Aller au contenu principal

L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableauxSCÈNE IV.

L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableaux
Chapitre 40 / 43

SCÈNE IV.

ROSE, L’INNOCENT.

L’Innocent sort de la chambre de gauche, pieds nus, ses cheveux blonds sont ébouriffés, sans blouse, sans gilet, rien qu’un pantalon de futaine retenu par une bretelle. — Ses yeux brillent, son visage a quelque chose de vivant, d’ouvert, d’inaccoutumé.

L’INNOCENT, s’approchant, un doigt sur les lèvres.

Chut!

ROSE.

C’est toi?... Qu’est-ce que tu veux?...

L’INNOCENT, bas.

Couchez-vous, et dormez tranquille... Il n’y aura rien encore cette nuit!...

ROSE.

Comment! rien... tu sais donc?...

L’INNOCENT.

Je sais que mon frère a un grand chagrin, et que vous me faites coucher dans sa chambre de peur qu’il ne retourne son chagrin contre lui-même... Aussi voilà plusieurs nuits que je ne dors que d’un œil... Depuis quelque temps il allait mieux, mais cette fois la nuit a été bien mauvaise... Il a recommencé à pleurer, à parler tout seul. Il disait : « Je ne peux pas... je ne peux pas!... il faut que je m’en aille!... » Puis à la fin, il s’est couché. Maintenant, il dort, et je me suis levé doucement, doucement, pour venir vous le dire... Pourquoi me regardez-vous comme cela, ma mère?... Ça vous étonne que j’y voie si fin et que j’aie tant de raisonnement... Mais vous savez bien ce que Balthazar disait : « Il s’éveille, cet enfant, il s’éveille! »

ROSE.

Est-ce possible?... Oh!... O mon Innocent!

L’INNOCENT.

Mon nom est Janet, ma mère. Appelez-moi Janet. Il n’y a plus d’Innocent dans la maison.

ROSE, vivement.

Tais-toi... ne dis pas ça.

L’INNOCENT.

Pourquoi?

ROSE.

Ah! je suis folle... C’est ce berger avec ses histoires... Viens, mon chéri, viens que je te regarde. Il me semble que je ne t’ai jamais vu, que c’est un nouvel enfant qui m’arrive. (Le prenant sur ses genoux.) Comme tu es grandi, comme tu es beau! Sais-tu que tu ressembleras à Fréderi? C’est qu’il y a de la vraie lumière dans tes yeux maintenant.

L’INNOCENT.

Ma foi! oui, je crois que maintenant je suis éveillé tout à fait... Ce qui n’empêche pas que j’ai bien sommeil, et que je vais aller dormir, car je tombe... Voulez-vous m’embrasser encore, dites?...

ROSE.

Si je veux! (Elle l’embrasse avec fureur.) Je t’en dois tant de ces caresses. (Elle l’accompagne jusqu’à la chambre.) Va dormir, mon chéri, va.