L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableaux — SCÈNE II.
SCÈNE II.
BALTHAZAR, L’INNOCENT.
BALTHAZAR.
Pauvre Innocent! Je voudrais bien savoir qui s’en occupe quand je ne suis pas là... Ils n’ont tous des yeux que pour l’autre...
L’INNOCENT, impatienté.
Dis-moi donc ce qu’il lui a fait le loup à la chèvre de M. Seguin?...
BALTHAZAR.
Tiens!... c’est vrai... nous n’avons pas fini notre histoire... Voyons, où en étions-nous?
L’INNOCENT.
Nous en étions à... « Et alors!... »
BALTHAZAR.
Diable! c’est qu’il y en a beaucoup des : « et alors » dans notre histoire... Voyons un peu. Et alors... Ah! j’y suis... Et alors la petite chèvre entendit un bruit de feuilles derrière elle, et dans le noir, en se retournant, elle vit deux oreilles toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient. C’était le loup...
L’INNOCENT, frissonnant.
Oh!...
BALTHAZAR.
Comme il savait bien qu’il la mangerait, le loup ne se pressait pas... Tu comprends, c’est leur planète, aux loups, de manger les petites chèvres... Seulement quand elle se retourna, il se mit à rire méchamment : « Ha! ha! la petite chèvre de M. Seguin!... » et il pissait sa grosse langue rouge sur ses babines d’amadou. La chèvre aussi savait que le loup la mangerait; mais ça ne l’empêcha pas de se défendre comme une brave chèvre de M. Seguin qu’elle était... Elle se battit toute la nuit, mon enfant, toute la nuit... Puis le petit jour blanc arriva. Un coq chanta en bas dans la plaine. « Enfin! » dit la petite chèvre, qui n’attendait que le jour pour mourir, et elle s’allongea par terre dans sa belle pelure blanche toute tachée de sang. Alors le loup se jeta sur elle et il la mangea.
L’INNOCENT.
Elle aurait aussi bien fait de se laisser manger tout de suite, n’est-ce pas?
BALTHAZAR, souriant.
Tout de même. Cet Innocent! comme il prend bien le fil des choses...