Le soleil de midi dardait ses flammes
subtiles et blanches. Pas un nuage dans le
ciel, pas un souffle dans l’air. Sur le vaste
repos des choses, seule, la lumière dansait et
menait à l’horizon sa ronde ardente. Dans le
Mail désert, l’ombre s’abattait inerte et lourde
au pied des ormes. Un cantonnier dormait
au fond du fossé qui borde les remparts. Les
oiseaux se taisaient.
Assis sur le bout ombreux d’un banc aux
trois quarts trempé de soleil, M.Bergeret
oubliait, sous les arbres classiques, dans la solitude aimable, sa femme et ses trois
filles et sa vie étroite dans son étroit logis,
jouissait, comme Ésope, de la liberté de
son esprit et promenait, à l’aventure, son
imagination critique parmi les vivants et les
morts.
Cependant M.l’abbé Lantaigne, supérieur
du grand séminaire, passait, son bréviaire
à la main, par la grande allée du Mail.
M.Bergenet se leva pour offrir au prêtre,
sur le banc, la place à l’ombre. M.Lantaigne vint l’occuper sans hâte, avec cette
dignité sacerdotale qui ne le quittait jamais
et qui était chez lui la simplicité même.
M.Bergeret s’assit près de lui à l’endroit où
l’ombre tombait mêlée de lumière du bout
éclairci des rameaux, en sorte que son vêtement noir se couvrit de disques d’or, et que
sur ses prunelles éblouies ses paupières commencèrent de cligner.
Il complimenta M.l’abbé Lantaigne en ces
termes:
— Monsieur l’abbé, on dit partout que
vous serez appelé à l’évêché de Tourcoing.
J’en accepte l’augure et j’ose l’espérer
Mais ce choix est trop bon pour n’être
pas douteux. On vous croit monarchiste, et
cela vous nuit. N’êtes-vous pas républicain
comme le pape?
m. lantaigne. — Je suis républicain
comme le pape. C’est-à-dire que je suis en
paix et non en guerre avec le gouvernement
de la République. Mais la paix n’est pas
l’amour. Et je n’aime pas la République.
m. bergeret. — Je devine vos raisons.
Vous lui reprochez d’être hostile au clergé
et libre penseuse.
m. lantaigne. — Assurément, je lui
reproche d’être impie et ennemie des prêtres.
Mais cette impiété, ces inimitiés ne lui sont
pas essentielles. Elles sont le fait de républicains, non de la République. Elles diminuent ou grandissent à tous les changements de personnes. Elles sont moindres aujourd’hui qu’elles n’étaient hier. Elles croîtront
peut-être demain. Peut-être viendra-t-il un
temps ou elles n’existeront pas plus qu’elles
n’existaient sous le principat du maréchal
de Mac-Mahon, ou du moins dans les prémices trompeuses de ce principat, et sous le
ministère décevant du 16 Mai. Elles sont
des hommes et non des choses. Mais fût-elle
respectueuse de la religion et de ses ministres,
je haïrais encore la République.
m. bergeret. — Pourquoi?
m. lantaigne. — Parce qu’elle est la
diversité. En cela, elle est essentiellement
mauvaise.
m. bergeret. — Je ne vous entends pas
bien, monsieur l’abbé.
m. lantaigne. — Cela tient à ce que vous
n’avez pas l’esprit théologique. Autrefois les
laïques eux-mêmes en recevaient quelque
empreinte. Leurs cahiers de collège, qu’ils
conservaient, leur fournissaient des éléments de philosophie. Cela est vrai principalement
pour les hommes du xviiesiècle. Alors tous
ceux qui avaient des lettres savaient raisonner,
même les poètes. C’est la doctrine de Port-Royal qui soutient la Phèdre de Racine. Mais
aujourd’hui que la théologie est retirée dans
les séminaires personne ne sait plus raisonner,
et les gens du monde sont presque aussi
sots que les poètes et les savants. M.de Terremondre ne me disait-il pas hier, sur
le Mail, croyant bien dire, que l’Église et
l’État doivent se faire des concessions réciproques? On ne sait plus, on ne pense plus.
De vaines paroles se croisent dans l’air.
Nous sommes à Babel. Vous, monsieur Bergeret, vous avez pratiqué Voltaire beaucoup
plus que saint Thomas.
m. bergeret. — Il est vrai. Mais ne
disiez-vous pas, monsieur l’abbé, que la
République est la diversité, et qu’en cela
elle est essentiellement mauvaise? C’est ce
que je vous supplie de m’expliquer. Peut-être parviendrai-je à vous comprendre. J’ai plus
de théologie que vous ne m’en accordez. J’ai
lu Baronius, la plume à la main.
m. lantaigne. — Baronius n’est qu’un
annaliste, mais le plus grand de tous; et je
suis bien sûr que vous n’avez su tirer de
lui que des bagatelles historiques. Si vous
étiez théologien le moins du monde, vous
ne seriez ni surpris ni déconcerté de ce que
je viens de vous dire.
» La diversité est détestable. Le caractère
du mal est d’être divers. Ce caractère est
manifeste dans le gouvernement de la République, qui plus qu’aucun autre s’éloigne
de l’unité. Il lui manque avec l’unité l’indépendance, la permanence et la puissance. Il
lui manque la connaissance, et l’on peut
dire de lui qu’il ne sait ce qu’il fait. Bien
qu’il dure pour notre châtiment, il n’a pas
la durée. Car l’idée de durée implique celle
d’identité, et la République n’est jamais un
jour ce qu’elle était la veille. Sa laideur même et ses vices ne lui appartiennent pas.
Et vous avez vu qu’elle n’en était point
déshonorée. Des hontes, des scandales qui
eussent ruiné le plus puissant empire l’ont
recouverte sans dommage. Elle n’est pas
destructible, elle est la destruction. Elle est
la dispersion, elle est la discontinuité, elle
est la diversité, elle est le mal.
m. bergeret. — Parlez-vous de la République en général, ou seulement de la nôtre?
m. lantaigne. — Évidemment, je ne
considère ni la République romaine, ni la
batave, ni l’helvétique, mais seulement la
française. Car ces gouvernements n’ont de
commun que le nom, et vous ne croirez pas
que je les juge sur le mot dont on les
nomme, ni même sur ce qu’ils semblent
opposés, les uns comme les autres, à la
monarchie, opposition qui n’est pas condamnable en soi; mais la République en
France n’est qu’un manque de prince et un
défaut d’autorité. Et ce peuple était trop vieux lors de l’amputation pour ne pas
craindre qu’il n’en meure.
m. bergeret. — Toutefois la France a
déjà survécu vingt-sept ans à l’Empire,
quarante-huit ans à la royauté bourgeoise et
soixante-six ans à la royauté légitime.
m. lantaigne. — Dites plutôt que, depuis un siècle, la France, blessée à mort,
traîne dans des alternatives de fureur et
d’abattement un reste misérable de vie. Et
ne croyez pas que je flatte le temps passé
ni que je suspende mes regrets aux images
trompeuses d’un âge d’or qui ne fut jamais.
