L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableaux — SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE PREMIÈRE.
FRANCET MAMAÏ, BALTHAZAR,
L’INNOCENT,
puis ROSE MAMAÏ.
Le berger Balthazar est assis, un brûle-gueule aux dents, sur le bord du puits. — L’Innocent, par terre, la tête appuyée sur les genoux du berger. — Francet Mamaï devant eux, un trousseau de clefs dans une main; dans l’autre, un grand panier à bouteilles.
FRANCET MAMAÏ.
Hé bé! mon vieux Balthazar, qu’est-ce que tu en dis?... En voilà du nouveau à Castelet?
BALTHAZAR, dans sa pipe.
M’est avis...
FRANCET MAMAÏ, baissant la voix et jetant un coup d’œil
sur la ferme.
Ma foi! écoute. Rose ne voulait pas que je t’en parle avant que tout fût terminé, mais tant pis... entre nous deux, il ne peut pas y avoir de mystère...
L’INNOCENT, d’une voix dolente, un peu égarée.
Dis, berger...
FRANCET MAMAÏ.
Puis, tu comprends, dans une grosse affaire comme celle-là, je n’étais pas fâché de prendre un peu l’avis de mon ancien.
L’INNOCENT.
Dis, berger, qu’est-ce qu’il lui a fait le loup à la chèvre de M. Seguin?
FRANCET MAMAÏ.
Laisse, mon Innocent, laisse. Balthazar va te finir ton histoire tout à l’heure... Tiens! joue avec les clefs. (L’Innocent prend le trousseau de clefs et le fait danser avec un petit rire. Francet se rapprochant de Balthazar.) Positivement, vieux, qu’est-ce que tu penses de ce mariage?
BALTHAZAR.
Qu’est-ce que tu veux que j’en pense, mon pauvre Francet? D’abord, que c’est ton idée et celle de ta bru; c’est aussi la mienne... par force...
FRANCET MAMAÏ.
Pourquoi, par force?
BALTHAZAR, sentencieusement.
Quand les maîtres jouent du violon, les serviteurs dansent.
FRANCET MAMAÏ, souriant.
Et tu ne me parais pas bien en train de danser... (S’asseyant sur son panier.) Voyons, voyons, qu’est-ce qu’il y a? L’affaire ne te convient pas, donc?...
BALTHAZAR.
Eh bien!... non! là...
FRANCET MAMAÏ.
Et la raison?
BALTHAZAR.
J’en ai plusieurs raisons. D’abord, je trouve que votre Fréderi est bien jeune, et que vous êtes trop pressés de l’établir...
FRANCET MAMAÏ.
Mais saint homme! c’est lui qui est pressé, ce n’est pas nous. Puisque je te dis qu’il en est fou de son Arlésienne; depuis trois mois qu’ils vont ensemble, il ne dort plus, il ne mange plus. C’est comme une fièvre d’amour que lui a donnée cette petite... Puis enfin, quoi! l’enfant a ses beaux vingt ans et il languit de s’en servir.
BALTHAZAR, secouant sa pipe.
Alors, tant qu’à le marier, vous auriez dû lui trouver par là, aux environs, une brave ménagère bien fournie de fil et d’aiguille, quelque chose de fin et de capable, qui s’entende à faire une lessive, à conduire une olivade, une vraie paysanne enfin!...
FRANCET MAMAÏ.
Ah! sûrement qu’une fille du pays aurait bien mieux été l’affaire...
BALTHAZAR.
Dieu merci! Ce n’est pas le gibier qui manque en terre de Camargue... Tiens!... sans aller bien loin, la filleule de Rose, cette Vivette Renaud que je vois trotter par ici dans le temps de la moisson... Voilà une femme comme il lui en aurait fallu...
FRANCET MAMAÏ.
Bé! oui... bé! oui... mais comment faire?... Puisqu’il a voulu en avoir une de la ville.
BALTHAZAR.
