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L’Éducation sentimentale, éd. Conard, 1910Chapitre 25 / 30

LES ÉBAUCHES.


Au mois de novembre 1863, Flaubert achevait le Château des Cœurs, dont il ne lui restait plus que les vers à écrire, et au mois de février suivant, il écrivait aux frères de Goncourt : « J’ai fait le plan de deux livres qui ne me satisfont ni l’un ni l’autre. Le premier est une série d’analyses et de potins médiocres sans grandeur ni beauté. » C’est sous cet aspect que, pour la première fois, nous apparaît l’idée de l’Éducation sentimentale. Jusqu’au mois de septembre, Flaubert rassemble, selon son procédé rigoureux d’exactitude, une importante documentation, et d’après les scénarios multiples trouvés dans ses papiers, nous voyons peu à peu le livre atteindre une ampleur imprévue dès le début. Après avoir lu Lamennais, Saint-Simon, Fourier, Proudhon (Lettre à Mme Roger des Genettes), accompli le voyage de Paris à Montereau (Lettre à Jules Duplan), dont il décrira les paysages dans le premier chapitre de son livre, visité la forêt de Fontainebleau, dont il fait un croquis que nous publions plus loin et qu’il développera lors de la promenade de Frédéric et de Rosanette (p. 465), après s’être assuré des moyens de communication et, en les parcourant, des routes établies à l’époque (Lettre à Jules Duplan), Flaubert commence l’écriture de son roman et, cette fois, c’est sous cette forme qu’il l’annonce à Mlle Leroyer de Chantepie : « Je veux faire l’histoire morale des hommes de ma génération, sentimentale serait plus vrai. C’est un livre d’amour, de passion, mais de passion telle qu’elle peut exister maintenant, c’est-à-dire inactive. » En 1866 et 1807, il étudie la Révolution de 1848 ; il consulte Sainte-Beuve, George Sand, Duruy, Michelet, Armand Barbès (voir Correspondance, III), il annote 27 volumes sur cette époque (Lettre à Louis Bouilhet). Un peu plus tard, en 1868, alors qu’il doit décrire le cérémonial funéraire déployé aux obsèques de M. Dambreuse (p. 544), il quitte Croisset pour Paris : « Je viens de relire mon plan. Tout ce que j’ai encore à écrire m’épouvante, ou plutôt m’écœure à vomir… Je me suis trimballé aux Pompes funèbres, au Père-Lachaise, etc. » (Lettre à George Sand, voir Correspondance, III).

Nous avons trouvé mêlé aux ébauches le plan du champ de courses établi au Champ de Mars. Les notes descriptives qui en couvraient les marges indiquent avec quel scrupule Flaubert tenait à l’exactitude des détails. (Voir, p. 296, la rencontre de Frédéric et de Rosanette avec Mme Arnoux sur le champ de courses.)

Sur 2355 feuillets écrits au recto et au verso, s’étend l’ébauche de l’Éducation sentimentale. Selon son habitude, Flaubert écrit d’esquisse en esquisse, raye de diagonales sa première ébauche et la reprend au verso. C’est d’après ce texte qu’il écrit son manuscrit définitif. L’aspect de ces 2355 feuillets, criblés d’alinéas entiers couverts de larges traits d’encre, de phrases supprimées, de ratures en tous sens, de marges encombrées de notes surchargées, est incomparable. Nous avons cherché en vain à suivre Flaubert dans quelques-uns de ses développements pour en donner ici l’indication, il nous a été impossible de le faire. Nous avons choisi parmi ces ébauches les pages les plus claires pour les reproduire, et elles sont de la dernière reprise. Cependant nous avons pu constater, d’après certains mots ou quelques phrases retranscrites presque intégralement, que le premier chapitre avait été esquissé sept fois et que la description de la forêt de Fontainebleau, qui forme quatre pages du livre, avait donné lieu à des reprises multiples couvrant 72 feuillets ; des pages sont entièrement sacrifiées. « Moi, je travaille furieusement. Je viens de faire une description de la forêt de Fontainebleau qui m’a donné envie de me pendre à un de ses arbres », écrit-il à George Sand. Quant aux émeutes de la Révolution de 1848, nous avons renoncé à en suivre l’écriture sous l’encombrement des surcharges, le dialogue paraît avoir donné lieu à de grosses difficultés, et d’importantes simplifications ont été faites en raison de nombreux feuillets rayés des deux côtés ; ce n’est qu’au début de l’année 1868 que l’exécution en a été commencée.

Page de première ébauche de l’Éducation sentimentale.
Page de première ébauche de l’Éducation sentimentale.
Page de deuxième ébauche de l’Éducation sentimentale.
Page de deuxième ébauche de l’Éducation sentimentale.

Parmi ces 2355 feuillets, nous avons trouvé des fragments de nombreux scénarios et des scénarios entiers du roman, mais ils sont indéchiffrables et leur développement nous met dans l’impossibilité de les publier. Nous avons distingué un feuillet contenant l’esquisse d’après nature que fit Flaubert de la forêt de Fontainebleau (voir développement, p. 465). Nous la publions en conservant sa disposition originale :

Fontainebleau.
Notes de mon carnet.

Feuilles de chêne, sèches par terre — Le soleil y fait comme des taches d’or sur un tapis brun.

Silence — Un petit cri d’oiseau très faible — Le cheval souffle.

Écureuil noir mangeant un champignon.

L’homme aux vipères avec une boîte grillée.

Parfois le 1er plan dans l’ombre et les fonds éclairés. Entre les pieds des grands arbres espacés, les fougères comme des danseuses avec leurs pipes — La lumière sur les cimes des arbres. Ciel bleu.

Dans les tranchées de sable, le sable coupé est si fin et si doux qu’il ressemble presqu’à du pain.

Dans les grandes futaies, les longs troncs ont des positions différentes, quelques-uns obliques au milieu des autres tout droits.

À de certaines places, l’herbe est rase comme un tapis de billard râpé.

Parfois dans les anciennes routes abandonnées, l’herbe repousse.

Une biche avec son faon.

Différence d’aspects suivant les espèces d’arbres (bouleaux, pins, chênes, genévriers) et les heures du jour.

L’ombre d’un grand tronc fait, en plein soleil, une barre sur la route, on marche dessus.

Nature à la fois mélancolique, riante.

Toutes ces choses magnifiques qui ne pensent pas donnent à penser.

La solitude pousse à la révolte — renaître l’instinct sauvage.

Une république de cirons travaille le pied d’un chêne — une araignée enveloppée de sa toile guette un moucheron — des fils de la Vierge se balancent aux buissons — gazouillements, susurrements, appels d’oiseau à oiseau, d’insecte à insecte, de fleur à fleur.

Les pins font une plainte d’orgue — houle de la verdure — perspective à vol d’oiseau — sentir de la pluie nouvellement tombée.

Un fluide voluptueux anime plantes, fleurs, insectes, oiseaux, papillons.