SCÈNE V.
LES MÊMES, ROSE, FRANCET MAMAÏ.
ROSE.
Entrez, père...
MARC.
Qu’est-ce qu’il y a donc?
ROSE.
Ferme la porte.
MARC.
Oh! oh! il paraît que c’est sérieux.
ROSE.
Très-sérieux... (Voyant Balthazar.) Tu es là, toi?
BALTHAZAR.
Est-ce que je suis de trop, maîtresse?...
ROSE.
Au fait, non, tu peux rester. Ce que j’ai à leur dire, tu le sais
aussi bien que nous... C’est une chose terrible, à laquelle nous
pensons tous en nous-mêmes et dont personne n’ose parler. Seulement, à cette heure,
le temps presse, et il faut que nous nous en expliquions une bonne
fois...
MARC.
Je parie que c’est encore ton garçon dont il s’agit.
ROSE.
Oui, Marc, tu as deviné... Il s’agit de mon enfant qui est en train de
mourir. Ça vaut la peine qu’on en parle...
FRANCET MAMAÏ.
Qu’est-ce que tu dis là?...
ROSE.
Je dis que notre enfant est en train de mourir, grand-père, et je viens
vous demander si tout bonnement nous allons le regarder passer comme
cela sans rien faire?
MARC.
Mais enfin qu’est-ce qu’il a?...
ROSE.
Il a que c’était au-dessus de ses forces de renoncer à son Arlésienne.
Il a que cette lutte l’épuise... que cet amour le tue.
MARC.
Tout ça ne nous dit pas de quoi il meurt. On meurt d’une pleurésie,
d’un palan qui vous tombe sur la tête, emporté par un coup de mer;
mais que diable!... un garçon de vingt ans, solidement amarré sur ses ancres, ne va
pas se laisser glisser pour une contrariété d’amour...
ROSE.
Tu crois, Marc?...
MARC, riant.
Ah! ah! il faut venir en Camargue pour rencontrer encore ces
superstitions-là. (Légèrement.) Écoutez ceci, sœurette; c’est
la romance à la mode cet hiver à l’Alcazar arlésien... (Avec
prétention.)
Heureusement qu’on ne meurt pas d’amour
Heureusement (bis) qu’on ne meurt pas d’amour.
(Un silence de mort.)
BALTHAZAR, dans la cheminée.
Ça chante bien, les tonneaux vides!
MARC.
Hein?...
ROSE.
Ta chanson est une menteuse, Marc. Il y a des beaux vingt ans qui
meurent d’amour, et même le plus souvent, comme ils trouvent cette mort
trop lente, ceux qui sont atteints de cet étrange mal se débarrassent
de l’existence, pour en avoir plus tôt fini...
FRANCET MAMAÏ.
Est-ce possible, Rose?... Tu crois que l’enfant...
ROSE.
Il a la mort dans les yeux, je vous dis. Regardez-le bien, vous
verrez. Moi, voilà huit jours que je le surveille, j’ai fait mon lit
dans sa chambre, et la nuit je me lève pour écouter... Croyez-vous que
c’est vivre, cela, pour une mère? Tout le temps, je tremble, j’ai peur
de tout pour lui. Les fusils, le puits, le grenier... D’abord je vous
préviens, je vais la faire mûrer, cette fenêtre du grenier... On voit
les fenêtres d’Arles de là-haut, et tous les soirs l’enfant monte les
regarder... Ça m’effraye... Et le Rhône... Oh! ce Rhône! j’en rêve, et
lui aussi il en rêve. (Bas.) Hier, il est resté plus d’une
heure devant la maison du pontonnier, à regarder l’eau avec des yeux
fous... Il n’a plus que cette idée dans la tête, j’en suis sûre... s’il
ne l’a pas fait encore, c’est que je suis là, toujours là derrière lui
à le garder, à le défendre, mais maintenant je suis à bout de forces,
et je sens qu’il va m’échapper.
FRANCET MAMAÏ.
Rose! Rose!...
ROSE.
Écoutez-moi, Francet. Ne faites pas comme Marc. Ne levez pas les
épaules à ce que je vous dis... Je le connais mieux que vous, cet
enfant, et je sais ce dont il est capable... C’est tout le sang de sa
mère, et moi... si on ne m’avait pas donné l’homme que je voulais, je
sais bien ce que j’aurais fait.
