L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableaux — SCÈNE II.
SCÈNE II.
ROSE, VIVETTE.
ROSE.
Tu vois bien qu’il n’était pas avec son oncle... Qui sait où il est allé?
VIVETTE.
Voyons, marraine, ne vous tourmentez pas... Il ne peut pas être bien loin... Voilà un paquet de roseaux tout frais coupés de ce matin. Il aura entendu dire aux femmes qu’on manquait de claies pour les vers à soie, et il sera venu serper des roseaux à la première heure.
ROSE.
Mais pourquoi n’est-il pas rentré déjeuner?... Il n’avait pas emporté son sac.
VIVETTE.
C’est qu’il aura poussé jusqu’à la ferme des Giraud.
ROSE.
Tu crois?
VIVETTE.
Sûrement. Voilà longtemps que les Giraud l’invitent.
ROSE.
C’est vrai. Je n’y avais pas pensé... Oui, oui, tu as raison. Il doit être allé déjeuner chez les Giraud. Je suis contente que tu aies trouvé cela... Attends que je m’asseye un peu... Je n’en peux plus. (Elle s’assied sur les roseaux.)
VIVETTE, s’agenouillant et lui prenant les mains.
Méchante marraine de se faire tant de tourment... Voyez, vos mains sont toutes froides.
ROSE.
Que veux-tu! maintenant, j’ai toujours peur, quand il n’est pas près de moi.
VIVETTE.
Peur?
ROSE.
Si je te disais tout ce que je pense... Est-ce que cette idée ne t’est jamais venue en le voyant si triste...
VIVETTE.
Quelle idée?
ROSE.
Non! non! Il vaut mieux que je ne dise rien... Il est de ces choses qu’on pense; mais il semble que d’en parler ça les ferait venir. (Avec rage.) Ah! je voudrais qu’une nuit toutes les digues du Rhône crèvent, et que le fleuve emporte la ville d’Arles, avec celles qui y sont.
VIVETTE.
Il y songe toujours, vous croyez, à cette fille?
ROSE.
S’il y songe!
VIVETTE.
Pourtant il n’en parle jamais.
ROSE.
Il est bien trop fier.
VIVETTE.
Alors, puisqu’il est fier, comment peut-il l’aimer encore, maintenant qu’il est sûr qu’elle allait avec un autre?
ROSE.
Ah! ma fille, si tu savais!... Il ne l’aime plus de la même façon qu’avant; il l’aime peut-être davantage.
VIVETTE.
Mais enfin, qu’est-ce qu’il faudrait donc pour arracher cette femme de son cœur?
ROSE.
Il faudrait... une femme.
VIVETTE, très-émue.
Vraiment? Vous croyez que ce serait possible.
ROSE.
Ah! celle qui me le guérirait, mon enfant, comme je l’aimerais!
VIVETTE.
Si ce n’est que cela. Il n’en manque pas qui ne demanderaient pas mieux... Tenez! sans aller bien loin, la fille des Giraud dont nous parlions. En voilà une qui est jolie et qui lui a longtemps viré autour. Il y a aussi celle des Nougaret; mais elle n’a peut-être pas assez de bien.
ROSE.
Oh! ça...
VIVETTE.
Eh bien alors, marraine, il faut le faire trouver avec une de ces deux-là.
ROSE.
Oui, mais le moyen. Tu sais bien comme il est devenu. Il se cache, il fuit, il ne veut voir personne. Non, non! ce qu’il faudrait, c’est que l’amour lui arrivât et l’enveloppât tout entier sans qu’il s’en aperçût. Quelqu’un qui vivrait près de lui et qui l’aimerait assez pour ne pas se rebuter de sa tristesse. Il faudrait une bonne créature... honnête... courageuse... comme toi, par exemple.
VIVETTE.
Moi?... moi?... mais je ne l’aime pas.
ROSE.
Menteuse!
VIVETTE.
Eh! bien, oui! je l’aime, et je l’aime assez pour supporter de lui tous les affronts, toutes les disgrâces, si je savais pouvoir le guérir de son mal. Mais comment voulez-vous? Son autre était si belle, on dit. Et moi je suis si laide.
ROSE.
Mais non, ma chérie, tu n’es pas laide, seulement tu es triste, et les hommes n’aiment pas cela. Pour leur plaire, il faut rire, faire voir ses dents. Et les tiennes sont si jolies!
VIVETTE.
J’aurais beau rire, il ne me regardera pas plus que quand je pleure. Ah! marraine, vous qui êtes si belle et qu’on a tant aimée, dites-moi comme il faut faire pour que celui qu’on aime nous regarde et que notre visage lui inspire de l’amour...
ROSE.
Mets-toi là. Je vais te le dire. D’abord, il faut se croire belle, c’est les trois quarts de la beauté... Toi, on dirait que tu as honte de toi-même. Tu caches tout ce que tu as... Tes cheveux, on ne les voit pas. Attache donc ton ruban plus en arrière. Ouvre un peu ce fichu, à l’Arlésienne, là... qu’il n’ait pas l’air de tenir sur l’épaule. (Elle l’attife tout en parlant.)
VIVETTE.
Vous perdez votre peine, allez, marraine... Je suis sûre qu’il ne pourra pas m’aimer.
ROSE.
Qu’en sais-tu? Lui as-tu dit seulement que tu l’aimais?... Comment veux-tu qu’il le devine? Je sais bien comme tu fais; quand il est là tu trembles, tu baisses les yeux. Il faut les lever au contraire et les mettre hardiment et honnêtement dans les siens. C’est avec leurs yeux que les femmes parlent aux hommes.
VIVETTE, bas.
Je n’oserai jamais.
ROSE.
Voyons. Regarde-moi... C’est qu’elle est jolie comme une fleur. Je voudrais qu’il pût te voir à présent...Tiens! sais-tu? tu devrais t’en aller jusqu’au mas des Giraud. Vous reviendrez ensemble, tout seuls, le long de l’étang. Au jour tombé, les chemins sont troubles. On a peur, on s’égare, on se serre l’un contre l’autre... Ah! mon Dieu! qu’est-ce que je lui dis là, maintenant? Écoute, Vivette, c’est une mère qui te prie. Mon enfant est en danger; il n’y a que toi qui peux le sauver. Tu l’aimes, tu es belle, va!
VIVETTE.
Ah! marraine! marraine!... (Elle hésite une minute, puis sort par la gauche brusquement.)
ROSE, la regardant partir.
Si c’était moi, comme je saurais bien!...