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L’Éducation sentimentale, éd. Conard, 1910V

L’Éducation sentimentale, éd. Conard, 1910
Chapitre 24 / 30

V

Flaubert disait une fois, en 1871, en montrant les ruines des Tuileries : « Si l’on avait compris l’Éducation sentimentale, rien de tout cela ne serait arrivé »[79]. Ces paroles sont bien obscures. Il est difficile de trouver quel sens Flaubert pouvait exactement leur donner. Par contre il n’est pas exagéré de dire que l’Éducation nous fournit, en quelque sorte, la clef de ces événements ; elle nous fait mieux comprendre la politique extérieure du second Empire.

Il y avait une fermentation extraordinaire dans toute l’Europe à la fin du règne de Louis-Philippe ; c’était la conséquence directe des agitations nationales provoquées par les guerres de Napoléon Ier. Des insurrections éclatent dans toute l’Italie. En Allemagne, le roi de Prusse devient constitutionnel. Ces mouvements rencontrent d’autant plus de sympathie dans l’opinion française, qu’ils sont dirigés contre l’Autriche, l’Autriche abhorrée, symbole vivant des traités de Vienne, de la Sainte-Alliance, de l’ancien régime féodal ! Lorsque Frédéric Moreau et ses amis s’entretiennent de leurs espérances politiques, l’horizon pour eux n’est pas limité à la France : « Du reste le moment approchait… le Piémont, Naples, la Toscane… »[80].

Il faut bien reconnaître que la diplomatie de Louis-Philippe fut plus clairvoyante en cette matière que l’opinion publique et n’en subit pas les entraînements. Une des raisons pour lesquelles Thiers avait été congédié du ministère était le réveil national que sa politique belliqueuse provoquait en Allemagne. En 1847, Guizot envisageait de façon presque prophétique le rôle de la Prusse en Allemagne, si l’on en juge par cette note adressée à l’ambassadeur de France à Vienne : « Un fait considérable vient de s’accomplir en Allemagne. Le roi de Prusse a donné une constitution à ses États ; ce que lord Palmerston voit surtout dans cet événement, c’est un triomphe de l’esprit libéral… et c’est dans ce sens qu’il travaille à attirer l’événement et à l’exploiter. Nous n’avons certes aucun éloignement pour l’extension du régime constitutionnel en Europe, et nous aussi, au moins autant que l’Angleterre, nous pouvons la regarder comme possible. Mais nous voyons dans ce qui se passe en Prusse deux choses : d’une part, le fait purement intérieur pour la Prusse, le changement apporté dans son mode de gouvernement au dedans ; d’autre part, le fait extérieur et germanique, la situation nouvelle que, par suite de ce changement, la Prusse prend ou pourra prendre en Allemagne. Nous n’avons, quant au premier de ces faits, aucun rôle à jouer, aucune influence à exercer ; le changement des institutions intérieures de la Prusse excite notre intérêt sans appeler notre action. Le changement de sa situation en Allemagne, au contraire, nous préoccupe fort, et notre politique y est fort engagée. Nous sommes frappés du grand parti que la Prusse ambitieuse pourrait désormais tirer en Allemagne des deux idées qu’elle tend évidemment à s’approprier : l’unité germanique et l’esprit libéral. Elle pourrait à l’aide de ces deux leviers, saper peu à peu l’indépendance des États allemands secondaires, et les attirer, les entraîner, les enchaîner à sa suite, de manière à altérer profondément l’ordre germanique actuel et, par suite, l’ordre européen. Or l’indépendance, l’existence tranquille et forte des États secondaires de l’Allemagne nous importent infiniment, et nous ne pouvons entrevoir la chance qu’ils soient compromis ou seulement affaiblis au profit d’une puissance unique, sans tenir grand compte de cette chance et la faire entrer pour beaucoup dans notre politique. Il y a donc pour nous, dans ce qui se passe en Prusse, tout autre chose que ce que paraît y voir lord Palmerston, et nous y regarderons de très près. Qu’en pense le prince de Metternich ? Quelle conduite l’Autriche tiendra-t-elle en cette circonstance ? Nous avons grand intérêt à le savoir »[81].

