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L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableauxSCÈNE III.

L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableaux
Chapitre 6 / 43

SCÈNE III.

LES MÊMES, VIVETTE.

VIVETTE, entrant par le fond, avec un paquet sous le bras
et un petit panier à la main.

Dieu vous maintienne, père Balthazar...

BALTHAZAR.

Tè! Vivette... D’où sors-tu donc, petite, que te voilà chargée comme une abeille?

VIVETTE.

J’arrive de Saint-Louis par le bateau du Rhône... Ils vont tous bien, ici? Et notre Innocent?... (Se baissant pour l’embrasser.) Bonjour.

L’INNOCENT, bêlant.

Mê! mê!... ça c’est la chèvre.

VIVETTE.

Qu’est-ce qu’il dit?

BALTHAZAR.

Chut! une belle histoire que nous sommes en train de raconter : La chèvre de M. Seguin qui s’est battue toute la nuit avec le loup.

L’INNOCENT.

Et puis au matin, le loup l’a mangée...

VIVETTE.

Ah! celle-là est nouvelle; je ne la connais pas.

BALTHAZAR.

Je l’ai faite l’été dernier... La nuit dans la montagne, quand je suis seul à veiller mon troupeau à la lumière des planètes, je m’amuse à lui fabriquer des histoires pour l’hiver... Il n’y a que cela qui l’égaye un peu.

L’INNOCENT.

« Hou! hou! » Ça c’est le loup!

VIVETTE, à genoux, près de l’Innocent.

Quel dommage! un si joli enfant... Est-ce qu’il ne guérira jamais?

BALTHAZAR.

Ils disent tous que non; mais ce n’est pas mon idée... Depuis quelque temps surtout, il me semble qu’il y a dans sa petite cervelle quelque chose qui remue, comme dans le cocon du ver à soie, quand le papillon veut sortir. Il s’éveille, cet enfant! Je suis sûr qu’il s’éveille!...

VIVETTE.

Ce serait un grand bonheur, si une pareille chose arrivait.

BALTHAZAR, rêveur.

Un bonheur! ça dépend!... C’est la sauvegarde des maisons d’avoir un innocent chez soi... Vois depuis quinze ans que cet Innocent est né, pas un de nos moutons n’a été une fois malade, ni les mûriers non plus, ni les vignes... personne...

VIVETTE.

C’est vrai...

BALTHAZAR.

Il n’y a pas à s’y tromper, c’est à lui que nous devons cela. Et si une fois il se réveillait, il faudrait que nos gens prennent garde. Leur planète pourrait changer.

L’INNOCENT, essayant d’ouvrir le panier de Vivette.

J’ai faim, moi!

VIVETTE, riant.

Ma foi! pour la gourmandise, je crois qu’il est plus qu’aux trois quarts éveillé... Voyez-vous, le finaud! il a flairé qu’il y avait quelque chose pour lui là-dedans... Une belle galette à l’anis que la grand-maman Renaud a faite exprès pour son Innocent.

BALTHAZAR, avec intérêt.

Elle va bien la Renaude, petite?

VIVETTE.

Pas trop mal, père, pour son grand âge.

BALTHAZAR.

Tu en as toujours bien soin, au moins?

VIVETTE.

Oh! vous pensez!... la pauvre vieille qui n’a que moi.

BALTHAZAR.

Ah çà!... quand tu vas faire des journées dehors comme maintenant, elle reste seule, alors?...

VIVETTE.

Le plus souvent, je l’emmène. Ainsi, le mois dernier, quand je suis allé faire les olives à Montauban, elle est venue avec moi... mais à Castelet, jamais elle n’a voulu. Pourtant, tout le monde d’ici nous aime bien.

BALTHAZAR.

C’est peut-être trop loin pour elle.

VIVETTE.

Oh! elle a encore bonnes jambes, allez!... si vous la voyiez trotter... Est-ce qu’il y a longtemps que vous ne vous êtes pas rencontrés, père Balthazar?...

BALTHAZAR, avec effort.

Oh! oui... bien longtemps!...

L’INNOCENT.

J’ai faim... donne-moi la galette...

VIVETTE.

Non... pas maintenant.

L’INNOCENT.

Si, si... je veux... ou bien je dirai à Fréderi...

VIVETTE, embarrassée.

Quoi donc?... qu’est-ce que tu diras à Fréderi?...

L’INNOCENT.

Je lui dirai la fois que tu as embrassé son portrait, là-haut, dans la grande chambre.

BALTHAZAR.

Tiens! tiens! tiens!

VIVETTE, rouge comme une cerise.

Mais ne le croyez pas, au moins...

BALTHAZAR, riant.

Quand je vous dis qu’il s’éveille, cet enfant!