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L'Arlésienne : Pièce en trois actes et cinq tableauxChapitre 39 / 43

SCÈNE III.

ROSE, seule.

Être mère, c’est l’enfer!... Cet enfant-là, j’ai manqué mourir de lui en le mettant au monde. Puis il a été longtemps malade... A quinze ans, il m’a fait encore une grosse maladie. Je l’ai tiré de tout comme par miracle. Mais ce que j’ai tremblé, ce que j’ai passé de nuits blanches, les rides de mon front peuvent le dire... Et maintenant que j’en ai fait un homme, maintenant que le voilà fort, et si beau, et si pur, il ne songe plus qu’à s’arracher la vie, et pour le défendre contre lui-même, je suis obligée de veiller là, devant sa porte, comme quand il était tout petit. Ah! vraiment, il y a des fois que Dieu n’est pas raisonnable... (Elle s’assied sur un escabeau.) Mais elle est à moi, ta vie, méchant garçon. Je te l’ai donnée, je te l’ai donnée vingt fois. Elle a été prise jour par jour dans la mienne; sais-tu bien qu’il a fallu toute ma jeunesse pour te faire tes vingt ans? Et à présent tu voudrais détruire mon ouvrage. Oh! oh! (Radoucie et triste.) C’est vrai qu’il souffre bien aussi, le pauvre enfant. Son affreux amour le tient encore, et j’étais folle de croire que quelqu’un pourrait le guérir. Il a du mal de sa mère, celui-là! Les cœurs comme les nôtres ne savent aimer qu’une fois... Mais enfin ce n’est pas ma faute. Il ne faut pas m’en punir, voyons... qu’est-ce que je pouvais faire de plus que ce que j’ai fait?... Je lui disais : « Prends-la... nous te la donnons. » A moins d’aller la lui chercher moi-même... Si je savais où la prendre seulement, cette drôlesse; je l’amènerais bien de force... Mais c’est trop tard. Elle est partie, et c’est bien pour cela qu’il veut mourir... Il veut mourir! Comme c’est ingrat tout de même les enfants!... Et moi aussi, quand mon pauvre homme est mort et qu’il me tenait les mains en s’en allant, j’avais bien envie de partir avec lui... Mais tu étais là, toi, tu ne comprenais pas bien ce qui se passait, mais tu avais peur, et tu criais. Ah! dès ton premier cri j’ai senti que ma vie ne m’appartenait pas, que je n’avais pas le droit de partir... Alors, je t’ai pris dans mes bras, je t’ai souri, j’ai chanté pour t’endormir, le cœur gros de larmes, et quoique veuve pour toujours, aussitôt que j’ai pu, j’ai quitté mes coiffes noires pour ne pas attrister tes yeux d’enfant... (Avec un sanglot.) Ce que j’ai fait pour lui, il pourrait bien le faire pour moi maintenant... Ah! les pauvres mères. Comme nous sommes à plaindre! Nous donnons tout, on ne nous rend rien. Nous sommes les amantes qu’on délaisse toujours. Pourtant nous ne trompons jamais, nous autres, et nous savons si bien vieillir...

CHŒUR, au dehors.

Sur un char
Doré de toutes parts
On voit trois rois graves comme des anges.
Sur un char
Doré de toutes parts;
Trois rois debout parmi les étendards!

(Tambourins et danses.)

ROSE.

Quelle nuit!... quelle veillée!... (La porte de la chambre s’ouvre vivement.) Qui est là?