À l’égard de l’Italie, Guizot montrait la même prudence. L’opinion française et ses organes favoris ne partageaient pas la manière de voir du Gouvernement ; les intérêts étaient laissés de côté ; on ne voulait voir que la question de sentiments, et l’on reprochait à Guizot de marcher d’accord avec l’Autriche réactionnaire contre la Prusse constitutionnelle et l’Italie libérale[82].

Nous retrouvons dans l’Éducation sentimentale un écho de ces accusations. Deslauriers reproche à Guizot d’être « à la remorque de l’Autrichien »[83].

Au reste, Guizot ne tarde pas à disparaître, avec Louis-Philippe, derrière les barricades de Février. Ce jour-là, Dussardier, qui a fait le coup de feu, ne borne pas sa joie à l’avènement de la République Française, il salue l’affranchissement de l’Europe entière[84].

Et l’on put se demander un instant s’il n’avait pas raison ; la Révolution était partout. Frédéric Moreau en frémissait d’enthousiasme : « Il lui sembla qu’une aurore magnifique allait se lever. Rome, Vienne, Berlin étaient en insurrection, les Autrichiens chassés de Venise, toute l’Europe s’agitait »[85]

En 1851, ce sont des déceptions et des découragements que Dussardier confie à Frédéric. Il ne se lamente pas seulement sur l’écrasement des républicains et le triomphe de la réaction en France, mais sur « la pauvre Pologne », « la pauvre Venise », « la pauvre Hongrie »[86]. Écœuré, désespéré, il va se faire tuer, lors du coup d’État du 2 décembre, devant Tortoni[87].

… Le Prince, qui arrivait au pouvoir ce jour-là, devait s’inspirer des idées de Dussardier en politique extérieure. Le résultat, nous le connaissons ! Le réveil lamentable après le rêve magnifique ; un échec dans l’ordre politique comparable à l’échec des personnages de l’Éducation dans l’ordre individuel.

Le peuple, qui incarnait avec tant d’héroïsme la nationalité opprimée, la Pologne, est resté dans les fers. La nation de proie par excellence, la Prusse, a réussi à former autour d’elle la nationalité allemande. Et tout cela, grâce aux « aberrations » de la politique extérieure, de l’Empire, pour employer l’expression d’un écrivain bonapartiste[88].

Napoléon III avait eu dans sa jeunesse les aspirations de Dussardier. Carbonaro, il avait rêvé l’affranchissement de l’Italie ; empereur, il voulut la réaliser. C’était déjà une incompréhension excessive des intérêts français : « À ne considérer que les intérêts égoïstes, la formation du royaume d’Italie fut désavantageuse pour la France. En effet, malgré la cession de la Savoie et de Nice, la sécurité sur la frontière du Sud-Est n’est plus aujourd’hui aussi grande qu’avant 1860, au temps de l’Italie morcelée. Il a fallu consacrer d’importantes ressources et une bonne partie de nos forces militaires à l’organisation de la défense dans la région du Rhône. D’autre part, la France a cessé d’être la seule grande puissance sur la Méditerranée, et son influence séculaire dans le Levant est aujourd’hui menacée par l’active et intelligente concurrence de l’Italie »[89]

Et ce n’est pas tout. Solférino, Castelfidardo, Sadowa et Sedan sont les quatre étapes de la même route.

En 1866, toujours pour servir l’Italie, Napoléon III prépare l’unité allemande. « Hanté du désir d’assurer la possession de la Vénétie à Victor-Emmanuel, il lui conseilla d’adhérer aux propositions d’entente faites par Bismarck et l’engagea à traiter avec la Prusse contre l’Autriche »[90].

Cette politique n’eût pas été possible sans la complicité de l’opinion publique française. Et cette opinion était en grande partie celle de contemporains de Frédéric Moreau, de ceux qui étaient arrivés à l’âge d’homme entre 1840 et 1848, et avaient fait leur éducation politique à cette époque sous des influences romantiques. Ils voyaient dans la politique extérieure de Napoléon III la réalisation d’une partie de leurs rêves de jeunesse et ne prévoyaient pas les conséquences, qui pèsent aujourd’hui si lourdement sur nous et sur l’Europe.


