SCÈNE IV.
LES MÊMES, ROSE MAMAÏ.
ROSE.
Personne encore?...
BALTHAZAR.
Si, maîtresse... voilà du monde.
VIVETTE.
Bonjour, marraine.
ROSE, surprise.
C’est toi... Et qu’est-ce qui t’amène?...
VIVETTE.
Mais, marraine, je viens pour les vers à soie, comme tous les ans.
ROSE.
C’est vrai, je n’y pensais plus... Depuis ce matin, je ne sais pas où j’ai la tête... Balthazar, regarde donc un peu sur la route si tu ne vois rien. (Balthazar va dans le fond. — L’Innocent prend le panier et se sauve dans la tourelle.)
VIVETTE.
Vous attendez quelqu’un, marraine?
ROSE.
Mais oui... l’aîné est parti voilà deux heures avec la carriole, pour aller au-devant de son oncle.
BALTHAZAR, du fond.
Personne... (Il voit que l’Innocent a disparu; il entre dans la tourelle.)
ROSE.
Mon Dieu! mon Dieu! pourvu qu’il ne soit rien arrivé...
VIVETTE.
Que voulez-vous qu’il lui arrive? Les routes sont un peu dures; mais Fréderi les a faites tant de fois.
ROSE.
Oh! ce n’est pas cela... Seulement, j’ai peur que le patron Marc n’ait apporté de mauvaises nouvelles, que ces gens de là-bas ne soient pas ce qu’on voudrait...
VIVETTE.
Quelles gens?...
ROSE.
C’est que je le connais, moi, cet enfant!... S’il fallait que ce mariage manquât, maintenant qu’il se l’est mis dans l’idée de son cœur...
VIVETTE.
Fréderi va se marier?...
L’INNOCENT, assis au bord du grenier, tout en haut,
dans les frises,
sa galette à la main.
Mê!... mê!...
ROSE.
Miséricorde : l’Innocent... là-haut!... Veux-tu bien descendre, maudit enfant!...
BALTHAZAR, dans le grenier.
N’ayez pas peur, maîtresse, je suis là... (Il enlève l’enfant et rentre dans le grenier.)
ROSE.
Oh! ce grenier, ça me fait frémir, quand je le vois ouvert... Tu penses, si on tombait de là-haut sur ces dalles... (La fenêtre du grenier se referme.)
VIVETTE.
Vous disiez, marraine, que Fréderi va se marier?
ROSE.
Oui... Comme tu es pâle... Tu as eu peur, toi aussi, hein?
VIVETTE, suffoquée.
Et... avec qui... se marie-t-il?
ROSE.
Avec une fille d’Arles... Ils se sont trouvés ici un dimanche qu’on a fait courir les bœufs, et depuis, il n’a plus songé qu’à elle.
VIVETTE.
Elles sont bien belles, on dit, les filles, dans ce pays-là.
ROSE.
Et bien coquettes aussi... mais que veux-tu? Les hommes aiment mieux ça...
VIVETTE, très-émue.
Alors... c’est une chose décidée?...
ROSE.
Pas tout à fait... les enfants sont d’accord entre eux, mais la demande n’est pas encore faite... Tout dépend de ce que va nous dire le patron Marc... Aussi, si tu avais vu Fréderi tout à l’heure, quand il est parti au-devant de son oncle... les mains lui tremblaient, en attelant... Et moi-même depuis, j’en suis comme éperdue... Je l’aime tant, mon Fréderi! Sa vie tient tant de place dans la mienne! Songe, petite : c’est plus qu’un enfant pour moi. A mesure qu’il devient homme, je retrouve son père en lui... Ce mari que j’ai tant aimé, que j’ai perdu si vite, mon fils me l’a presque rendu en grandissant... C’est la même manière de parler, de regarder... Oh! vois-tu, quand j’entends mon garçon aller et venir dans la ferme, cela me fait un effet que je ne peux pas dire. Il me semble que je ne suis plus aussi veuve... Et puis, je ne sais pas, il y a tant de choses entre nous, nos deux cœurs battent si bien ensemble!... Tiens! tâte le mien, comme il va vite. Si on ne dirait pas que j’ai vingt ans moi aussi, et que c’est mon mariage qu’on est en train de décider.
FRÉDERI, du dehors.
Ma mère!
ROSE.
Le voilà!...