SCÈNE III.
ROSE, seule.
Être mère, c’est l’enfer!... Cet enfant-là, j’ai manqué mourir de
lui en le mettant au monde. Puis il a été longtemps malade... A quinze
ans, il m’a fait encore une grosse maladie. Je l’ai tiré de tout comme
par miracle. Mais ce que j’ai tremblé, ce que j’ai passé de nuits
blanches, les rides de mon front peuvent le dire... Et maintenant que
j’en ai fait un homme, maintenant que le voilà fort, et si beau, et
si pur, il ne songe plus qu’à s’arracher la vie, et pour le défendre
contre lui-même, je suis obligée de veiller là, devant sa porte, comme
quand il était tout petit. Ah! vraiment, il y a des fois que Dieu n’est
pas raisonnable... (Elle s’assied sur un escabeau.) Mais elle
est à moi, ta vie, méchant garçon. Je te l’ai donnée, je te l’ai donnée vingt fois. Elle
a été prise jour par jour dans la mienne; sais-tu bien qu’il a fallu
toute ma jeunesse pour te faire tes vingt ans? Et à présent tu voudrais
détruire mon ouvrage. Oh! oh! (Radoucie et triste.) C’est
vrai qu’il souffre bien aussi, le pauvre enfant. Son affreux amour le
tient encore, et j’étais folle de croire que quelqu’un pourrait le
guérir. Il a du mal de sa mère, celui-là! Les cœurs comme les nôtres
ne savent aimer qu’une fois... Mais enfin ce n’est pas ma faute. Il
ne faut pas m’en punir, voyons... qu’est-ce que je pouvais faire de
plus que ce que j’ai fait?... Je lui disais : « Prends-la... nous
te la donnons. » A moins d’aller la lui chercher moi-même... Si je
savais où la prendre seulement, cette drôlesse; je l’amènerais bien
de force... Mais c’est trop tard. Elle est partie, et c’est bien pour
cela qu’il veut mourir... Il veut mourir! Comme c’est ingrat tout de
même les enfants!... Et moi aussi, quand mon pauvre homme est mort et
qu’il me tenait les mains en s’en allant, j’avais bien envie de partir
avec lui... Mais tu étais là, toi, tu ne comprenais pas bien ce qui
se passait, mais tu avais peur, et tu criais. Ah! dès ton premier cri
j’ai senti que ma vie ne m’appartenait pas, que je n’avais pas le droit
de partir... Alors, je t’ai pris dans mes bras, je t’ai souri, j’ai
chanté pour t’endormir, le cœur gros de larmes, et quoique veuve pour
toujours, aussitôt que j’ai pu, j’ai quitté mes coiffes noires pour ne
pas attrister tes yeux d’enfant... (Avec un sanglot.) Ce que
j’ai fait pour lui, il pourrait bien le faire pour moi maintenant...
Ah! les pauvres mères. Comme nous sommes à plaindre! Nous donnons tout, on ne nous rend
rien. Nous sommes les amantes qu’on délaisse toujours. Pourtant nous ne
trompons jamais, nous autres, et nous savons si bien vieillir...
CHŒUR, au dehors.
Sur un char
Doré de toutes parts
On voit trois rois graves comme des anges.
Sur un char
Doré de toutes parts;
Trois rois debout parmi les étendards!
(Tambourins et danses.)
ROSE.
Quelle nuit!... quelle veillée!... (La porte de la chambre s’ouvre
vivement.) Qui est là?
SCÈNE III.
ROSE, seule.
Être mère, c’est l’enfer!... Cet enfant-là, j’ai manqué mourir de
lui en le mettant au monde. Puis il a été longtemps malade... A quinze
ans, il m’a fait encore une grosse maladie. Je l’ai tiré de tout comme
par miracle. Mais ce que j’ai tremblé, ce que j’ai passé de nuits
blanches, les rides de mon front peuvent le dire... Et maintenant que
j’en ai fait un homme, maintenant que le voilà fort, et si beau, et
si pur, il ne songe plus qu’à s’arracher la vie, et pour le défendre
contre lui-même, je suis obligée de veiller là, devant sa porte, comme
quand il était tout petit. Ah! vraiment, il y a des fois que Dieu n’est
pas raisonnable... (Elle s’assied sur un escabeau.) Mais elle
est à moi, ta vie, méchant garçon. Je te l’ai donnée, je te l’ai donnée vingt fois. Elle
a été prise jour par jour dans la mienne; sais-tu bien qu’il a fallu
toute ma jeunesse pour te faire tes vingt ans? Et à présent tu voudrais
détruire mon ouvrage. Oh! oh! (Radoucie et triste.) C’est
vrai qu’il souffre bien aussi, le pauvre enfant. Son affreux amour le
tient encore, et j’étais folle de croire que quelqu’un pourrait le
guérir. Il a du mal de sa mère, celui-là! Les cœurs comme les nôtres
ne savent aimer qu’une fois... Mais enfin ce n’est pas ma faute. Il
ne faut pas m’en punir, voyons... qu’est-ce que je pouvais faire de
plus que ce que j’ai fait?... Je lui disais : « Prends-la... nous
te la donnons. » A moins d’aller la lui chercher moi-même... Si je
savais où la prendre seulement, cette drôlesse; je l’amènerais bien
de force... Mais c’est trop tard. Elle est partie, et c’est bien pour
cela qu’il veut mourir... Il veut mourir! Comme c’est ingrat tout de
même les enfants!... Et moi aussi, quand mon pauvre homme est mort et
qu’il me tenait les mains en s’en allant, j’avais bien envie de partir
avec lui... Mais tu étais là, toi, tu ne comprenais pas bien ce qui
se passait, mais tu avais peur, et tu criais. Ah! dès ton premier cri
j’ai senti que ma vie ne m’appartenait pas, que je n’avais pas le droit
de partir... Alors, je t’ai pris dans mes bras, je t’ai souri, j’ai
chanté pour t’endormir, le cœur gros de larmes, et quoique veuve pour
toujours, aussitôt que j’ai pu, j’ai quitté mes coiffes noires pour ne
pas attrister tes yeux d’enfant... (Avec un sanglot.) Ce que
j’ai fait pour lui, il pourrait bien le faire pour moi maintenant...
Ah! les pauvres mères. Comme nous sommes à plaindre! Nous donnons tout, on ne nous rend
rien. Nous sommes les amantes qu’on délaisse toujours. Pourtant nous ne
trompons jamais, nous autres, et nous savons si bien vieillir...
CHŒUR, au dehors.
Sur un char
Doré de toutes parts
On voit trois rois graves comme des anges.
Sur un char
Doré de toutes parts;
Trois rois debout parmi les étendards!
(Tambourins et danses.)
ROSE.
Quelle nuit!... quelle veillée!... (La porte de la chambre s’ouvre
vivement.) Qui est là?