FRANCET MAMAÏ.
Mais enfin, voyons... nous ne pouvons pourtant pas le marier... avec
cette...
ROSE.
Pourquoi pas?
FRANCET MAMAÏ.
Y pensez-vous, ma fille?...
LE PATRON MARC.
Feu de Dieu!...
FRANCET MAMAÏ.
Je ne suis qu’un paysan, Rose, mais je tiens à l’honneur de mon
nom et de ma maison, comme si j’étais seigneur de Caderousse ou de
Barbantane... Cette Arlésienne, chez moi!... fi donc!...
ROSE.
Vraiment, je vous admire tous les deux à me parler de votre honneur.
Eh ben! et moi? qu’est-ce que j’aurais à dire alors? (S’avançant
vers Francet.) Voilà vingt ans que je suis votre fille, maître
Francet, est-ce que vous avez jamais entendu une mauvaise parole sur
mon compte?... Pourrait-on trouver quelque part une femme plus honnête,
plus fidèle à son devoir?... Il faut bien que je le dise, puisque
personne de vous n’y pense... Est-ce que mon homme en mourant n’a pas
témoigné devant tous de ma sagesse et de ma loyauté?...Et si, moi, moi je consens à
introduire cette drôlesse dans ma maison, à lui donner mon enfant,
ce morceau de moi-même, à dire : « Ma fille, » ah çà, croyez-vous par
hasard que ça me sera moins dur qu’à vous autres?... Et pourtant je
suis prête à le faire, puisqu’il n’y a que ce moyen de le sauver...
FRANCET MAMAÏ.
Aie pitié de moi, ma fille, tu me brises...
ROSE.
O mon père, je vous en conjure, pensez à votre Fréderi... Vous avez
déjà perdu votre fils... Celui-là, c’est votre petit-fils, c’est votre
enfant deux fois, est-ce que vous voudriez le perdre encore?...
FRANCET MAMAÏ.
Mais j’en mourrai, moi, de ce mariage...
ROSE.
Eh! nous en mourrons tous... qu’est-ce que ça fait?... pourvu que
l’enfant vive.
FRANCET MAMAÏ.
Qui m’aurait dit cela, mon Dieu! que je verrais une chose
pareille!...
BALTHAZAR, se levant tout à coup.
J’en connais un qui ne la verra pas, par exemple... Comment! ici,
dans Castelet, une catau qui a roulé avec tous les maquignons de la Camargue... Eh bien!
ce sera du propre... (Jetant son manteau, sa trique.) Voilà
ma cape et mon bâton, maître Francet. Faites mon compte, que je m’en
aille...
FRANCET MAMAÏ, l’implorant.
Balthazar, c’est pour l’enfant... Pense! je n’ai plus que celui-là.
ROSE.
Eh! laissez-le donc partir... Il a pris trop de place à notre feu, ce
serviteur-là.
BALTHAZAR.
Ah! l’on a bien raison de dire que mille brebis sans un berger ne sont
pas un bon troupeau. Ce qui manque depuis longtemps à cette maison,
c’est un homme pour la conduire. Il y a des femmes, des enfants, des
vieillards; il manque le maître.
ROSE.
Réponds-moi franchement, berger... Crois-tu que l’enfant serait capable
de se tuer si nous ne lui donnions pas cette fille?
BALTHAZAR, grave.
Je le crois...
ROSE.
Et tu aimerais mieux le voir mourir?...
BALTHAZAR.
Cent fois!...
ROSE.
Va-t’en, misérable, va-t’en, sorcier de malheur... (Elle
s’élance sur lui.)
FRANCET MAMAÏ, s’interposant.
Laissez, laissez Rose... Balthazar est d’un temps plus dur que le
vôtre, où l’on mettait l’honneur par-dessus tout. Moi aussi, je date de
ce temps-là, mais je n’en suis plus digne. Je vais faire ton compte, tu
peux t’en aller, berger...
BALTHAZAR.
Non!... pas encore... Voilà l’enfant qui descend... Je suis curieux de
voir comment vous allez vous y prendre pour lui dire cela... Fréderi,
Fréderi, ton grand-père veut te parler...
