III
Il serait injuste de considérer l’Éducation comme une simple autobiographie. Le dessein de Flaubert a été visiblement de nous faire pénétrer dans la société française de la fin du règne de Louis-Philippe et la seconde République. Il a voulu surtout nous faire connaître les idées et les sentiments de la génération qui arrivait à l’âge d’homme entre 1840 et 1848.
Un des traits dominants de cette génération a été l’influence romantique. Quelle était au juste cette influence et à quelle époque surtout s’est-elle fait sentir ? « Le romantisme, à donner au mot sa signification la plus étendue, commence au point précis où l’imagination et la sensibilité, l’imagination surtout, usurpent le rôle qui devrait toujours être réservé normalement à l’intelligence et à la raison, et où l’on s’en remet à la faculté la plus capricieuse du soin de connaître de toutes choses et finalement de nous conduire. »[22]
M. Maigron nous donne à l’appui de sa thèse des documents qui s’étendent de 1832 à 1847[23], précisément la période de l’Éducation sentimentale. Et de quels témoins émanent ces documents ? « Leur origine est fort diverse. Il en est, assez peu à la vérité, qui furent écrits par des mains aristocratiques, d’autres, un peu plus nombreux, que signèrent de simples rapins ou des bohèmes. Mais la plupart émanent de jeunes gens et de jeunes femmes qui, sans avoir jamais eu, semble-t-il, une personnalité bien marquée, appartiennent cependant à cette catégorie sociale qui forme en France la meilleure et la plus sûre clientèle des écrivains, surtout quand ces écrivains sont des romanciers ou des auteurs dramatiques. Ces témoins, nous venons de le dire, sont jeunes en général : on ne subit d’influence vraiment sérieuse qu’autant que la formation intellectuelle et morale reste encore inachevée, c’est-à-dire pendant la jeunesse. Leur rang social enfin, étudiants, « apprentis hommes de lettres », avocats, fonctionnaires, petites bourgeoises et femmes de fonctionnaires, leur rang social nous est une garantie qu’ils sont bien représentatifs des classes moyennes de leur temps. Il semble donc qu’ils puissent servir à mesurer avec assez d’exactitude l’action qu’à une époque déterminée le romantisme a exercée sur les mœurs, et la vraie nature et la portée réelle de cette action. »[24]
Ne retrouvons-nous pas là tous ou presque tous les personnages de l’Éducation sentimentale ? Frédéric, Deslauriers, Sénécal, Arnoux, etc., appartiennent à ces milieux, qui subissaient l’influence romantique aux environs de 1840.
L’état d’esprit des personnages de Flaubert répond bien à cette définition de M. Maigron : « Impatience d’abord, puis mépris et dégoût des humbles réalités familières, qui ont le tort inévitable de ne pas se conformer à l’éblouissante idée qu’on s’en était forgé dans des rêveries naïves ; enthousiasme et exaltation constants, culte de la passion tenue pour signe éclatant de force morale, considérée comme source de toute générosité, de toute noblesse, de toute vertu ; haine enfin de tout ce qui peut faire obstacle à l’exercice de l’individualisme ou de la passion, c’est-à-dire la société et ses institutions essentielles : ce sont bien les traits caractéristiques et c’est bien ainsi que l’école de 1830 l’a représentée vivant ou essayant de vivre sa vie »[25].
Dès le début, Flaubert nous présente son héros sous des traits romantiques bien caractérisés : « Frédéric pensait… au plan d’un drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait que le bonheur mérité par l’excellence de son âme tardait à venir. Il se déclama des vers mélancoliques »[26].
Et quand il aperçoit pour la première fois Mme Arnoux : « Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n’aurait voulu rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L’univers venait tout à coup de s’élargir. Elle était le point lumineux où l’ensemble des choses convergeait… »[27].
Ce qui est encore bien romantique, c’est que Frédéric est un maniaque d’exotisme, cette tendance de l’imagination à émigrer dans l’espace ou dans le temps, parce qu’on se trouve mal à l’aise dans son pays ou dans son époque.