La condition des peuples m’est connue. Leurs
heures sont marquées par des périls, leurs
jours par des malheurs. Et il est juste et
nécessaire qu’il en soit ainsi. Leur vie, comme
celle des hommes, si elle était exempte
d’épreuves, ne se comprendrait pas. L’histoire
antique de la France est pleine de crimes et
d’expiations. Dieu châtia sans cesse cette
nation avec le zèle d’un infatigable amour, et sa bonté ne lui épargna, dans le temps
des rois, aucune souffrance. Mais, étant
chrétienne alors, ses maux lui étaient utiles
et précieux. Elle y reconnaissait le caractère
auguste du châtiment. Elle en tirait des
leçons, des mérites, le salut, la force et la
gloire. Maintenant ses souffrances n’ont plus
de sens pour elle; elle ne les comprend ni
ne les consent. En subissant l’épreuve, elle
s’y refuse. Et l’insensée veut être heureuse!
C’est qu’en perdant la foi en Dieu, on perd
avec l’idée de l’absolu l’intelligence du relatif
et jusqu’au sentiment de l’histoire. Dieu seul
forme la suite logique des événements
humains, qui, sans lui, ne se succèdent plus
d’une manière intelligible et concevable. Et
depuis cent ans l’histoire de France est une
énigme pour les Français. Pourtant il y eut
de nos jours une heure solennelle d’attente
et d’espoir.
» Le cavalier qui passe à l’heure marquée
par Dieu et qui se nomme tour à tour Salmanasar, Nabuchonodosor, Cyrus, Cambyse,
Memmius, Titus, Alaric, Attila, MahometII,
Guillaume, avait passé avec le feu sur la
France. Humiliée, sanglante et mutilée, elle
leva les yeux au ciel, Que ce moment lui soit
compté! Elle parut comprendre, recouvrer
l’intelligence avec la foi, connaître le prix
et l’usage de ses maux immenses et providentiels. Elle suscita des hommes justes,
des chrétiens, pour en former une assemblée
souveraine. On vit cette assemblée, renouvelant un usage solennel, vouer la France
au cœur de Jésus. On vit, comme au temps
de saint Louis, les basiliques s’élever sur les
montagnes, aux regards des cités pénitentes;
on vit les meilleurs citoyens préparer la
restauration de la monarchie.
m. bergeret, bas. — 1. L’Assemblée
de Bordeaux; 2. Le Sacré-Cœur de Montmartre et l’Église de Fourvières à Lyon.
3. la Commission des neuf, et la mission de
M.Chesnelong.
m. lantaigne. — Que dites-vous?
m. bergeret. — Rien. J’annote la suite
du Discours sur l’Histoire universelle.
m. lantaigne. — Ne raillez point et ne
niez point. On écoutait venir sur les routes
les chevaux blancs qui ramenaient le roi.
Henri Dieudonné venait rétablir le principe
d’autorité d’où sortent les deux forces sociales: le commandement et l’obéissance; il
venait restaurer l’ordre humain avec l’ordre
divin, la sagesse politique avec l’esprit religieux, la hiérarchie, la loi, la règle, la liberté
véritable, l’unité. La nation, renouant ses
traditions, retrouvait avec le sens de sa mission le secret de sa puissance et le signe de la
victoire… Dieu ne le voulut pas. Ces grands
desseins, traversés par l’ennemi qui nous
haïssait encore après avoir satisfait sa haine,
combattus par un grand nombre de Français,
mal soutenus par ceux-là mêmes qui les
avaient formés, furent rompus en un jour. La
frontière de la patrie fut fermée à Henri Dieudonné, et le peuple tomba en République;
c’est-à-dire qu’il répudia son héritage, qu’il
renonça à ses droits et à ses devoirs, pour
se gouverner à son gré et vivre à son aise
dans cette liberté que Dieu gêne et qui renverse ses images temporelles, l’ordre et la
loi. Désormais le mal fut roi et publia ses
édits. L’Église, exposée à d’incessantes vexations, fut placée avec perfidie entre une
impossible abdication et une révolte coupable.
m. bergeret. — Vous rangez sans doute
parmi les mesures vexatoires l’expulsion des
congréganistes?
m. lantaigne. — Il est évident que
l’expulsion des congréganistes sortit d’une
pensée mauvaise et fut le résultat d’un calcul
impie. Il est certain encore que les religieux
expulsés ne méritaient point un pareil traitement. En les frappant, on crut frapper
l’Église. Mais le coup, mal dirigé, raffermit
le corps qu’on voulait ébranler, et rendit aux paroisses l’autorité et les ressources qui
s’étaient détournées d’elles. Nos ennemis ne
connaissaient pas l’Église; et leur principal
chef d’alors, moins ignorant, mais plus désireux de les satisfaire que de nous détruire,
nous fit une guerre simulée et toute d’apparat. Car je ne tiens pas pour une attaque
efficace l’expulsion des congrégations non
autorisées. Sans doute j’honore les victimes
de cette persécution maladroite, mais j’estime que le clergé séculier suffit à l’Église
de France pour gouverner et administrer
les âmes, sans le secours des réguliers.
Hélas! la République fit à l’Église des blessures plus profondes et plus cachées. Vous
connaissez trop les questions d’enseignement,
monsieur Bergeret, pour ne pas découvrir
plusieurs de ces plaies, mais la plus envenimée fut faite en introduisant dans l’épiscopat des prêtres imbéciles d’esprit ou de
caractère… J’en ai dit assez. Du moins, le
chrétien se console et se rassure, sachant que l’Église ne périra pas. Mais quelle sera
la consolation du patriote? Il découvre que
tous les membres de l’État sont gangrenés
et putréfiés. En vingt ans, quel progrès dans
la décomposition! Un chef de l’État dont
l’impuissance est l’unique vertu et qui devient criminel dès qu’on suppose qu’il agit
ou seulement qu’il pense; des ministres
soumis a un Parlement inepte, qu’on croit
vénal, et dont les membres, de jour en jour
plus ignares, furent choisis, formés, désignés dans les assemblées impies des francs-maçons, pour faire un mal dont ils sont
même incapables, et que surpassent les
maux causés par leur inaction turbulente;
un fonctionnarisme sans cesse accru, immense, avide, malfaisant, en qui la République croit s’assurer une clientèle et qu’elle
nourrit pour sa ruine; une magistrature
recrutée sans règle ni équité, et trop souvent sollicitée par le gouvernement pour
n’être pas suspecte de complaisance; une armée que pénètre sans cesse, avec la nation
tout entière, l’esprit funeste d’indépendance
et d’égalité, pour rejeter ensuite dans les
villes et les campagnes la nation tout entière, gâtée par la caserne, impropre aux
arts et aux métiers et dégoutée de tout travail; un corps enseignant qui a mission
d’enseigner l’athéisme et l’immoralité; une
diplomatie à qui manquent le temps et
l’autorité et qui laisse le soin de notre politique extérieure et la conclusion de nos
alliances aux débitants de boissons, aux
demoiselles de magasins et aux journalistes;
enfin tous les pouvoirs, le législatif et l’exécutif, le judiciaire, le militaire et le civil,
mêlés, confondus, détruits l’un par l’autre;
un règne dérisoire qui, dans sa faiblesse
destructive, a donné à la société les deux
plus puissants instruments de mort que
l’impiéte ait jamais fabriqués: le divorce et
le malthusianisme. Et tous les maux dont
j’ai fait une rapide revue appartiennent à la République et sortent naturellement d’elle:
la République est essentiellement mauvaise.