  1. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 391.
  2. Correspondance, 4e série.
  3. Idem.
  4. Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1869. Voir Opinions de la presse.
  5. Journal des Débats, 14 décembre 1869. Voir Opinions de la presse.
  6. Temps, 7 décembre 1869. Voir Opinions de la presse.
  7. Figaro, 20 novembre 1869.
  8. Liberté, 22 décembre 1869. Voir Opinions de la presse.
  9. Correspondance entre George Sand et Gustave Flaubert, p. 196.
  10. Idem, p. 433.
  11. Barbey d’Aurevilly. Le Roman contemporain, p. 105.
  12. Faguet. Flaubert, p. 126.
  13. Faguet. Flaubert, p. 344.
  14. Idem, p. 338.
  15. Correspondance, Ire série.
  16. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 337 et 338.
  17. Caroline Commanville. Souvenirs sur Gustave Flaubert, p. 14.
  18. Caroline Commanville. Souvenirs sur Gustave Flaubert, p. 30.
  19. L’Éducation sentimentale, p. 34.
  20. Correspondance, Ire série.
  21. Caroline Commanville. Souvenirs sur Gustave Flaubert, p. 35.
  22. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, préface, p. iii.
  23. Idem, p. iii.
  24. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, préface, p. ix et x.
  25. Idem, p. 2.
  26. L’Éducation sentimentale, p. 3.
  27. L’Éducation sentimentale, p. 12.
  28. Idem, p. 7.
  29. Idem, p. 34.
  30. Idem, p. 97 et 98.
  31. Idem, p. 76.
  32. Idem, p. 133.
  33. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, p. 361.
  34. L’Éducation sentimentale, p. 200.
  35. Idem, p. 333.
  36. Idem, p. 250.
  37. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, p. 74.
  38. L’Éducation sentimentale, p. 19.
  39. L’Éducation sentimentale, p. 21.
  40. Idem, p. 71.
  41. Idem, p. 265 et 266.
  42. Idem, p. 430.
  43. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, préface, p. 91 et 92.
  44. L’Éducation sentimentale, p. 76.
  45. Idem, p. 219.
  46. Correspondance entre George Sand et Gustave Flaubert, p. 442.
  47. Correspondance, 1re série.
  48. Thureau-Dangin. Histoire de la Monarchie de Juillet, t. I, p. 383.
  49. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 341.
  50. Correspondance, 3e série.
  51. Correspondance, 4e série.
  52. Correspondance, 4e série. Voir notamment ses appréciations sur la guerre de 1870.
  53. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 291 et 292.
  54. Correspondance, 1re série.
  55. Caroline Commanville. Souvenirs sur Gustave Flaubert, p. 23.
  56. Correspondance, 1re série.
  57. L’Éducation sentimentale, p. 26 et 27.
  58. L’Éducation sentimentale, p. 342. À rapprocher d’une appréciation de Renan citée plus loin.
  59. Idem, p. 227.
  60. Idem, p. 339.
  61. Thureau-Dangin t. VI, p. 48 et 49.
  62. Thureau-Dangin, t. VI, p. 53 et 54.
  63. L’Éducation sentimentale, p. 425.
  64. L’Éducation sentimentale, p. 426.
  65. Idem, p. 488 et 489.
  66. Idem, p. 483.
  67. Idem, p. 492.
  68. Idem, p. 521 et 522.
  69. L’Éducation sentimentale, p. 597.
  70. Eugène Ténot. Paris en décembre 1851, p. 132.
  71. Thureau-Dangin, t. V, p. 144.
  72. L’Éducation sentimentale, p. 22.
  73. L’Éducation sentimentale, p. 161 et 162.
  74. Idem, p. 427.
  75. Idem, p. 434.
  76. Idem, p. 422 et 423.
  77. Idem, p. 428.
  78. Correspondance, 3e série.
  79. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 342.
  80. L’Éducation sentimentale, p. 377.
  81. Thureau-Dangin, t. VII, p. 167 et 168.
  82. Thureau-Dangin, t. VII, p. 171.
  83. L’Éducation sentimentale, p. 377.
  84. Idem, p. 419.
  85. Idem, p. 427.
  86. Idem, p. 571.
  87. Idem, p. 539.
  88. Jules Delafosse. Revue hebdomadaire, 19 février 1910, p. 331.
  89. Albert Malet. Histoire contemporaine, p. 444.
  90. Idem, p. 462.