Il suppose de suite que Mme Arnoux vient d’un pays étranger ; et ce pays il le recule a plaisir, il le met autant que possible au delà des mers. « Il la supposait d’origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse avec elle »[28].
Son rêve emporte facilement l’image de Mme Arnoux dans un cadre cher aux romantiques, à Venise : « Il se mit à écrire un roman intitulé Sylvio le fils du pêcheur. La chose se passait à Venise. Ce héros, c’était lui-même ; l’héroïne, Mme Arnoux. Elle s’appelait « Antonia » ; et, pour l’avoir, il assassinait plusieurs gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait sous son balcon »[29].
… « Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d’un palmier l’entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s’arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l’embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d’un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d’autruche, dans une robe de brocart…[30] »
On retrouve toujours chez lui la hantise de l’Orient : « Frédéric se meublait un palais à la moresque, pour vivre couché sur des divans de cachemire, au murmure d’un jet d’eau, servi par des pages nègres »[31].
Un jour il a des velléités d’action, il veut « se faire trappeur en Amérique, servir un pacha en Orient, s’embarquer comme matelot… »[32].
La haine de la société, obstacle au bonheur, et des autorités sociales, causes de toutes les injustices et de tous les maux, était un des sentiments en vogue. « Est presque toujours méprisable et vil quiconque a une place dans les cadres réguliers de la société ; et généralement aussi l’abjection du personnage est en raison directe de son importance sociale »[33].
Deslauriers porte un toast, qui peut nous paraître fantaisiste, mais n’en synthétise pas moins les aspirations d’une grande partie de la jeunesse de 1847 : « Je bois à la destruction complète de l’ordre actuel, c’est-à-dire de tout ce qu’on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie, Autorité, État ! — et, d’une voix plus haute — que je voudrais briser comme ceci, en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se fracassa en mille morceaux »[34].
Prenons les idées du brave Dussardier, un des rares personnages sympathiques du livre. « Tout le mal répandu sur la terre, il l’attribuait naïvement au Pouvoir ; et il le haïssait d’une haine essentielle, permanente, qui lui tenait tout le cœur et raffinait sa sensibilité… Qu’il (Sénécal) fût coupable ou non, et sa tentative odieuse, peu importait ! Du moment qu’il était la victime de l’Autorité, on devait le servir »[35].
Flaubert nous fait l’esquisse d’un comédien de vingt-cinquième ordre, qui, à ce point de vue, est tout à fait dans le goût du temps : « Un drame, où il avait représenté un manant qui fait la leçon à Louis XIV et prophétise 89, l’avait mis en telle évidence, qu’on lui fabriquait sans cesse le même rôle ; et sa fonction, maintenant, consistait à bafouer les monarques de tous les pays ; brasseur anglais, il insultait Charles Ier ; étudiant de Salamanque, maudissait Philippe II ; ou, père sensible, s’indignait contre la Pompadour, c’était le plus beau ! »[36]
M. Maigron nous signale encore comme caractéristique la prétention à être littérateur ou artiste. « Tout le monde en ambitionne le titre et la qualité, comme s’il y avait enclos dans ce vocable, on ne sait quel charme magique, et quel pouvoir mystérieux »[37].
Frédéric, dès le collège, a une vocation bien arrêtée ; il veut être « le Walter Scott de la France »[38].
Puis il hésite, il est attiré à la fois par la prose, par la poésie, par la musique, par la peinture : « Frédéric, dans ces derniers temps, n’avait rien écrit ; ses opinions littéraires étaient changées : il estimait par-dessus tout la passion ; Werther, René, Franck, Lara, Lélia et d’autres plus médiocres l’enthousiasmaient presque également. Quelquefois la musique lui semblait seule capable d’exprimer ses troubles intérieurs ; alors il rêvait des symphonies ; ou bien la surface des choses l’appréhendait et il voulait peindre. Il avait composé des vers… »[39].
«… Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l’objet, lui était venue. Il se demanda, sérieusement, s’il serait un grand peintre ou un grand poète ; et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier le rapprocheraient de Mme Arnoux »[40].