Elle est mauvaise en voulant la liberté que
Dieu n’a pas voulue, puisqu’il est le maître,
et qu’il a délégué aux prêtres et aux rois
une part de son autorité; elle est mauvaise
en voulant l’égalité que Dieu n’a pas voulue, puisqu’il a établi la hiérarchie des dignités dans le ciel et sur la terre; elle est
mauvaise en instituant la tolérance que
Dieu ne saurait vouloir, puisque le mal
est intolérable; elle est mauvaise en consultant la volonté du peuple, comme si la
multitude des ignorants devait prévaloir
contre le petit nombre de ceux qui se conforment à la volonté de Dieu, laquelle
s’étend sur le gouvernement et jusque sur
les détails de l’administration comme un
principe dont les conséquences ne s’arrêtent
pas; elle est mauvaise enfin en déclarant son
indifférence religieuse, c’est-à-dire son impiété, son incrédulité, ses blasphèmes dont le moindre est mortel, son adhésion à la
diversité qui est le mal et la mort.
m. bergeret. — Ne disiez-vous pas tout
à l’heure, monsieur l’abbé, que républicain
comme le pape, vous étiez résolu à vivre en
paix avec la République?
m. lantaigne. — Certes, je vivrai avec
elle dans la soumission et dans l’obéissance.
En me révoltant contre elle, j’agirais conformément à son principe et contrairement au
mien. Séditieux, je lui ressemblerais et ne
me ressemblerais plus.
» Il n’est pas permis de se faire méchant
contre les méchants. Elle est le souverain.
Si elle commande mal ou ne commande pas,
c’est son crime. Qu’il soit avec elle! Mon
devoir est d’obéir. Je le ferai. J’obéirai.
Prêtre et, s’il plaît à Dieu, évêque, je ne
refuserai rien à la République de ce que
je lui dois. J’ai présent à la mémoire que
saint Augustin, dans Hippone assiégée par
les Vandales, mourut évêque et citoyen romain. Pour moi, membre intime de cette
illustre Église des Gaules, à l’exemple du
plus grand des docteurs, suppliant Dieu
d’écarter les Vandales, je mourrai en France
prêtre et citoyen français.
Les ormes du Mail commençaient à verser leur ombre vers l’orient. Un souffle frais,
venu d’un lointain orage, passa dans les
feuilles. Tandis qu’une coccinelle cheminait
sur la manche de sa redingote, M.Bergeret
répondit sur le ton le plus affable à M.l’abbé Lantaigne:
— Monsieur l’abbé, vous venez de retracer, avec une éloquence qui ne subsiste plus
que sur vos lèvres, les caractères du régime
démocratique. Ce régime est, peu s’en faut,
tel que vous le représentez. Et c’est encore
celui que je préfère. Tous les liens y sont
relâchés, ce qui affaiblit l’État, mais soulage les personnes, et procure une certaine
facilité de vivre, et une liberté que détruisent malheureusement les tyrannies locales. La corruption sans doute y paraît plus
grande que dans les monarchies. Cela tient
au nombre et à la diversité des gens qui
sont portés au pouvoir. Mais cette corruption serait moins visible si le secret en était
mieux gardé. Le défaut de secret et le manque de suite rendent toute entreprise impossible à la République démocratique. Mais,
comme les entreprises des monarchies ont
le plus souvent ruiné les peuples, je ne suis
pas trop fâché de vivre sous un gouvernement incapable de grands desseins. Ce qui
me réjouit surtout dans notre République,
c’est le sincère désir qu’elle a de ne point
faire la guerre en Europe. Elle est volontiers militaire, mais point du tout belliqueuse. En considérant les chances d’une
guerre, les autres gouvernements n’ont à
redouter que la défaite. Le nôtre craint
également, avec juste raison, la victoire et
la défaite. Cette crainte salutaire nous assure
la paix, qui est le plus grand des biens.
» Le pire défaut du régime actuel est de
coûter fort cher. Il ne paie point de mine:
il n’est pas fastueux. Il n’est brillant ni en
femmes ni en chevaux. Mais, sous une
humble apparence et des dehors négligés, il
est dépensier. Il a trop de parents pauvres,
trop d’amis à pourvoir. Il est gaspilleur.
Le plus fâcheux est qu’il vit sur un pays
fatigué, dont les forces baissent et qui ne
s’enrichit plus. Et le régime a grand besoin
d’argent. Il s’aperçoit qu’il est embarrassé.
Et ses embarras sont plus grands qu’il ne
croit. Ils augmenteront encore. Le mal n’est
pas nouveau. C’est celui dont mourut l’ancien
régime. Monsieur l’abbé, je vais vous dire
une grande vérité: tant que l’État se contente des ressources que lui fournissent les
pauvres, tant qu’il a assez des subsides que
lui assurent, avec une régularité mécanique,
ceux qui travaillent de leurs mains, il vit
heureux, tranquille, honoré. Les économistes
et les financiers se plaisent à reconnaître sa probité. Mais dès que ce malheureux État, pressé par le besoin, fait mine de demander de l’argent à ceux qui en ont, et de tirer des riches quelque faible contribution, on lui fait sentir qu’il commet un odieux attentat, viole tous les droits, manque de respect à la chose sacrée, détruit le commerce et l’industrie, et écrase les pauvres en touchant aux riches. On ne lui cache pas qu’il se déshonore. Et il tombe sous le mépris sincère des bons citoyens. Cependant la ruine vient lentement et sûrement. L’État touche à la rente. Il est perdu.
» Nos ministres se moquent de nous en parlant de péril clérical ou de péril socialiste. Il n’y a qu’un péril, le péril financier. La République commence à s’en apercevoir. Je la plains, je la regretterai. J’ai été nourri sous l’Empire, dans l’amour de la République. «Elle est la justice», me disait mon père, professeur de rhétorique au lycée de Saint-Omer. Il ne la connaissait pas. Elle n’est pas la justice. Mais elle est la facilité. Monsieur l’abbé, si vous aviez l’âme
moins haute, moins grave et plus accessible
aux riantes pensées, je vous confierais que
la République actuelle, la République de
1896, me plaît et me touche par sa modestie.