SCÈNE V.
LES MÊMES, ROSE, FRANCET MAMAÏ.
ROSE.
Entrez, père...
MARC.
Qu’est-ce qu’il y a donc?
ROSE.
Ferme la porte.
MARC.
Oh! oh! il paraît que c’est sérieux.
ROSE.
Très-sérieux... (Voyant Balthazar.) Tu es là, toi?
BALTHAZAR.
Est-ce que je suis de trop, maîtresse?...
ROSE.
Au fait, non, tu peux rester. Ce que j’ai à leur dire, tu le sais
aussi bien que nous... C’est une chose terrible, à laquelle nous
pensons tous en nous-mêmes et dont personne n’ose parler. Seulement, à cette heure,
le temps presse, et il faut que nous nous en expliquions une bonne
fois...
MARC.
Je parie que c’est encore ton garçon dont il s’agit.
ROSE.
Oui, Marc, tu as deviné... Il s’agit de mon enfant qui est en train de
mourir. Ça vaut la peine qu’on en parle...
FRANCET MAMAÏ.
Qu’est-ce que tu dis là?...
ROSE.
Je dis que notre enfant est en train de mourir, grand-père, et je viens
vous demander si tout bonnement nous allons le regarder passer comme
cela sans rien faire?
MARC.
Mais enfin qu’est-ce qu’il a?...
ROSE.
Il a que c’était au-dessus de ses forces de renoncer à son Arlésienne.
Il a que cette lutte l’épuise... que cet amour le tue.
MARC.
Tout ça ne nous dit pas de quoi il meurt. On meurt d’une pleurésie,
d’un palan qui vous tombe sur la tête, emporté par un coup de mer;
mais que diable!... un garçon de vingt ans, solidement amarré sur ses ancres, ne va
pas se laisser glisser pour une contrariété d’amour...
ROSE.
Tu crois, Marc?...
MARC, riant.
Ah! ah! il faut venir en Camargue pour rencontrer encore ces
superstitions-là. (Légèrement.) Écoutez ceci, sœurette; c’est
la romance à la mode cet hiver à l’Alcazar arlésien... (Avec
prétention.)
Heureusement qu’on ne meurt pas d’amour
Heureusement (bis) qu’on ne meurt pas d’amour.
(Un silence de mort.)
BALTHAZAR, dans la cheminée.
Ça chante bien, les tonneaux vides!
MARC.
Hein?...
ROSE.
Ta chanson est une menteuse, Marc. Il y a des beaux vingt ans qui
meurent d’amour, et même le plus souvent, comme ils trouvent cette mort
trop lente, ceux qui sont atteints de cet étrange mal se débarrassent
de l’existence, pour en avoir plus tôt fini...
FRANCET MAMAÏ.
Est-ce possible, Rose?... Tu crois que l’enfant...
ROSE.
Il a la mort dans les yeux, je vous dis. Regardez-le bien, vous
verrez. Moi, voilà huit jours que je le surveille, j’ai fait mon lit
dans sa chambre, et la nuit je me lève pour écouter... Croyez-vous que
c’est vivre, cela, pour une mère? Tout le temps, je tremble, j’ai peur
de tout pour lui. Les fusils, le puits, le grenier... D’abord je vous
préviens, je vais la faire mûrer, cette fenêtre du grenier... On voit
les fenêtres d’Arles de là-haut, et tous les soirs l’enfant monte les
regarder... Ça m’effraye... Et le Rhône... Oh! ce Rhône! j’en rêve, et
lui aussi il en rêve. (Bas.) Hier, il est resté plus d’une
heure devant la maison du pontonnier, à regarder l’eau avec des yeux
fous... Il n’a plus que cette idée dans la tête, j’en suis sûre... s’il
ne l’a pas fait encore, c’est que je suis là, toujours là derrière lui
à le garder, à le défendre, mais maintenant je suis à bout de forces,
et je sens qu’il va m’échapper.
FRANCET MAMAÏ.
Rose! Rose!...
ROSE.
Écoutez-moi, Francet. Ne faites pas comme Marc. Ne levez pas les
épaules à ce que je vous dis... Je le connais mieux que vous, cet
enfant, et je sais ce dont il est capable... C’est tout le sang de sa
mère, et moi... si on ne m’avait pas donné l’homme que je voulais, je
sais bien ce que j’aurais fait.