Frédéric est un paresseux. Il songe bien au Conseil d’État, mais ne prépare pas l’examen ; il a des velléités d’être député, mais n’affronte pas la campagne, électorale. Seule, la perspective d’écrire le décide à aborder le travail. « … Il résolut de composer une Histoire de la Renaissance. Il entassa pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes, il allait au Cabinet des estampes voir les gravures de Marc-Antoine ; il tâchait d’entendre Machiavel »[41].
Il manifeste ce culte de l’art et de la littérature jusque dans son ébauche de profession de foi électorale en 1848 : « Quand le pays fournirait à des hommes comme Delacroix ou Hugo cent mille francs de rente, où serait le mal ? »[42].
M. Maigron nous rapporte, dans cet ordre d’idées, une conversation, qui aurait pu être tenue par des personnages de l’Éducation sentimentale. Elle vaut la peine d’être citée ; par comparaison nous pouvons juger avec quelle exactitude Flaubert a peint cette époque : « Deux camarades de collège se rencontrent sur le boulevard, après plus de quinze ans qu’ils s’étaient perdus de vue. L’un a une situation brillante dans l’industrie, en province ; il est marié, père de famille, considéré, déjà influent. L’autre est resté à Paris, il a écrit quelques vagues pièces qu’il n’a encore pu faire recevoir à aucun théâtre, mais « son tour viendra, il en est sûr ».
« En attendant il est dépenaillé, et sa mine dit avec assez d’éloquence qu’il ne dîne peut-être pas tous les jours. L’ingénieur invite l’homme de lettres. Menu abondant et délicat, qu’un appétit trop aiguisé empêche évidemment le convive de savourer. L’heure est venue de se quitter. « Alors, demande le bohème, tu retournes à tes fourneaux, à tes ouvriers ?
« Mais où retournerais-je ?
« Eh bien, mon cher, je te plains[43]. »
Frédéric n’est pas le seul des héros de l’Éducation à agir d’après ces sentiments.
Deslauriers est un garçon pauvre. Il est intelligent, il est doué de la ténacité qui manque à Frédéric, mais il est atteint d’une hypertrophie d’ambition par trop romantique. Il n’a aucune prétention au littérateur ou à l’artiste, mais il ne veut pas vivre la vie moyenne. Le bon sens lui conseillerait de chercher une honnête petite situation, mais c’est là chose sans importance et indigne de son intérêt. « Deslauriers ambitionnait la richesse, comme moyen de puissance sur les hommes. Il aurait voulu remuer beaucoup de monde, faire beaucoup de bruit, avec trois secrétaires sous ses ordres, et un grand dîner politique une fois par semaine »[44].
Des expériences malheureuses ne le font pas changer : « Chaque déception nouvelle le rejetait plus fortement vers son vieux rêve : un journal où il pourrait s’étaler, se venger, cracher sa bile et ses idées. Fortune et réputation, d’ailleurs, s’ensuivraient. »[45].
Cette disproportion entre le rêve et la réalité conduit nécessairement à des échecs à la fois lamentables et douloureux. C’est le sort des héros de l’Éducation. De là l’impression d’amer pessimisme qui se dégage de ce roman.
Frédéric, après avoir mangé les deux tiers de sa fortune, est contraint de vivre en petit bourgeois, lui qui ne trouvait aucune situation à la hauteur de ses talents.
Deslauriers, qui personnifiait l’arriviste, comme nous disons aujourd’hui, qui n’avait que l’ambition comme règle de conduite, et aucun scrupule, devient préfet, puis descend toujours un échelon plus bas ; il est successivement chef de colonisation en Algérie, secrétaire d’un pacha, gérant d’un journal, courtier d’assurances, enfin employé dans un contentieux.
Et cela n’est rien à côté de l’ironie féroce qui se dégage de la destinée de Sénécal. Ce républicain austère, fanatique d’Alibaud, ce conspirateur impliqué dans l’affaire des bombes incendiaires, toutes les fois qu’on le retrouve dans les pages du livre, on se demande sur quelle barricade il va tomber ou dans quelle geôle il sera martyr de la Liberté ! Tout cela pour le voir finir agent de police au 2 décembre et meurtrier d’un de ses amis.