Elle consent à n’être point admirée. Elle
n’exige que peu de respect et renonce même
à l’estime. Il lui suffit de vivre. C’est là tout
son désir: il est légitime. Les êtres les plus
humbles tiennent à la vie. Comme le bûcheron du fabuliste, comme l’apothicaire de
Mantoue, qui surprit si fort ce jeune fou de
Roméo, elle craint la mort, et c’est sa seule
crainte. Elle se défie des princes et des
militaires. En danger de mort, elle serait
très méchante. La peur la ferait sortir de
son naturel et la rendrait féroce. Ce serait
dommage. Mais tant qu’on n’attente point
à sa vie, et qu’on n’en veut qu’à son honneur, elle est débonnaire. Un gouvernement
de ce caractère m’agrée et me rassure. Tant d’autres furent impitoyables par amour-propre! Tant d’autres assurèrent par des
cruautés leurs droits, leur grandeur et leur
prospérité! Tant d’autres versèrent le sang
pour leur prérogative et leur majesté! Elle
n’a point d’amour-propre; elle n’a point de
majesté. Heureux défaut qui nous la garde
innocente! Pourvu qu’elle vive, elle est
contente. Elle gouverne peu. Je serais tenté
de l’en louer plus que de tout le reste. Et,
puisqu’elle gouverne peu, je lui pardonne
de gouverner mal. Je soupçonne les hommes
d’avoir, de tout temps, beaucoup exagéré
les nécessités du gouvernement et les
bienfaits d’un pouvoir fort. Assurément les
pouvoirs forts font les peuples grands et
prospères. Mais les peuples ont tant souffert,
au long des siècles, de leur grandeur et de
leur prospérité, que je conçois qu’ils y
renoncent. La gloire leur a coûté trop cher
pour qu’on ne sache pas gré à nos maîtres
actuels de ne nous en procurer que de la coloniale. Si l’on découvrait enfin l’inutilité
de tout gouvernement, la République de
M.Carnot aurait préparé cette inappréciable
découverte. Et il faudrait lui en avoir quelque
reconnaissance. Toute réflexion faite, je me
sens très attaché à nos institutions.
Ainsi parla M.Bergeret, maître de conférences à la Faculté des lettres.
M.l’abbé Lantaigne se leva, tira de sa poche
son mouchoir à carreaux bleus, le passa sur
ses lèvres, le remit dans sa poche, sourit
contre sa coutume, assura son bréviaire
sous son bras et dit:
— Vous vous exprimez agréablement, monsieur Bergeret. Les rhéteurs parlaient de la
sorte dans Rome quand Alaric y entra avec
ses Visigoths. Toutefois, les rhéteurs du
vesiècle jetaient sous les térébinthes de
l’Esquilin des pensées moins vaines. Car
alors Rome était chrétienne. Vous ne l’êtes
plus.
— Monsieur l’abbé, répondit le maître de conférences, soyez évêque et ne soyez
pas grand maître de l’Université.
— Il est vrai, monsieur Bergeret, dit le
prêtre avec un gros rire, que si j’étais grand
maître de l’Université, je vous interdirais
d’enseigner la jeunesse.
— Et vous me feriez grand bien. Car
alors j’écrirais dans les journaux, comme
M.Jules Lemaître, et qui sait si, comme lui…
— Eh! eh! vous ne seriez pas déplacé
parmi les beaux-esprits. Et l’Académie
française a du goût pour les libertins.
Il dit et s’éloigna d’un pas droit, ferme
et lourd. M.Bergeret demeura seul au milieu du banc que maintenant l’ombre recouvrait aux trois quarts. La coccinelle qui, sur
son épaule, soulevait depuis un moment ses
élytres, s’envola. Il se mit à songer. Il
n’était pas heureux. Il avait un esprit de
finesse dont les pointes n’étaient pas toutes
tournées au dehors, et bien souvent il se
piquait lui-même aux aiguillons de sa critique. Anémique et bilieux, il avait une
grande délicatesse d’estomac et des sens
affaiblis, qui lui procuraient plus de dégoûts
et de souffrances que de plaisirs et de
contentements. Il était imprudent en paroles
et d’une maladresse qui, pour l’exactitude et
la sûreté, égalait l’adresse la plus exercée.
Il saisissait avec un art subtil toute occasion
de se nuire. Il inspirait une aversion naturelle
au commun des hommes, et il en souffrait,
étant sociable et enclin à communiquer avec
ses semblables. Il n’avait jamais réussi à
former des élèves, et il faisait son cours de
littérature latine dans un caveau sombre,
humide et déserté, où l’avait plongé l’inimitié fougueuse du doyen. Les bâtiments
de l’Université étaient spacieux pourtant.
Construits en 1894, «ces nouveaux locaux,
ainsi que l’avait dit, à l’inauguration, M.le préfet Worms-Clavelin, témoignaient de la
sollicitude du gouvernement de la République pour la diffusion des lumières». Il s’y trouvait un amphithéâtre décoré, par
M.Léon Glaize, de peintures allégoriques
représentant les Sciences et les Lettres, où
M.Compagnon faisait son cours applaudi
de mathématiques. Les autres porteurs de
simarre jaune ou rouge enseignaient diverses
connaissances dans de belles salles claires.
Seul, M.Bergeret, sous le regard ironique
de l’appariteur, descendait, suivi de trois
auditeurs, dans un sous-sol ténébreux. Là,
dans l’air épais et malin, il expliquait
l’Énéide avec la science allemande et la
finesse française; là, par son pessimisme
littéraire et moral, il affligeait M.Roux, de
Bordeaux, son meilleur élève; là, il ouvrait
des aperçus nouveaux, dont l’aspect effrayait;
là, il prononça un soir ces paroles devenues
fameuses, et qui devaient plutôt périr
étouffées dans l’ombre du souterrain: «Des
morceaux de diverses provenances, soudés
maladroitement les uns aux autres, formèrent l’Iliade et l’Odyssée. Tels sont les modèles de composition qui ont été imités par
Virgile, par Fénelon et généralement, dans
les littératures classiques, par les auteurs
de récits en vers ou en prose».
M.Bergeret n’était pas heureux. Il n’avait
reçu aucune distinction honorifique. Il est
vrai qu’il méprisait les honneurs. Mais il
sentait qu’il eût été plus beau de les mépriser en les recevant. Il était obscur et
moins connu dans sa ville, pour les ouvrages
de l’esprit, que M.de Terremondre, auteur
d’un Guide du touriste; que le général Milher,
polygraphe distingué du département; moins
même que son élève, M.Albert Roux, de
Bordeaux, auteur de Nivée, poème en vers
libres. Certes, il méprisait la gloire littéraire, sachant que celle de Virgile reposait
en Europe sur deux contresens, un non-sens et un coq-à-l’âne. Mais il souffrait de
n’avoir aucun commerce avec des écrivains
qui, tels que MM.Faguet, Doumic ou Pellissier, lui paraissaient correspondre à son esprit. Il aurait voulu les connaître, vivre
avec eux à Paris, écrire comme eux dans des
revues, les contredire, les égaler, les surpasser peut-être. Il se sentait une certaine
finesse d’intelligence, et il avait écrit des
pages qu’il savait agréables.
Il n’était pas heureux. Il était pauvre,
resserré avec sa femme et ses trois filles
dans un petit logis où il goûtait à l’excès
les incommodités de la vie commune; et il
s’attristait de trouver des bigoudis sur sa
table à écrire, et de voir ses manuscrits
brûlés aux marges par des fers à friser. Il
n’avait au monde de retraite agréable et
sûre que ce banc du Mail ombragé par un
orme antique, et que le coin des bouquins
dans la boutique de Paillot.
Il médita un moment sur sa triste condition, puis il se leva de son banc et prit le
chemin qui mène chez le libraire.
