Aller au contenu principal
L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableauxChapitre 27 / 43

SCÈNE V.

LES MÊMES, ROSE, FRANCET MAMAÏ.

ROSE.

Entrez, père...

MARC.

Qu’est-ce qu’il y a donc?

ROSE.

Ferme la porte.

MARC.

Oh! oh! il paraît que c’est sérieux.

ROSE.

Très-sérieux... (Voyant Balthazar.) Tu es là, toi?

BALTHAZAR.

Est-ce que je suis de trop, maîtresse?...

ROSE.

Au fait, non, tu peux rester. Ce que j’ai à leur dire, tu le sais aussi bien que nous... C’est une chose terrible, à laquelle nous pensons tous en nous-mêmes et dont personne n’ose parler. Seulement, à cette heure, le temps presse, et il faut que nous nous en expliquions une bonne fois...

MARC.

Je parie que c’est encore ton garçon dont il s’agit.

ROSE.

Oui, Marc, tu as deviné... Il s’agit de mon enfant qui est en train de mourir. Ça vaut la peine qu’on en parle...

FRANCET MAMAÏ.

Qu’est-ce que tu dis là?...

ROSE.

Je dis que notre enfant est en train de mourir, grand-père, et je viens vous demander si tout bonnement nous allons le regarder passer comme cela sans rien faire?

MARC.

Mais enfin qu’est-ce qu’il a?...

ROSE.

Il a que c’était au-dessus de ses forces de renoncer à son Arlésienne. Il a que cette lutte l’épuise... que cet amour le tue.

MARC.

Tout ça ne nous dit pas de quoi il meurt. On meurt d’une pleurésie, d’un palan qui vous tombe sur la tête, emporté par un coup de mer; mais que diable!... un garçon de vingt ans, solidement amarré sur ses ancres, ne va pas se laisser glisser pour une contrariété d’amour...

ROSE.

Tu crois, Marc?...

MARC, riant.

Ah! ah! il faut venir en Camargue pour rencontrer encore ces superstitions-là. (Légèrement.) Écoutez ceci, sœurette; c’est la romance à la mode cet hiver à l’Alcazar arlésien... (Avec prétention.)

Heureusement qu’on ne meurt pas d’amour
Heureusement (bis) qu’on ne meurt pas d’amour.

(Un silence de mort.)

BALTHAZAR, dans la cheminée.

Ça chante bien, les tonneaux vides!

MARC.

Hein?...

ROSE.

Ta chanson est une menteuse, Marc. Il y a des beaux vingt ans qui meurent d’amour, et même le plus souvent, comme ils trouvent cette mort trop lente, ceux qui sont atteints de cet étrange mal se débarrassent de l’existence, pour en avoir plus tôt fini...

FRANCET MAMAÏ.

Est-ce possible, Rose?... Tu crois que l’enfant...

ROSE.

Il a la mort dans les yeux, je vous dis. Regardez-le bien, vous verrez. Moi, voilà huit jours que je le surveille, j’ai fait mon lit dans sa chambre, et la nuit je me lève pour écouter... Croyez-vous que c’est vivre, cela, pour une mère? Tout le temps, je tremble, j’ai peur de tout pour lui. Les fusils, le puits, le grenier... D’abord je vous préviens, je vais la faire mûrer, cette fenêtre du grenier... On voit les fenêtres d’Arles de là-haut, et tous les soirs l’enfant monte les regarder... Ça m’effraye... Et le Rhône... Oh! ce Rhône! j’en rêve, et lui aussi il en rêve. (Bas.) Hier, il est resté plus d’une heure devant la maison du pontonnier, à regarder l’eau avec des yeux fous... Il n’a plus que cette idée dans la tête, j’en suis sûre... s’il ne l’a pas fait encore, c’est que je suis là, toujours là derrière lui à le garder, à le défendre, mais maintenant je suis à bout de forces, et je sens qu’il va m’échapper.

FRANCET MAMAÏ.

Rose! Rose!...

ROSE.

Écoutez-moi, Francet. Ne faites pas comme Marc. Ne levez pas les épaules à ce que je vous dis... Je le connais mieux que vous, cet enfant, et je sais ce dont il est capable... C’est tout le sang de sa mère, et moi... si on ne m’avait pas donné l’homme que je voulais, je sais bien ce que j’aurais fait.