Ce pessimisme général de l’œuvre n’était pas goûté de George Sand. « Tous les personnages de ce livre sont faibles et avortent, écrivait-elle à Flaubert, sauf ceux qui ont de mauvais instincts… Si l’on m’eût apporté ton livre sans signature, je l’aurais trouvé beau, mais étrange, et je me serais demandé si tu étais un immoral, un sceptique, un indifférent ou un navré »[46].
Au reste le pessimisme faisait le fond du caractère de Flaubert. Les Goncourt ne disaient-ils pas de lui qu’il semblait « porter la fatigue de la vaine escalade de quelque ciel » ? Lui-même a laissé échapper cet aveu : « Je n’ai jamais vu un enfant sans penser qu’il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe »[47].
On peut mettre en regard de l’Éducation sentimentale l’opinion de l’historien de la Monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin, sur la même époque : « Pour le vulgaire, la gouaillerie cynique de Vautrin ou de Robert Macaire, pour les raffinés le dégoût désespéré de Rolla, est-ce donc là qu’est arrivée, en quelques années, cette génération que nous avions vue, à la fin de la Restauration, si riche d’espérances, si confiante dans son orgueil, et qui avait cru trouver dans la révolution de 1830 le signal de sa pleine victoire ? Après ce départ d’une allure si joyeuse et si conquérante, cet arrêt plein de lassitude, de malaise et d’impuissance ; après des dithyrambes et des affirmations si hautaines, un ricanement si grossier ou un sanglot si navrant ; après avoir si sincèrement et si fastueusement proclamé l’amour de l’humanité et prédit son progrès indéfini, une misanthropie si désolée et si méprisante ; tant de scepticisme ironique ou découragé, violent ou mélancolique, après ce que M. Guizot a appelé « l’excessive confiance dans l’intelligence humaine » ; tant de désillusion, de sécheresse ou de rouerie, après tant de vaniteuse et généreuse candeur ; tant d’avortement et de stérilité, après tant de promesses et d’espoirs de fécondité ! Quel contraste et quelle leçon ! »[48]
III
Il serait injuste de considérer l’Éducation comme une simple autobiographie. Le dessein de Flaubert a été visiblement de nous faire pénétrer dans la société française de la fin du règne de Louis-Philippe et la seconde République. Il a voulu surtout nous faire connaître les idées et les sentiments de la génération qui arrivait à l’âge d’homme entre 1840 et 1848.
Un des traits dominants de cette génération a été l’influence romantique. Quelle était au juste cette influence et à quelle époque surtout s’est-elle fait sentir ? « Le romantisme, à donner au mot sa signification la plus étendue, commence au point précis où l’imagination et la sensibilité, l’imagination surtout, usurpent le rôle qui devrait toujours être réservé normalement à l’intelligence et à la raison, et où l’on s’en remet à la faculté la plus capricieuse du soin de connaître de toutes choses et finalement de nous conduire. »[22]
M. Maigron nous donne à l’appui de sa thèse des documents qui s’étendent de 1832 à 1847[23], précisément la période de l’Éducation sentimentale. Et de quels témoins émanent ces documents ? « Leur origine est fort diverse. Il en est, assez peu à la vérité, qui furent écrits par des mains aristocratiques, d’autres, un peu plus nombreux, que signèrent de simples rapins ou des bohèmes. Mais la plupart émanent de jeunes gens et de jeunes femmes qui, sans avoir jamais eu, semble-t-il, une personnalité bien marquée, appartiennent cependant à cette catégorie sociale qui forme en France la meilleure et la plus sûre clientèle des écrivains, surtout quand ces écrivains sont des romanciers ou des auteurs dramatiques. Ces témoins, nous venons de le dire, sont jeunes en général : on ne subit d’influence vraiment sérieuse qu’autant que la formation intellectuelle et morale reste encore inachevée, c’est-à-dire pendant la jeunesse. Leur rang social enfin, étudiants, « apprentis hommes de lettres », avocats, fonctionnaires, petites bourgeoises et femmes de fonctionnaires, leur rang social nous est une garantie qu’ils sont bien représentatifs des classes moyennes de leur temps. Il semble donc qu’ils puissent servir à mesurer avec assez d’exactitude l’action qu’à une époque déterminée le romantisme a exercée sur les mœurs, et la vraie nature et la portée réelle de cette action. »[24]
Ne retrouvons-nous pas là tous ou presque tous les personnages de l’Éducation sentimentale ? Frédéric, Deslauriers, Sénécal, Arnoux, etc., appartiennent à ces milieux, qui subissaient l’influence romantique aux environs de 1840.