  1. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 391.
  2. Correspondance, 4e série.
  3. Idem.
  4. Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1869. Voir Opinions de la presse.
  5. Journal des Débats, 14 décembre 1869. Voir Opinions de la presse.
  6. Temps, 7 décembre 1869. Voir Opinions de la presse.
  7. Figaro, 20 novembre 1869.
  8. Liberté, 22 décembre 1869. Voir Opinions de la presse.
  9. Correspondance entre George Sand et Gustave Flaubert, p. 196.
  10. Idem, p. 433.
  11. Barbey d’Aurevilly. Le Roman contemporain, p. 105.
  12. Faguet. Flaubert, p. 126.
  13. Faguet. Flaubert, p. 344.
  14. Idem, p. 338.
  15. Correspondance, Ire série.
  16. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 337 et 338.
  17. Caroline Commanville. Souvenirs sur Gustave Flaubert, p. 14.
  18. Caroline Commanville. Souvenirs sur Gustave Flaubert, p. 30.
  19. L’Éducation sentimentale, p. 34.
  20. Correspondance, Ire série.
  21. Caroline Commanville. Souvenirs sur Gustave Flaubert, p. 35.
  22. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, préface, p. iii.
  23. Idem, p. iii.
  24. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, préface, p. ix et x.
  25. Idem, p. 2.
  26. L’Éducation sentimentale, p. 3.
  27. L’Éducation sentimentale, p. 12.
  28. Idem, p. 7.
  29. Idem, p. 34.
  30. Idem, p. 97 et 98.
  31. Idem, p. 76.
  32. Idem, p. 133.
  33. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, p. 361.
  34. L’Éducation sentimentale, p. 200.
  35. Idem, p. 333.
  36. Idem, p. 250.
  37. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, p. 74.
  38. L’Éducation sentimentale, p. 19.
  39. L’Éducation sentimentale, p. 21.
  40. Idem, p. 71.
  41. Idem, p. 265 et 266.
  42. Idem, p. 430.
  43. Louis Maigron. Le Romantisme et les mœurs, préface, p. 91 et 92.
  44. L’Éducation sentimentale, p. 76.
  45. Idem, p. 219.
  46. Correspondance entre George Sand et Gustave Flaubert, p. 442.
  47. Correspondance, 1re série.
  48. Thureau-Dangin. Histoire de la Monarchie de Juillet, t. I, p. 383.
  49. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 341.
  50. Correspondance, 3e série.
  51. Correspondance, 4e série.
  52. Correspondance, 4e série. Voir notamment ses appréciations sur la guerre de 1870.
  53. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 291 et 292.
  54. Correspondance, 1re série.
  55. Caroline Commanville. Souvenirs sur Gustave Flaubert, p. 23.
  56. Correspondance, 1re série.
  57. L’Éducation sentimentale, p. 26 et 27.
  58. L’Éducation sentimentale, p. 342. À rapprocher d’une appréciation de Renan citée plus loin.
  59. Idem, p. 227.
  60. Idem, p. 339.
  61. Thureau-Dangin t. VI, p. 48 et 49.
  62. Thureau-Dangin, t. VI, p. 53 et 54.
  63. L’Éducation sentimentale, p. 425.
  64. L’Éducation sentimentale, p. 426.
  65. Idem, p. 488 et 489.
  66. Idem, p. 483.
  67. Idem, p. 492.
  68. Idem, p. 521 et 522.
  69. L’Éducation sentimentale, p. 597.
  70. Eugène Ténot. Paris en décembre 1851, p. 132.
  71. Thureau-Dangin, t. V, p. 144.
  72. L’Éducation sentimentale, p. 22.
  73. L’Éducation sentimentale, p. 161 et 162.
  74. Idem, p. 427.
  75. Idem, p. 434.
  76. Idem, p. 422 et 423.
  77. Idem, p. 428.
  78. Correspondance, 3e série.
  79. Maxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. II, p. 342.
  80. L’Éducation sentimentale, p. 377.
  81. Thureau-Dangin, t. VII, p. 167 et 168.
  82. Thureau-Dangin, t. VII, p. 171.
  83. L’Éducation sentimentale, p. 377.
  84. Idem, p. 419.
  85. Idem, p. 427.
  86. Idem, p. 571.
  87. Idem, p. 539.
  88. Jules Delafosse. Revue hebdomadaire, 19 février 1910, p. 331.
  89. Albert Malet. Histoire contemporaine, p. 444.
  90. Idem, p. 462.