XIII
Le soleil de midi dardait ses flammes
subtiles et blanches. Pas un nuage dans le
ciel, pas un souffle dans l’air. Sur le vaste
repos des choses, seule, la lumière dansait et
menait à l’horizon sa ronde ardente. Dans le
Mail désert, l’ombre s’abattait inerte et lourde
au pied des ormes. Un cantonnier dormait
au fond du fossé qui borde les remparts. Les
oiseaux se taisaient.
Assis sur le bout ombreux d’un banc aux
trois quarts trempé de soleil, M.Bergeret
oubliait, sous les arbres classiques, dans la solitude aimable, sa femme et ses trois
filles et sa vie étroite dans son étroit logis,
jouissait, comme Ésope, de la liberté de
son esprit et promenait, à l’aventure, son
imagination critique parmi les vivants et les
morts.
Cependant M.l’abbé Lantaigne, supérieur
du grand séminaire, passait, son bréviaire
à la main, par la grande allée du Mail.
M.Bergenet se leva pour offrir au prêtre,
sur le banc, la place à l’ombre. M.Lantaigne vint l’occuper sans hâte, avec cette
dignité sacerdotale qui ne le quittait jamais
et qui était chez lui la simplicité même.
M.Bergeret s’assit près de lui à l’endroit où
l’ombre tombait mêlée de lumière du bout
éclairci des rameaux, en sorte que son vêtement noir se couvrit de disques d’or, et que
sur ses prunelles éblouies ses paupières commencèrent de cligner.
Il complimenta M.l’abbé Lantaigne en ces
termes:
— Monsieur l’abbé, on dit partout que
vous serez appelé à l’évêché de Tourcoing.
J’en accepte l’augure et j’ose l’espérer
Mais ce choix est trop bon pour n’être
pas douteux. On vous croit monarchiste, et
cela vous nuit. N’êtes-vous pas républicain
comme le pape?
m. lantaigne. — Je suis républicain
comme le pape. C’est-à-dire que je suis en
paix et non en guerre avec le gouvernement
de la République. Mais la paix n’est pas
l’amour. Et je n’aime pas la République.
m. bergeret. — Je devine vos raisons.
Vous lui reprochez d’être hostile au clergé
et libre penseuse.
m. lantaigne. — Assurément, je lui
reproche d’être impie et ennemie des prêtres.
Mais cette impiété, ces inimitiés ne lui sont
pas essentielles. Elles sont le fait de républicains, non de la République. Elles diminuent ou grandissent à tous les changements de personnes. Elles sont moindres aujourd’hui qu’elles n’étaient hier. Elles croîtront
peut-être demain. Peut-être viendra-t-il un
temps ou elles n’existeront pas plus qu’elles
n’existaient sous le principat du maréchal
de Mac-Mahon, ou du moins dans les prémices trompeuses de ce principat, et sous le
ministère décevant du 16 Mai. Elles sont
des hommes et non des choses. Mais fût-elle
respectueuse de la religion et de ses ministres,
je haïrais encore la République.
m. bergeret. — Pourquoi?
m. lantaigne. — Parce qu’elle est la
diversité. En cela, elle est essentiellement
mauvaise.
m. bergeret. — Je ne vous entends pas
bien, monsieur l’abbé.
m. lantaigne. — Cela tient à ce que vous
n’avez pas l’esprit théologique. Autrefois les
laïques eux-mêmes en recevaient quelque
empreinte. Leurs cahiers de collège, qu’ils
conservaient, leur fournissaient des éléments de philosophie. Cela est vrai principalement
pour les hommes du xviiesiècle. Alors tous
ceux qui avaient des lettres savaient raisonner,
même les poètes. C’est la doctrine de Port-Royal qui soutient la Phèdre de Racine. Mais
aujourd’hui que la théologie est retirée dans
les séminaires personne ne sait plus raisonner,
et les gens du monde sont presque aussi
sots que les poètes et les savants. M.de Terremondre ne me disait-il pas hier, sur
le Mail, croyant bien dire, que l’Église et
l’État doivent se faire des concessions réciproques? On ne sait plus, on ne pense plus.
De vaines paroles se croisent dans l’air.
Nous sommes à Babel. Vous, monsieur Bergeret, vous avez pratiqué Voltaire beaucoup
plus que saint Thomas.
m. bergeret. — Il est vrai. Mais ne
disiez-vous pas, monsieur l’abbé, que la
République est la diversité, et qu’en cela
elle est essentiellement mauvaise? C’est ce
que je vous supplie de m’expliquer. Peut-être parviendrai-je à vous comprendre. J’ai plus
de théologie que vous ne m’en accordez. J’ai
lu Baronius, la plume à la main.
m. lantaigne. — Baronius n’est qu’un
annaliste, mais le plus grand de tous; et je
suis bien sûr que vous n’avez su tirer de
lui que des bagatelles historiques. Si vous
étiez théologien le moins du monde, vous
ne seriez ni surpris ni déconcerté de ce que
je viens de vous dire.
» La diversité est détestable. Le caractère
du mal est d’être divers. Ce caractère est
manifeste dans le gouvernement de la République, qui plus qu’aucun autre s’éloigne
de l’unité. Il lui manque avec l’unité l’indépendance, la permanence et la puissance. Il
lui manque la connaissance, et l’on peut
dire de lui qu’il ne sait ce qu’il fait. Bien
qu’il dure pour notre châtiment, il n’a pas
la durée. Car l’idée de durée implique celle
d’identité, et la République n’est jamais un
jour ce qu’elle était la veille. Sa laideur même et ses vices ne lui appartiennent pas.
Et vous avez vu qu’elle n’en était point
déshonorée. Des hontes, des scandales qui
eussent ruiné le plus puissant empire l’ont
recouverte sans dommage. Elle n’est pas
destructible, elle est la destruction. Elle est
la dispersion, elle est la discontinuité, elle
est la diversité, elle est le mal.
m. bergeret. — Parlez-vous de la République en général, ou seulement de la nôtre?
m. lantaigne. — Évidemment, je ne
considère ni la République romaine, ni la
batave, ni l’helvétique, mais seulement la
française. Car ces gouvernements n’ont de
commun que le nom, et vous ne croirez pas
que je les juge sur le mot dont on les
nomme, ni même sur ce qu’ils semblent
opposés, les uns comme les autres, à la
monarchie, opposition qui n’est pas condamnable en soi; mais la République en
France n’est qu’un manque de prince et un
défaut d’autorité. Et ce peuple était trop vieux lors de l’amputation pour ne pas
craindre qu’il n’en meure.
m. bergeret. — Toutefois la France a
déjà survécu vingt-sept ans à l’Empire,
quarante-huit ans à la royauté bourgeoise et
soixante-six ans à la royauté légitime.
m. lantaigne. — Dites plutôt que, depuis un siècle, la France, blessée à mort,
traîne dans des alternatives de fureur et
d’abattement un reste misérable de vie. Et
ne croyez pas que je flatte le temps passé
ni que je suspende mes regrets aux images
trompeuses d’un âge d’or qui ne fut jamais.