L’état d’esprit des personnages de Flaubert répond bien à cette définition de M. Maigron : « Impatience d’abord, puis mépris et dégoût des humbles réalités familières, qui ont le tort inévitable de ne pas se conformer à l’éblouissante idée qu’on s’en était forgé dans des rêveries naïves ; enthousiasme et exaltation constants, culte de la passion tenue pour signe éclatant de force morale, considérée comme source de toute générosité, de toute noblesse, de toute vertu ; haine enfin de tout ce qui peut faire obstacle à l’exercice de l’individualisme ou de la passion, c’est-à-dire la société et ses institutions essentielles : ce sont bien les traits caractéristiques et c’est bien ainsi que l’école de 1830 l’a représentée vivant ou essayant de vivre sa vie »[25].
Dès le début, Flaubert nous présente son héros sous des traits romantiques bien caractérisés : « Frédéric pensait… au plan d’un drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait que le bonheur mérité par l’excellence de son âme tardait à venir. Il se déclama des vers mélancoliques »[26].
Et quand il aperçoit pour la première fois Mme Arnoux : « Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n’aurait voulu rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L’univers venait tout à coup de s’élargir. Elle était le point lumineux où l’ensemble des choses convergeait… »[27].
Ce qui est encore bien romantique, c’est que Frédéric est un maniaque d’exotisme, cette tendance de l’imagination à émigrer dans l’espace ou dans le temps, parce qu’on se trouve mal à l’aise dans son pays ou dans son époque.
Il suppose de suite que Mme Arnoux vient d’un pays étranger ; et ce pays il le recule a plaisir, il le met autant que possible au delà des mers. « Il la supposait d’origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse avec elle »[28].
Son rêve emporte facilement l’image de Mme Arnoux dans un cadre cher aux romantiques, à Venise : « Il se mit à écrire un roman intitulé Sylvio le fils du pêcheur. La chose se passait à Venise. Ce héros, c’était lui-même ; l’héroïne, Mme Arnoux. Elle s’appelait « Antonia » ; et, pour l’avoir, il assassinait plusieurs gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait sous son balcon »[29].
… « Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d’un palmier l’entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s’arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l’embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d’un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d’autruche, dans une robe de brocart…[30] »
On retrouve toujours chez lui la hantise de l’Orient : « Frédéric se meublait un palais à la moresque, pour vivre couché sur des divans de cachemire, au murmure d’un jet d’eau, servi par des pages nègres »[31].
Un jour il a des velléités d’action, il veut « se faire trappeur en Amérique, servir un pacha en Orient, s’embarquer comme matelot… »[32].
La haine de la société, obstacle au bonheur, et des autorités sociales, causes de toutes les injustices et de tous les maux, était un des sentiments en vogue. « Est presque toujours méprisable et vil quiconque a une place dans les cadres réguliers de la société ; et généralement aussi l’abjection du personnage est en raison directe de son importance sociale »[33].
Deslauriers porte un toast, qui peut nous paraître fantaisiste, mais n’en synthétise pas moins les aspirations d’une grande partie de la jeunesse de 1847 : « Je bois à la destruction complète de l’ordre actuel, c’est-à-dire de tout ce qu’on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie, Autorité, État ! — et, d’une voix plus haute — que je voudrais briser comme ceci, en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se fracassa en mille morceaux »[34].
Prenons les idées du brave Dussardier, un des rares personnages sympathiques du livre. « Tout le mal répandu sur la terre, il l’attribuait naïvement au Pouvoir ; et il le haïssait d’une haine essentielle, permanente, qui lui tenait tout le cœur et raffinait sa sensibilité… Qu’il (Sénécal) fût coupable ou non, et sa tentative odieuse, peu importait ! Du moment qu’il était la victime de l’Autorité, on devait le servir »[35].
