notre chambre, quand tu mets ta main devant la lampe.

FRÉDERI.

Oh! oh! le berger a raison de dire que tu t’éveilles. Il faut prendre garde à ces petits yeux-là maintenant.

L’INNOCENT.

Laisse ces vilaines histoires, va. Moi j’en sais de bien plus belles. Veux-tu que je t’en raconte une?

FRÉDERI.

Voyons!...

L’INNOCENT, s’asseyant à ses pieds.

Il y avait une fois... Il y avait une fois... C’est drôle, le commencement des histoires, je ne me le rappelle jamais. (Il prend sa petite tête à deux mains.)

FRÉDERI, lisant ses lettres.

« Je me suis donnée à toi tout entière. » Oh! Dieu!

L’INNOCENT.

Et alors... (Douloureusement.) Ça me fatigue de tant chercher... Et alors elle s’est battue toute la nuit, et puis au matin le loup l’a mangée... (Il pose sa tête sur les roseaux et s’endort. — Berceuse à l’orchestre.)

FRÉDERI.

Eh bien, et ton histoire, est-ce qu’elle est finie? Cher petit! il s’est endormi en me la racontant. (Il met sa veste sur l’enfant.) Est-ce heureux de dormir comme ça! Moi, je ne peux pas, je pense trop... Ce n’est pourtant pas ma faute, mais on dirait que toutes les choses autour de moi s’arrangent pour me parler d’elle, pour m’empêcher de l’oublier; ainsi la dernière fois que je l’ai vue, c’était un soir comme maintenant; l’Innocent s’était endormi comme il est là — et moi je le veillais, pensant à elle.