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L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableauxChapitre 21 / 43

SCÈNE VI.

LES MÊMES, VIVETTE.

VIVETTE, en apercevant Fréderi, s’arrête; bas.

Ah! le voilà enfin!...

FRÉDERI.

Alors elle est venue doucement derrière les mûriers et elle m’a appelé par mon nom.

VIVETTE, timidement.

Fréderi!

FRÉDERI.

Oh! j’ai toujours sa voix dans les oreilles.

VIVETTE.

Il ne m’entend pas, attends. (Elle ramasse quelques fleurs sauvages.)

FRÉDERI.

Moi, par malice, je ne me retournais pas. Alors pour m’avertir, elle s’est mise à secouer les mûriers en riant de toutes ses forces, et j’étais là sans bouger à recevoir son joli rire qui me tombait sur la tête avec les feuilles des arbres.

VIVETTE, s’approchant par derrière, lui jette
une poignée de fleurs.

Ah! ah! ah! ah!

FRÉDERI, avec égarement.

Qui est là? (Se retournant.) C’est toi?... Oh! que tu m’as fait mal!

VIVETTE.

Je t’ai fait mal?

FRÉDERI.

Mais qu’est-ce que tu me veux donc avec ton rire, ton rire insupportable?...

VIVETTE, très-émue.

C’est que... c’est que je t’aime et qu’on m’avait dit que pour plaire aux hommes il fallait rire. (Silence.)

FRÉDERI, stupéfait.

Tu m’aimes?

VIVETTE.

Et il y a longtemps, va! toute petite...

FRÉDERI.

Ah! pauvre enfant, que je te plains!

VIVETTE, les yeux baissés.

Te rappelles-tu quand la grand’mère Renaud nous emmenait cueillir du vermillon du côté de Montmajour? Je t’aimais déjà dans ce temps-là; et lorsque en fouillant les chênes nains, nos doigts se mêlaient sous les feuilles, je ne te disais rien, mais je me sentais frémir toute... Il y a dix ans de ça... ainsi tu penses. (Silence.)

FRÉDERI.

C’est un grand malheur pour toi que cet amour te soit venu, Vivette... Moi, je ne t’aime pas.

VIVETTE.

Oh! je le sais bien. Ce n’est pas d’aujourd’hui. Déjà au temps dont je te parle, tu commençais à ne pas m’aimer. Quand je te donnais quelque chose, toujours tu le donnais aux autres.

FRÉDERI.

Eh bien! alors, qu’est-ce que tu veux de moi? Puisque tu sais que je ne t’aime pas, que je ne t’aimerai jamais.

VIVETTE.

Tu ne m’aimeras jamais, n’est-ce pas? C’est bien ce que je disais... mais écoute, ce n’est pas ma faute, c’est ta mère qui l’a voulu.

FRÉDERI.

Voilà donc ce que vous complotiez ensemble tout à l’heure.

VIVETTE.

Elle t’aime tant, ta mère!... Elle est si malheureuse de te voir de la peine! Il lui semblait que cela te ferait du bien d’avoir de l’amitié pour quelqu’un, et voilà pourquoi elle m’a envoyée vers toi... Sans elle, je ne serais pas venue. Je ne suis pas demandeuse, moi; ce que j’avais m’aurait suffi. Venir ici deux ou trois fois l’an, y penser longtemps à l’avance et encore plus longuement après... t’entendre, être à tes côtés, je n’en aurais pas voulu davantage... Tu ne sais pas, toi, quand j’arrivais chez vous, comme le cœur me battait rien que de voir votre porte. (Mouvement de Fréderi.) Et vois comme je suis malheureuse! Ces bonheurs que je me faisais avec rien, mais qui me remplissaient ma vie, voilà qu’on me les a fait perdre. Car maintenant c’est fini, tu comprends bien... Après tout ce que je t’ai dit, je n’oserai plus me trouver en face de toi. Il faut que je m’en aille pour ne plus revenir.

FRÉDERI.

Tu as raison, va-t’en, cela vaut mieux.

VIVETTE.

Seulement avant que je parte, laisse-moi te demander une chose, une dernière chose. Le mal qu’une femme t’a fait, une femme peut le guérir. Cherche une autre amoureuse, et ne te désespère pas toujours sur celle-là. Tu penses quelle double peine ce serait pour moi d’être loin et de me dire : Il n’est pas heureux. O mon Fréderi! je te le demande à genoux, ne te laisse pas mourir pour cette femme. Il y en a d’autres. Toutes ne sont pas laides comme Vivette. Ainsi, moi, j’en connais qui sont bien belles, et si tu veux, je te les dirai.

FRÉDERI.

Il ne me manquait plus que cette persécution... Ni de toi, ni des autres, ni des belles, ni des laides, je n’en veux à aucun prix. Dis-le bien à ma mère. Qu’elle ne m’en envoie plus au moins. D’abord, toutes me font horreur. C’est toujours la même grimace. Du mensonge, du mensonge, et encore du mensonge. Ainsi toi, qui es là à te traîner sur tes genoux et à me prier d’amour, qui me dit que tu n’as pas quelque part un amant, qui va venir encore avec des lettres?

VIVETTE, tendant les bras vers lui.

Fréderi!

FRÉDERI, avec un sanglot.

Ah! tu vois bien que je suis fou et qu’il faut me laisser tranquille. (Il sort en courant.)