FRANCET MAMAÏ.

Mais enfin, voyons... nous ne pouvons pourtant pas le marier... avec cette...

ROSE.

Pourquoi pas?

FRANCET MAMAÏ.

Y pensez-vous, ma fille?...

LE PATRON MARC.

Feu de Dieu!...

FRANCET MAMAÏ.

Je ne suis qu’un paysan, Rose, mais je tiens à l’honneur de mon nom et de ma maison, comme si j’étais seigneur de Caderousse ou de Barbantane... Cette Arlésienne, chez moi!... fi donc!...

ROSE.

Vraiment, je vous admire tous les deux à me parler de votre honneur. Eh ben! et moi? qu’est-ce que j’aurais à dire alors? (S’avançant vers Francet.) Voilà vingt ans que je suis votre fille, maître Francet, est-ce que vous avez jamais entendu une mauvaise parole sur mon compte?... Pourrait-on trouver quelque part une femme plus honnête, plus fidèle à son devoir?... Il faut bien que je le dise, puisque personne de vous n’y pense... Est-ce que mon homme en mourant n’a pas témoigné devant tous de ma sagesse et de ma loyauté?...Et si, moi, moi je consens à introduire cette drôlesse dans ma maison, à lui donner mon enfant, ce morceau de moi-même, à dire : « Ma fille, » ah çà, croyez-vous par hasard que ça me sera moins dur qu’à vous autres?... Et pourtant je suis prête à le faire, puisqu’il n’y a que ce moyen de le sauver...

FRANCET MAMAÏ.

Aie pitié de moi, ma fille, tu me brises...

ROSE.

O mon père, je vous en conjure, pensez à votre Fréderi... Vous avez déjà perdu votre fils... Celui-là, c’est votre petit-fils, c’est votre enfant deux fois, est-ce que vous voudriez le perdre encore?...

FRANCET MAMAÏ.

Mais j’en mourrai, moi, de ce mariage...

ROSE.

Eh! nous en mourrons tous... qu’est-ce que ça fait?... pourvu que l’enfant vive.

FRANCET MAMAÏ.

Qui m’aurait dit cela, mon Dieu! que je verrais une chose pareille!...

BALTHAZAR, se levant tout à coup.

J’en connais un qui ne la verra pas, par exemple... Comment! ici, dans Castelet, une catau qui a roulé avec tous les maquignons de la Camargue... Eh bien! ce sera du propre... (Jetant son manteau, sa trique.) Voilà ma cape et mon bâton, maître Francet. Faites mon compte, que je m’en aille...

FRANCET MAMAÏ, l’implorant.

Balthazar, c’est pour l’enfant... Pense! je n’ai plus que celui-là.

ROSE.

Eh! laissez-le donc partir... Il a pris trop de place à notre feu, ce serviteur-là.

BALTHAZAR.

Ah! l’on a bien raison de dire que mille brebis sans un berger ne sont pas un bon troupeau. Ce qui manque depuis longtemps à cette maison, c’est un homme pour la conduire. Il y a des femmes, des enfants, des vieillards; il manque le maître.

ROSE.

Réponds-moi franchement, berger... Crois-tu que l’enfant serait capable de se tuer si nous ne lui donnions pas cette fille?

BALTHAZAR, grave.

Je le crois...

ROSE.

Et tu aimerais mieux le voir mourir?...

BALTHAZAR.

Cent fois!...

ROSE.

Va-t’en, misérable, va-t’en, sorcier de malheur... (Elle s’élance sur lui.)

FRANCET MAMAÏ, s’interposant.

Laissez, laissez Rose... Balthazar est d’un temps plus dur que le vôtre, où l’on mettait l’honneur par-dessus tout. Moi aussi, je date de ce temps-là, mais je n’en suis plus digne. Je vais faire ton compte, tu peux t’en aller, berger...

BALTHAZAR.

Non!... pas encore... Voilà l’enfant qui descend... Je suis curieux de voir comment vous allez vous y prendre pour lui dire cela... Fréderi, Fréderi, ton grand-père veut te parler...