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L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableauxChapitre 23 / 43

SCÈNE PREMIÈRE.

LE PATRON MARC, L’ÉQUIPAGE.

Le patron Marc, sur une chaise, sue à grosses gouttes pour entrer dans ses grandes bottes de marais. — L’équipage tout harnaché est adossé contre la table et dort debout.

MARC.

Vois-tu, matelot, en Camargue, il n’y a de bon que l’affût du matin. (Tirant sur sa botte.) Hé! allez donc!... Le jour, il faut courir dans la vase, lever les jambes comme un cheval borgne. Pour tuer quoi? pas même une sarcelle... ho! hisse! me voilà botté... A l’aube, au contraire, les oies, les flamants, les charlottines, tout ça vous défile en bataillons sur la tête, on n’a qu’à tirer dans le tas. Pan! pan!... Ça vaut la peine, hein?... Qu’est ce que tu dis? Hé! là-bas. Hé! Est-ce que tu dors, matelot?

L’ÉQUIPAGE, rêvant.

Manqué!...

MARC.

Comment! manqué, mais je n’ai pas tiré. (Le secouant.) Éveille-toi donc, animal.

L’ÉQUIPAGE.

Oui, pat...

MARC.

Hein?...

L’ÉQUIPAGE, précipitamment.

Oui, capitaine...

MARC.

A la bonne heure! Allons, arrive. (Il ouvre la porte du fond.) Voici une petite bise blanche qui te rafraîchira le museau... Oh! oh! les butors soufflent dans le marais. C’est bon signe. (Au moment où il met le pied dehors, on entend une fenêtre qui s’ouvre.)

ROSE, en dehors, appelant.

Marc...

MARC.

Ohé!

ROSE.

Ne t’en va pas... j’ai besoin de te parler...

MARC.

Mais c’est que l’affût...

ROSE.

Je vais réveiller le père... Nous allons descendre; attends-nous... (La fenêtre se referme.)

MARC, rentrant furieux.

Allons!... voilà notre affût manqué... Trrr... Qu’est-ce qu’elle a donc de si pressé à me dire? Je suis sûr que c’est encore pour me parler de cette Arlésienne. (Il se promène de long en large.) Ma foi! si cela continue, la maison ne sera plus tenable. Le garçon ne desserre plus les dents, le grand-père a les yeux rouges, la mère me fait une mine... comme si c’était ma faute!... (S’arrêtant devant l’équipage.) Est-ce que c’est ma faute, voyons?...

L’ÉQUIPAGE.

Oui, capitaine...

MARC.

Comment! oui... Fais donc attention à ce que tu dis... Est-ce que je pouvais aller voir sous les sabots de cette margoton, pour savoir si elle avait perdu un fer ou deux en route?... Et puis enfin, quoi!... En voilà des histoires pour une amourette! Si tous les hommes étaient comme moi... Feu de Dieu!... Je serais curieux de la voir la femelle qui me mettra le grappin dessus... (Bourrant l’équipage.) Et toi aussi, matelot, je suis sûr que tu serais curieux de la voir... (Il rit, l’équipage rit et ils se regardent.)