La condition des peuples m’est connue. Leurs
heures sont marquées par des périls, leurs
jours par des malheurs. Et il est juste et
nécessaire qu’il en soit ainsi. Leur vie, comme
celle des hommes, si elle était exempte
d’épreuves, ne se comprendrait pas. L’histoire
antique de la France est pleine de crimes et
d’expiations. Dieu châtia sans cesse cette
nation avec le zèle d’un infatigable amour, et sa bonté ne lui épargna, dans le temps
des rois, aucune souffrance. Mais, étant
chrétienne alors, ses maux lui étaient utiles
et précieux. Elle y reconnaissait le caractère
auguste du châtiment. Elle en tirait des
leçons, des mérites, le salut, la force et la
gloire. Maintenant ses souffrances n’ont plus
de sens pour elle; elle ne les comprend ni
ne les consent. En subissant l’épreuve, elle
s’y refuse. Et l’insensée veut être heureuse!
C’est qu’en perdant la foi en Dieu, on perd
avec l’idée de l’absolu l’intelligence du relatif
et jusqu’au sentiment de l’histoire. Dieu seul
forme la suite logique des événements
humains, qui, sans lui, ne se succèdent plus
d’une manière intelligible et concevable. Et
depuis cent ans l’histoire de France est une
énigme pour les Français. Pourtant il y eut
de nos jours une heure solennelle d’attente
et d’espoir.
» Le cavalier qui passe à l’heure marquée
par Dieu et qui se nomme tour à tour Salmanasar, Nabuchonodosor, Cyrus, Cambyse,
Memmius, Titus, Alaric, Attila, MahometII,
Guillaume, avait passé avec le feu sur la
France. Humiliée, sanglante et mutilée, elle
leva les yeux au ciel, Que ce moment lui soit
compté! Elle parut comprendre, recouvrer
l’intelligence avec la foi, connaître le prix
et l’usage de ses maux immenses et providentiels. Elle suscita des hommes justes,
des chrétiens, pour en former une assemblée
souveraine. On vit cette assemblée, renouvelant un usage solennel, vouer la France
au cœur de Jésus. On vit, comme au temps
de saint Louis, les basiliques s’élever sur les
montagnes, aux regards des cités pénitentes;
on vit les meilleurs citoyens préparer la
restauration de la monarchie.
m. bergeret, bas. — 1. L’Assemblée
de Bordeaux; 2. Le Sacré-Cœur de Montmartre et l’Église de Fourvières à Lyon.
3. la Commission des neuf, et la mission de
M.Chesnelong.
m. lantaigne. — Que dites-vous?
m. bergeret. — Rien. J’annote la suite
du Discours sur l’Histoire universelle.
m. lantaigne. — Ne raillez point et ne
niez point. On écoutait venir sur les routes
les chevaux blancs qui ramenaient le roi.
Henri Dieudonné venait rétablir le principe
d’autorité d’où sortent les deux forces sociales: le commandement et l’obéissance; il
venait restaurer l’ordre humain avec l’ordre
divin, la sagesse politique avec l’esprit religieux, la hiérarchie, la loi, la règle, la liberté
véritable, l’unité. La nation, renouant ses
traditions, retrouvait avec le sens de sa mission le secret de sa puissance et le signe de la
victoire… Dieu ne le voulut pas. Ces grands
desseins, traversés par l’ennemi qui nous
haïssait encore après avoir satisfait sa haine,
combattus par un grand nombre de Français,
mal soutenus par ceux-là mêmes qui les
avaient formés, furent rompus en un jour. La
frontière de la patrie fut fermée à Henri Dieudonné, et le peuple tomba en République;
c’est-à-dire qu’il répudia son héritage, qu’il
renonça à ses droits et à ses devoirs, pour
se gouverner à son gré et vivre à son aise
dans cette liberté que Dieu gêne et qui renverse ses images temporelles, l’ordre et la
loi. Désormais le mal fut roi et publia ses
édits. L’Église, exposée à d’incessantes vexations, fut placée avec perfidie entre une
impossible abdication et une révolte coupable.
m. bergeret. — Vous rangez sans doute
parmi les mesures vexatoires l’expulsion des
congréganistes?
m. lantaigne. — Il est évident que
l’expulsion des congréganistes sortit d’une
pensée mauvaise et fut le résultat d’un calcul
impie. Il est certain encore que les religieux
expulsés ne méritaient point un pareil traitement. En les frappant, on crut frapper
l’Église. Mais le coup, mal dirigé, raffermit
le corps qu’on voulait ébranler, et rendit aux paroisses l’autorité et les ressources qui
s’étaient détournées d’elles. Nos ennemis ne
connaissaient pas l’Église; et leur principal
chef d’alors, moins ignorant, mais plus désireux de les satisfaire que de nous détruire,
nous fit une guerre simulée et toute d’apparat. Car je ne tiens pas pour une attaque
efficace l’expulsion des congrégations non
autorisées. Sans doute j’honore les victimes
de cette persécution maladroite, mais j’estime que le clergé séculier suffit à l’Église
de France pour gouverner et administrer
les âmes, sans le secours des réguliers.
Hélas! la République fit à l’Église des blessures plus profondes et plus cachées. Vous
connaissez trop les questions d’enseignement,
monsieur Bergeret, pour ne pas découvrir
plusieurs de ces plaies, mais la plus envenimée fut faite en introduisant dans l’épiscopat des prêtres imbéciles d’esprit ou de
caractère… J’en ai dit assez. Du moins, le
chrétien se console et se rassure, sachant que l’Église ne périra pas. Mais quelle sera
la consolation du patriote? Il découvre que
tous les membres de l’État sont gangrenés
et putréfiés. En vingt ans, quel progrès dans
la décomposition! Un chef de l’État dont
l’impuissance est l’unique vertu et qui devient criminel dès qu’on suppose qu’il agit
ou seulement qu’il pense; des ministres
soumis a un Parlement inepte, qu’on croit
vénal, et dont les membres, de jour en jour
plus ignares, furent choisis, formés, désignés dans les assemblées impies des francs-maçons, pour faire un mal dont ils sont
même incapables, et que surpassent les
maux causés par leur inaction turbulente;
un fonctionnarisme sans cesse accru, immense, avide, malfaisant, en qui la République croit s’assurer une clientèle et qu’elle
nourrit pour sa ruine; une magistrature
recrutée sans règle ni équité, et trop souvent sollicitée par le gouvernement pour
n’être pas suspecte de complaisance; une armée que pénètre sans cesse, avec la nation
tout entière, l’esprit funeste d’indépendance
et d’égalité, pour rejeter ensuite dans les
villes et les campagnes la nation tout entière, gâtée par la caserne, impropre aux
arts et aux métiers et dégoutée de tout travail; un corps enseignant qui a mission
d’enseigner l’athéisme et l’immoralité; une
diplomatie à qui manquent le temps et
l’autorité et qui laisse le soin de notre politique extérieure et la conclusion de nos
alliances aux débitants de boissons, aux
demoiselles de magasins et aux journalistes;
enfin tous les pouvoirs, le législatif et l’exécutif, le judiciaire, le militaire et le civil,
mêlés, confondus, détruits l’un par l’autre;
un règne dérisoire qui, dans sa faiblesse
destructive, a donné à la société les deux
plus puissants instruments de mort que
l’impiéte ait jamais fabriqués: le divorce et
le malthusianisme. Et tous les maux dont
j’ai fait une rapide revue appartiennent à la République et sortent naturellement d’elle:
la République est essentiellement mauvaise.