FRANCET MAMAÏ.
Mais enfin, voyons... nous ne pouvons pourtant pas le marier... avec
cette...
ROSE.
Pourquoi pas?
FRANCET MAMAÏ.
Y pensez-vous, ma fille?...
LE PATRON MARC.
Feu de Dieu!...
FRANCET MAMAÏ.
Je ne suis qu’un paysan, Rose, mais je tiens à l’honneur de mon
nom et de ma maison, comme si j’étais seigneur de Caderousse ou de
Barbantane... Cette Arlésienne, chez moi!... fi donc!...
ROSE.
Vraiment, je vous admire tous les deux à me parler de votre honneur.
Eh ben! et moi? qu’est-ce que j’aurais à dire alors? (S’avançant
vers Francet.) Voilà vingt ans que je suis votre fille, maître
Francet, est-ce que vous avez jamais entendu une mauvaise parole sur
mon compte?... Pourrait-on trouver quelque part une femme plus honnête,
plus fidèle à son devoir?... Il faut bien que je le dise, puisque
personne de vous n’y pense... Est-ce que mon homme en mourant n’a pas
témoigné devant tous de ma sagesse et de ma loyauté?...Et si, moi, moi je consens à
introduire cette drôlesse dans ma maison, à lui donner mon enfant,
ce morceau de moi-même, à dire : « Ma fille, » ah çà, croyez-vous par
hasard que ça me sera moins dur qu’à vous autres?... Et pourtant je
suis prête à le faire, puisqu’il n’y a que ce moyen de le sauver...
FRANCET MAMAÏ.
Aie pitié de moi, ma fille, tu me brises...
ROSE.
O mon père, je vous en conjure, pensez à votre Fréderi... Vous avez
déjà perdu votre fils... Celui-là, c’est votre petit-fils, c’est votre
enfant deux fois, est-ce que vous voudriez le perdre encore?...
FRANCET MAMAÏ.
Mais j’en mourrai, moi, de ce mariage...
ROSE.
Eh! nous en mourrons tous... qu’est-ce que ça fait?... pourvu que
l’enfant vive.
FRANCET MAMAÏ.
Qui m’aurait dit cela, mon Dieu! que je verrais une chose
pareille!...
BALTHAZAR, se levant tout à coup.
J’en connais un qui ne la verra pas, par exemple... Comment! ici,
dans Castelet, une catau qui a roulé avec tous les maquignons de la Camargue... Eh bien!
ce sera du propre... (Jetant son manteau, sa trique.) Voilà
ma cape et mon bâton, maître Francet. Faites mon compte, que je m’en
aille...
FRANCET MAMAÏ, l’implorant.
Balthazar, c’est pour l’enfant... Pense! je n’ai plus que celui-là.
ROSE.
Eh! laissez-le donc partir... Il a pris trop de place à notre feu, ce
serviteur-là.
BALTHAZAR.
Ah! l’on a bien raison de dire que mille brebis sans un berger ne sont
pas un bon troupeau. Ce qui manque depuis longtemps à cette maison,
c’est un homme pour la conduire. Il y a des femmes, des enfants, des
vieillards; il manque le maître.
ROSE.
Réponds-moi franchement, berger... Crois-tu que l’enfant serait capable
de se tuer si nous ne lui donnions pas cette fille?
BALTHAZAR, grave.
Je le crois...
ROSE.
Et tu aimerais mieux le voir mourir?...
BALTHAZAR.
Cent fois!...
ROSE.
Va-t’en, misérable, va-t’en, sorcier de malheur... (Elle
s’élance sur lui.)
FRANCET MAMAÏ, s’interposant.
Laissez, laissez Rose... Balthazar est d’un temps plus dur que le
vôtre, où l’on mettait l’honneur par-dessus tout. Moi aussi, je date de
ce temps-là, mais je n’en suis plus digne. Je vais faire ton compte, tu
peux t’en aller, berger...
BALTHAZAR.
Non!... pas encore... Voilà l’enfant qui descend... Je suis curieux de
voir comment vous allez vous y prendre pour lui dire cela... Fréderi,
Fréderi, ton grand-père veut te parler...