Flaubert nous fait l’esquisse d’un comédien de vingt-cinquième ordre, qui, à ce point de vue, est tout à fait dans le goût du temps : « Un drame, où il avait représenté un manant qui fait la leçon à Louis XIV et prophétise 89, l’avait mis en telle évidence, qu’on lui fabriquait sans cesse le même rôle ; et sa fonction, maintenant, consistait à bafouer les monarques de tous les pays ; brasseur anglais, il insultait Charles Ier ; étudiant de Salamanque, maudissait Philippe II ; ou, père sensible, s’indignait contre la Pompadour, c’était le plus beau ! »[36]
M. Maigron nous signale encore comme caractéristique la prétention à être littérateur ou artiste. « Tout le monde en ambitionne le titre et la qualité, comme s’il y avait enclos dans ce vocable, on ne sait quel charme magique, et quel pouvoir mystérieux »[37].
Frédéric, dès le collège, a une vocation bien arrêtée ; il veut être « le Walter Scott de la France »[38].
Puis il hésite, il est attiré à la fois par la prose, par la poésie, par la musique, par la peinture : « Frédéric, dans ces derniers temps, n’avait rien écrit ; ses opinions littéraires étaient changées : il estimait par-dessus tout la passion ; Werther, René, Franck, Lara, Lélia et d’autres plus médiocres l’enthousiasmaient presque également. Quelquefois la musique lui semblait seule capable d’exprimer ses troubles intérieurs ; alors il rêvait des symphonies ; ou bien la surface des choses l’appréhendait et il voulait peindre. Il avait composé des vers… »[39].
«… Une faculté extraordinaire, dont il ne savait pas l’objet, lui était venue. Il se demanda, sérieusement, s’il serait un grand peintre ou un grand poète ; et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce métier le rapprocheraient de Mme Arnoux »[40].
Frédéric est un paresseux. Il songe bien au Conseil d’État, mais ne prépare pas l’examen ; il a des velléités d’être député, mais n’affronte pas la campagne, électorale. Seule, la perspective d’écrire le décide à aborder le travail. « … Il résolut de composer une Histoire de la Renaissance. Il entassa pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes, il allait au Cabinet des estampes voir les gravures de Marc-Antoine ; il tâchait d’entendre Machiavel »[41].
Il manifeste ce culte de l’art et de la littérature jusque dans son ébauche de profession de foi électorale en 1848 : « Quand le pays fournirait à des hommes comme Delacroix ou Hugo cent mille francs de rente, où serait le mal ? »[42].
M. Maigron nous rapporte, dans cet ordre d’idées, une conversation, qui aurait pu être tenue par des personnages de l’Éducation sentimentale. Elle vaut la peine d’être citée ; par comparaison nous pouvons juger avec quelle exactitude Flaubert a peint cette époque : « Deux camarades de collège se rencontrent sur le boulevard, après plus de quinze ans qu’ils s’étaient perdus de vue. L’un a une situation brillante dans l’industrie, en province ; il est marié, père de famille, considéré, déjà influent. L’autre est resté à Paris, il a écrit quelques vagues pièces qu’il n’a encore pu faire recevoir à aucun théâtre, mais « son tour viendra, il en est sûr ».
« En attendant il est dépenaillé, et sa mine dit avec assez d’éloquence qu’il ne dîne peut-être pas tous les jours. L’ingénieur invite l’homme de lettres. Menu abondant et délicat, qu’un appétit trop aiguisé empêche évidemment le convive de savourer. L’heure est venue de se quitter. « Alors, demande le bohème, tu retournes à tes fourneaux, à tes ouvriers ?
« Mais où retournerais-je ?
« Eh bien, mon cher, je te plains[43]. »
Frédéric n’est pas le seul des héros de l’Éducation à agir d’après ces sentiments.