Elle est mauvaise en voulant la liberté que
Dieu n’a pas voulue, puisqu’il est le maître,
et qu’il a délégué aux prêtres et aux rois
une part de son autorité; elle est mauvaise
en voulant l’égalité que Dieu n’a pas voulue, puisqu’il a établi la hiérarchie des dignités dans le ciel et sur la terre; elle est
mauvaise en instituant la tolérance que
Dieu ne saurait vouloir, puisque le mal
est intolérable; elle est mauvaise en consultant la volonté du peuple, comme si la
multitude des ignorants devait prévaloir
contre le petit nombre de ceux qui se conforment à la volonté de Dieu, laquelle
s’étend sur le gouvernement et jusque sur
les détails de l’administration comme un
principe dont les conséquences ne s’arrêtent
pas; elle est mauvaise enfin en déclarant son
indifférence religieuse, c’est-à-dire son impiété, son incrédulité, ses blasphèmes dont le moindre est mortel, son adhésion à la
diversité qui est le mal et la mort.
m. bergeret. — Ne disiez-vous pas tout
à l’heure, monsieur l’abbé, que républicain
comme le pape, vous étiez résolu à vivre en
paix avec la République?
m. lantaigne. — Certes, je vivrai avec
elle dans la soumission et dans l’obéissance.
En me révoltant contre elle, j’agirais conformément à son principe et contrairement au
mien. Séditieux, je lui ressemblerais et ne
me ressemblerais plus.
» Il n’est pas permis de se faire méchant
contre les méchants. Elle est le souverain.
Si elle commande mal ou ne commande pas,
c’est son crime. Qu’il soit avec elle! Mon
devoir est d’obéir. Je le ferai. J’obéirai.
Prêtre et, s’il plaît à Dieu, évêque, je ne
refuserai rien à la République de ce que
je lui dois. J’ai présent à la mémoire que
saint Augustin, dans Hippone assiégée par
les Vandales, mourut évêque et citoyen romain. Pour moi, membre intime de cette
illustre Église des Gaules, à l’exemple du
plus grand des docteurs, suppliant Dieu
d’écarter les Vandales, je mourrai en France
prêtre et citoyen français.
Les ormes du Mail commençaient à verser leur ombre vers l’orient. Un souffle frais,
venu d’un lointain orage, passa dans les
feuilles. Tandis qu’une coccinelle cheminait
sur la manche de sa redingote, M.Bergeret
répondit sur le ton le plus affable à M.l’abbé Lantaigne:
— Monsieur l’abbé, vous venez de retracer, avec une éloquence qui ne subsiste plus
que sur vos lèvres, les caractères du régime
démocratique. Ce régime est, peu s’en faut,
tel que vous le représentez. Et c’est encore
celui que je préfère. Tous les liens y sont
relâchés, ce qui affaiblit l’État, mais soulage les personnes, et procure une certaine
facilité de vivre, et une liberté que détruisent malheureusement les tyrannies locales. La corruption sans doute y paraît plus
grande que dans les monarchies. Cela tient
au nombre et à la diversité des gens qui
sont portés au pouvoir. Mais cette corruption serait moins visible si le secret en était
mieux gardé. Le défaut de secret et le manque de suite rendent toute entreprise impossible à la République démocratique. Mais,
comme les entreprises des monarchies ont
le plus souvent ruiné les peuples, je ne suis
pas trop fâché de vivre sous un gouvernement incapable de grands desseins. Ce qui
me réjouit surtout dans notre République,
c’est le sincère désir qu’elle a de ne point
faire la guerre en Europe. Elle est volontiers militaire, mais point du tout belliqueuse. En considérant les chances d’une
guerre, les autres gouvernements n’ont à
redouter que la défaite. Le nôtre craint
également, avec juste raison, la victoire et
la défaite. Cette crainte salutaire nous assure
la paix, qui est le plus grand des biens.
» Le pire défaut du régime actuel est de
coûter fort cher. Il ne paie point de mine:
il n’est pas fastueux. Il n’est brillant ni en
femmes ni en chevaux. Mais, sous une
humble apparence et des dehors négligés, il
est dépensier. Il a trop de parents pauvres,
trop d’amis à pourvoir. Il est gaspilleur.
Le plus fâcheux est qu’il vit sur un pays
fatigué, dont les forces baissent et qui ne
s’enrichit plus. Et le régime a grand besoin
d’argent. Il s’aperçoit qu’il est embarrassé.
Et ses embarras sont plus grands qu’il ne
croit. Ils augmenteront encore. Le mal n’est
pas nouveau. C’est celui dont mourut l’ancien
régime. Monsieur l’abbé, je vais vous dire
une grande vérité: tant que l’État se contente des ressources que lui fournissent les
pauvres, tant qu’il a assez des subsides que
lui assurent, avec une régularité mécanique,
ceux qui travaillent de leurs mains, il vit
heureux, tranquille, honoré. Les économistes
et les financiers se plaisent à reconnaître sa probité. Mais dès que ce malheureux État, pressé par le besoin, fait mine de demander de l’argent à ceux qui en ont, et de tirer des riches quelque faible contribution, on lui fait sentir qu’il commet un odieux attentat, viole tous les droits, manque de respect à la chose sacrée, détruit le commerce et l’industrie, et écrase les pauvres en touchant aux riches. On ne lui cache pas qu’il se déshonore. Et il tombe sous le mépris sincère des bons citoyens. Cependant la ruine vient lentement et sûrement. L’État touche à la rente. Il est perdu.
» Nos ministres se moquent de nous en parlant de péril clérical ou de péril socialiste. Il n’y a qu’un péril, le péril financier. La République commence à s’en apercevoir. Je la plains, je la regretterai. J’ai été nourri sous l’Empire, dans l’amour de la République. «Elle est la justice», me disait mon père, professeur de rhétorique au lycée de Saint-Omer. Il ne la connaissait pas. Elle n’est pas la justice. Mais elle est la facilité. Monsieur l’abbé, si vous aviez l’âme
moins haute, moins grave et plus accessible
aux riantes pensées, je vous confierais que
la République actuelle, la République de
1896, me plaît et me touche par sa modestie.