Voilà le malheur... De notre temps, c’était le père qui disait : « Je veux. » Aujourd’hui, ce sont les enfants; tu as dressé le tien à la nouvelle mode; nous verrons si ça te réussira.
FRANCET MAMAÏ.
C’est vrai qu’on a toujours fait ses volontés à ce petit-là, et peut-être un peu plus que de raison. Mais à qui la faute?... Voilà quinze ans que le père manque d’ici, pécaïre! et ce n’est pas Rose ni moi qui pouvions le remplacer. Une mère, un grand-père, ça a la main trop douce pour conduire les enfants. Puis, que veux-tu? quand on n’en a qu’un, on est toujours plus faible. Et nous, c’est autant dire que nous n’avons que celui-là, puisque son frère... (Il montre l’Innocent.)
L’INNOCENT, agitant le trousseau de clefs qu’il vient de faire reluire avec sa blouse.
Grand-père, vois tes clefs comme elles sont luisantes...
FRANCET MAMAÏ, le regardant d’un air ému.
Quatorze ans à la Chandeleur!... Si ce n’est pas pour faire pitié!... Oui, oui, mon mignot.
BALTHAZAR, se levant subitement.
La connaissez-vous bien au moins cette fille d’Arles? Savez-vous tout au juste qui vous prenez?...
FRANCET MAMAÏ.
Oh! pour ça...
BALTHAZAR, marchant de long en large.
C’est que, prends garde, dans ces grandes coquines de villes, ce n’est pas comme chez nous. Chez nous, tout le monde se connaît. On est au large, on se voit venir de loin; tandis que là-bas...
FRANCET MAMAÏ.
Sois tranquille, j’ai pris mes précautions. Nous avons à Arles le frère de Rose...
BALTHAZAR.
Le patron Marc?...
FRANCET MAMAÏ.
Tout juste. Avant de faire la demande, je lui ai envoyé par écrit le nom de la demoiselle, et je l’ai chargé d’aller aux renseignements; tu sais s’il a l’œil ouvert, celui-là...
BALTHAZAR, goguenardant.
Pas pour tirer les bécassines, toujours.
FRANCET MAMAÏ, riant.
Le fait est que le brave garçon n’a pas la main heureuse quand il vient battre le marais chez nous... C’est égal, va! c’est un habile homme, et qui n’est pas embarrassé de sa langue pour parler avec les bourgeois... Voilà trente ans qu’il est dans la marine d’Arles; il connaît tout le monde de la ville, et selon ce qu’il va nous dire...
ROSE MAMAÏ, dans la ferme.
Hé! bien! grand-père, et le muscat?
FRANCET MAMAÏ.
J’y suis... j’y suis, Rose... Donne vite les clefs, mon mignot... (A Rose qui paraît sur le balcon.) C’est ce grand Balthazar qui n’en finit plus avec ses histoires... (A Balthazar.) Chut!...
ROSE.
Comment! le berger est là, lui aussi... Les moutons se gardent tout seuls maintenant?...
BALTHAZAR, soulevant son grand chapeau.
Les moutons ne sortent pas, maîtresse. Les tondeurs sont arrivés ce matin.
ROSE.
Déjà!...
BALTHAZAR.
Mais oui... nous voici au premier mai... Avant quinze jours je serai dans la montagne...
FRANCET MAMAÏ, ouvrant la porte du cellier.
Hé! hé!... il pourrait se faire tout de même que son départ fût retardé cette année... pas vrai, Rose?
ROSE.
Voulez-vous bien vous taire, bavard, et aller à votre muscat tout de suite... Nos gens seront arrivés que vous n’aurez pas seulement tiré une bouteille...
FRANCET MAMAÏ.
On y va... (Il descend dans le cellier.)
ROSE.
Tu gardes l’enfant, Balthazar?...
BALTHAZAR, reprenant sa place sur le puits.
Oui, oui... Allez, maîtresse...