Aller au contenu principal

L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableauxSCÈNE PREMIÈRE.

L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableaux
Chapitre 31 / 43

SCÈNE PREMIÈRE.

BALTHAZAR, VALETS, SERVANTES.

Balthazar entre par le fond, suant, couvert de poussière.

LES VALETS.

Ah! voilà Balthazar.

UN DES VALETS.

Bonjour, père.

BALTHAZAR, joyeusement.

Salut, salut, jeunesse... (Il vient s’asseoir au bord du puits.)

LA SERVANTE.

Bon Dieu! comme vous avez chaud, mon pauvre berger.

BALTHAZAR, s’essuyant le front.

Je viens de loin, et le soleil est dur... Donne-moi ta cruche... (La femme lève sa cruche et le fait boire.)

LA SERVANTE.

Si c’est possible de se mettre le corps dans un état pareil, à votre âge...

BALTHAZAR.

Bah! je ne suis pas si vieux qu’on croit... C’est seulement ce grand coquin de soleil dont je n’ai pas l’habitude... Songe, ma fille : voici plus de soixante ans que je n’avais passé un mois de juin dans la plaine. (Les valets se sont approchés et font cercle autour de lui.)

UN VALET.

C’est vrai, père. Vous êtes en retard cette année, pour le passage des troupeaux.

BALTHAZAR.

Dam! oui. Les bêtes ne sont pas contentes, mais que veux-tu?... J’ai marié le père, j’ai marié le grand-père, je ne pouvais pas m’en aller sans marier le petit... Heureusement que ce ne sera pas long : aujourd’hui, on publie les bans, premier, dernier; jeudi les présents, samedi, la noce. Puis, en route pour la montagne...

LA SERVANTE.

Vous ne vous reposerez donc jamais, père Balthazar? Vous comptez donc mener les bêtes jusqu’à votre dernier souffle?...

BALTHAZAR.

Si j’y compte!... (Se découvrant.) Au grand Berger qui est là-haut, je n’ai jamais demandé qu’une chose, c’est de me faire mourir en pleines Alpes, au milieu de mon troupeau, par une de ces nuits de juillet où il y a tant d’étoiles... Du reste, je ne suis pas en peine. Je suis sûr de m’en aller comme cela; c’est ma planète!... Encore un coup, ma belle chatte. (Il boit, la servante lui tient la cruche.)

LES VALETS, se regardant entre eux avec admiration.

Tout de même, il sait que c’est sa planète!...