Deslauriers est un garçon pauvre. Il est intelligent, il est doué de la ténacité qui manque à Frédéric, mais il est atteint d’une hypertrophie d’ambition par trop romantique. Il n’a aucune prétention au littérateur ou à l’artiste, mais il ne veut pas vivre la vie moyenne. Le bon sens lui conseillerait de chercher une honnête petite situation, mais c’est là chose sans importance et indigne de son intérêt. « Deslauriers ambitionnait la richesse, comme moyen de puissance sur les hommes. Il aurait voulu remuer beaucoup de monde, faire beaucoup de bruit, avec trois secrétaires sous ses ordres, et un grand dîner politique une fois par semaine »[44].
Des expériences malheureuses ne le font pas changer : « Chaque déception nouvelle le rejetait plus fortement vers son vieux rêve : un journal où il pourrait s’étaler, se venger, cracher sa bile et ses idées. Fortune et réputation, d’ailleurs, s’ensuivraient. »[45].
Cette disproportion entre le rêve et la réalité conduit nécessairement à des échecs à la fois lamentables et douloureux. C’est le sort des héros de l’Éducation. De là l’impression d’amer pessimisme qui se dégage de ce roman.
Frédéric, après avoir mangé les deux tiers de sa fortune, est contraint de vivre en petit bourgeois, lui qui ne trouvait aucune situation à la hauteur de ses talents.
Deslauriers, qui personnifiait l’arriviste, comme nous disons aujourd’hui, qui n’avait que l’ambition comme règle de conduite, et aucun scrupule, devient préfet, puis descend toujours un échelon plus bas ; il est successivement chef de colonisation en Algérie, secrétaire d’un pacha, gérant d’un journal, courtier d’assurances, enfin employé dans un contentieux.
Et cela n’est rien à côté de l’ironie féroce qui se dégage de la destinée de Sénécal. Ce républicain austère, fanatique d’Alibaud, ce conspirateur impliqué dans l’affaire des bombes incendiaires, toutes les fois qu’on le retrouve dans les pages du livre, on se demande sur quelle barricade il va tomber ou dans quelle geôle il sera martyr de la Liberté ! Tout cela pour le voir finir agent de police au 2 décembre et meurtrier d’un de ses amis.
Ce pessimisme général de l’œuvre n’était pas goûté de George Sand. « Tous les personnages de ce livre sont faibles et avortent, écrivait-elle à Flaubert, sauf ceux qui ont de mauvais instincts… Si l’on m’eût apporté ton livre sans signature, je l’aurais trouvé beau, mais étrange, et je me serais demandé si tu étais un immoral, un sceptique, un indifférent ou un navré »[46].
Au reste le pessimisme faisait le fond du caractère de Flaubert. Les Goncourt ne disaient-ils pas de lui qu’il semblait « porter la fatigue de la vaine escalade de quelque ciel » ? Lui-même a laissé échapper cet aveu : « Je n’ai jamais vu un enfant sans penser qu’il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe »[47].
On peut mettre en regard de l’Éducation sentimentale l’opinion de l’historien de la Monarchie de Juillet, M. Thureau-Dangin, sur la même époque : « Pour le vulgaire, la gouaillerie cynique de Vautrin ou de Robert Macaire, pour les raffinés le dégoût désespéré de Rolla, est-ce donc là qu’est arrivée, en quelques années, cette génération que nous avions vue, à la fin de la Restauration, si riche d’espérances, si confiante dans son orgueil, et qui avait cru trouver dans la révolution de 1830 le signal de sa pleine victoire ? Après ce départ d’une allure si joyeuse et si conquérante, cet arrêt plein de lassitude, de malaise et d’impuissance ; après des dithyrambes et des affirmations si hautaines, un ricanement si grossier ou un sanglot si navrant ; après avoir si sincèrement et si fastueusement proclamé l’amour de l’humanité et prédit son progrès indéfini, une misanthropie si désolée et si méprisante ; tant de scepticisme ironique ou découragé, violent ou mélancolique, après ce que M. Guizot a appelé « l’excessive confiance dans l’intelligence humaine » ; tant de désillusion, de sécheresse ou de rouerie, après tant de vaniteuse et généreuse candeur ; tant d’avortement et de stérilité, après tant de promesses et d’espoirs de fécondité ! Quel contraste et quelle leçon ! »[48]