Elle consent à n’être point admirée. Elle
n’exige que peu de respect et renonce même
à l’estime. Il lui suffit de vivre. C’est là tout
son désir: il est légitime. Les êtres les plus
humbles tiennent à la vie. Comme le bûcheron du fabuliste, comme l’apothicaire de
Mantoue, qui surprit si fort ce jeune fou de
Roméo, elle craint la mort, et c’est sa seule
crainte. Elle se défie des princes et des
militaires. En danger de mort, elle serait
très méchante. La peur la ferait sortir de
son naturel et la rendrait féroce. Ce serait
dommage. Mais tant qu’on n’attente point
à sa vie, et qu’on n’en veut qu’à son honneur, elle est débonnaire. Un gouvernement
de ce caractère m’agrée et me rassure. Tant d’autres furent impitoyables par amour-propre! Tant d’autres assurèrent par des
cruautés leurs droits, leur grandeur et leur
prospérité! Tant d’autres versèrent le sang
pour leur prérogative et leur majesté! Elle
n’a point d’amour-propre; elle n’a point de
majesté. Heureux défaut qui nous la garde
innocente! Pourvu qu’elle vive, elle est
contente. Elle gouverne peu. Je serais tenté
de l’en louer plus que de tout le reste. Et,
puisqu’elle gouverne peu, je lui pardonne
de gouverner mal. Je soupçonne les hommes
d’avoir, de tout temps, beaucoup exagéré
les nécessités du gouvernement et les
bienfaits d’un pouvoir fort. Assurément les
pouvoirs forts font les peuples grands et
prospères. Mais les peuples ont tant souffert,
au long des siècles, de leur grandeur et de
leur prospérité, que je conçois qu’ils y
renoncent. La gloire leur a coûté trop cher
pour qu’on ne sache pas gré à nos maîtres
actuels de ne nous en procurer que de la coloniale. Si l’on découvrait enfin l’inutilité
de tout gouvernement, la République de
M.Carnot aurait préparé cette inappréciable
découverte. Et il faudrait lui en avoir quelque
reconnaissance. Toute réflexion faite, je me
sens très attaché à nos institutions.
Ainsi parla M.Bergeret, maître de conférences à la Faculté des lettres.
M.l’abbé Lantaigne se leva, tira de sa poche
son mouchoir à carreaux bleus, le passa sur
ses lèvres, le remit dans sa poche, sourit
contre sa coutume, assura son bréviaire
sous son bras et dit:
— Vous vous exprimez agréablement, monsieur Bergeret. Les rhéteurs parlaient de la
sorte dans Rome quand Alaric y entra avec
ses Visigoths. Toutefois, les rhéteurs du
vesiècle jetaient sous les térébinthes de
l’Esquilin des pensées moins vaines. Car
alors Rome était chrétienne. Vous ne l’êtes
plus.
— Monsieur l’abbé, répondit le maître de conférences, soyez évêque et ne soyez
pas grand maître de l’Université.
— Il est vrai, monsieur Bergeret, dit le
prêtre avec un gros rire, que si j’étais grand
maître de l’Université, je vous interdirais
d’enseigner la jeunesse.
— Et vous me feriez grand bien. Car
alors j’écrirais dans les journaux, comme
M.Jules Lemaître, et qui sait si, comme lui…
— Eh! eh! vous ne seriez pas déplacé
parmi les beaux-esprits. Et l’Académie
française a du goût pour les libertins.
Il dit et s’éloigna d’un pas droit, ferme
et lourd. M.Bergeret demeura seul au milieu du banc que maintenant l’ombre recouvrait aux trois quarts. La coccinelle qui, sur
son épaule, soulevait depuis un moment ses
élytres, s’envola. Il se mit à songer. Il
n’était pas heureux. Il avait un esprit de
finesse dont les pointes n’étaient pas toutes
tournées au dehors, et bien souvent il se
piquait lui-même aux aiguillons de sa critique. Anémique et bilieux, il avait une
grande délicatesse d’estomac et des sens
affaiblis, qui lui procuraient plus de dégoûts
et de souffrances que de plaisirs et de
contentements. Il était imprudent en paroles
et d’une maladresse qui, pour l’exactitude et
la sûreté, égalait l’adresse la plus exercée.
Il saisissait avec un art subtil toute occasion
de se nuire. Il inspirait une aversion naturelle
au commun des hommes, et il en souffrait,
étant sociable et enclin à communiquer avec
ses semblables. Il n’avait jamais réussi à
former des élèves, et il faisait son cours de
littérature latine dans un caveau sombre,
humide et déserté, où l’avait plongé l’inimitié fougueuse du doyen. Les bâtiments
de l’Université étaient spacieux pourtant.
Construits en 1894, «ces nouveaux locaux,
ainsi que l’avait dit, à l’inauguration, M.le préfet Worms-Clavelin, témoignaient de la
sollicitude du gouvernement de la République pour la diffusion des lumières». Il s’y trouvait un amphithéâtre décoré, par
M.Léon Glaize, de peintures allégoriques
représentant les Sciences et les Lettres, où
M.Compagnon faisait son cours applaudi
de mathématiques. Les autres porteurs de
simarre jaune ou rouge enseignaient diverses
connaissances dans de belles salles claires.
Seul, M.Bergeret, sous le regard ironique
de l’appariteur, descendait, suivi de trois
auditeurs, dans un sous-sol ténébreux. Là,
dans l’air épais et malin, il expliquait
l’Énéide avec la science allemande et la
finesse française; là, par son pessimisme
littéraire et moral, il affligeait M.Roux, de
Bordeaux, son meilleur élève; là, il ouvrait
des aperçus nouveaux, dont l’aspect effrayait;
là, il prononça un soir ces paroles devenues
fameuses, et qui devaient plutôt périr
étouffées dans l’ombre du souterrain: «Des
morceaux de diverses provenances, soudés
maladroitement les uns aux autres, formèrent l’Iliade et l’Odyssée. Tels sont les modèles de composition qui ont été imités par
Virgile, par Fénelon et généralement, dans
les littératures classiques, par les auteurs
de récits en vers ou en prose».
M.Bergeret n’était pas heureux. Il n’avait
reçu aucune distinction honorifique. Il est
vrai qu’il méprisait les honneurs. Mais il
sentait qu’il eût été plus beau de les mépriser en les recevant. Il était obscur et
moins connu dans sa ville, pour les ouvrages
de l’esprit, que M.de Terremondre, auteur
d’un Guide du touriste; que le général Milher,
polygraphe distingué du département; moins
même que son élève, M.Albert Roux, de
Bordeaux, auteur de Nivée, poème en vers
libres. Certes, il méprisait la gloire littéraire, sachant que celle de Virgile reposait
en Europe sur deux contresens, un non-sens et un coq-à-l’âne. Mais il souffrait de
n’avoir aucun commerce avec des écrivains
qui, tels que MM.Faguet, Doumic ou Pellissier, lui paraissaient correspondre à son esprit. Il aurait voulu les connaître, vivre
avec eux à Paris, écrire comme eux dans des
revues, les contredire, les égaler, les surpasser peut-être. Il se sentait une certaine
finesse d’intelligence, et il avait écrit des
pages qu’il savait agréables.
Il n’était pas heureux. Il était pauvre,
resserré avec sa femme et ses trois filles
dans un petit logis où il goûtait à l’excès
les incommodités de la vie commune; et il
s’attristait de trouver des bigoudis sur sa
table à écrire, et de voir ses manuscrits
brûlés aux marges par des fers à friser. Il
n’avait au monde de retraite agréable et
sûre que ce banc du Mail ombragé par un
orme antique, et que le coin des bouquins
dans la boutique de Paillot.
Il médita un moment sur sa triste condition, puis il se leva de son banc et prit le
chemin qui mène chez le libraire.