CHAPITRE XXIV
La duchesse organisa des soirées charmantes au palais, qui n’avait
jamais vu tant de gaieté; jamais elle ne fut plus aimable que cet hiver,
et pourtant elle vécut au milieu des plus grands dangers; mais aussi,
pendant cette saison critique, il ne lui arriva pas deux fois de songer
avec un certain degré de malheur à l’étrange changement de Fabrice. Le
jeune prince venait de fort bonne heure aux soirées aimables de sa mère,
qui lui disait toujours:
—Allez-vous-en donc gouverner; je parie qu’il y a sur votre bureau plus
de vingt rapports qui attendent un oui ou un non, et je ne veux pas que
l’Europe m’accuse de faire de vous un roi fainéant pour régner à votre
place.
Ces avis avaient le désavantage de se présenter toujours dans les
moments les plus inopportuns, c’est-à-dire quand Son Altesse, ayant
vaincu sa timidité, prenait part à quelque charade en action qui
l’amusait fort. Deux fois la semaine il y avait des parties de campagne
où, sous prétexte de conquérir au nouveau souverain l’affection de son
peuple, la princesse admettait les plus jolies femmes de la bourgeoisie.
La duchesse, qui était l’âme de cette cour joyeuse, espérait que ces
belles bourgeoises, qui toutes voyaient avec une envie mortelle la
haute fortune du bourgeois Rassi, raconteraient au prince quelqu’une
des friponneries sans nombre de ce ministre. Or, entre autres idées
enfantines, le prince prétendait avoir un ministère moral.
Rassi avait trop de sens pour ne pas sentir combien ces soirées
brillantes de la cour de la princesse, dirigées par son ennemie, étaient
dangereuses pour lui. Il n’avait pas voulu remettre au comte Mosca la
sentence fort légale rendue contre Fabrice; il fallait donc que la
duchesse ou lui disparussent de la cour.
Le jour de ce mouvement populaire, dont maintenant il était de bon ton
de nier l’existence, on avait distribué de l’argent au peuple. Rassi
partit de là: plus mal mis encore que de coutume, il monta dans les
maisons les plus misérables de la ville, et passa des heures entières en
conversation réglée avec leurs pauvres habitants. Il fut bien récompensé
de tant de soins: après quinze jours de ce genre de vie il eut la
certitude que Ferrante Palla avait été le chef secret de l’insurrection,
et bien plus, que cet être, pauvre toute sa vie comme un grand poète,
avait fait vendre huit ou dix diamants à Gênes.
On citait entre autres cinq pierres de prix qui valaient réellement
plus de 40 000 francs, et que, dix jours avant la mort du prince, on
avait laissées pour 35 000 francs, parce que, disait-on, on avait besoin
d’argent.
Comment peindre les transports de joie du ministre de la justice à
cette découverte? Il s’apercevait que tous les jours on lui donnait
des ridicules à la cour de la princesse douairière, et plusieurs fois
le prince, parlant d’affaires avec lui, lui avait ri au nez avec toute
la naïveté de la jeunesse. Il faut avouer que le Rassi avait des
habitudes singulièrement plébéiennes: par exemple, dès qu’une discussion
l’intéressait, il croisait les jambes et prenait son soulier dans la
main; si l’intérêt croissait, il étalait son mouchoir de coton rouge sur
sa jambe, etc. Le prince avait beaucoup ri de la plaisanterie d’une des
plus jolies femmes de la bourgeoisie, qui, sachant d’ailleurs qu’elle
avait la jambe fort bien faite, s’était mise à imiter ce geste élégant
du ministre de la justice.
Rassi sollicita une audience extraordinaire et dit au prince:
—Votre Altesse voudrait-elle donner cent mille francs pour savoir au
juste quel a été le genre de mort de son auguste père? avec cette somme,
la justice serait mise à même de saisir les coupables, s’il y en a.
La réponse du prince ne pouvait être douteuse.
A quelque temps de là, la Chékina avertit la duchesse qu’on lui
avait offert une grosse somme pour laisser examiner les diamants de
sa maîtresse par un orfèvre; elle avait refusé avec indignation. La
duchesse la gronda d’avoir refusé; et, à huit jours de là, la Chékina
eut des diamants à montrer. Le jour pris pour cette exhibition des
diamants, le comte Mosca plaça deux hommes sûrs auprès de chacun des
orfèvres de Parme, et sur le minuit il vint dire à la duchesse que
l’orfèvre curieux n’était autre que le frère de Rassi. La duchesse, qui
était fort gaie ce soir-là (on jouait au palais une comédie dell’arte,
c’est-à-dire où chaque personnage invente le dialogue à mesure qu’il
le dit, le plan seul de la comédie est affiché dans la coulisse), la
duchesse, qui jouait un rôle, avait pour amoureux dans la pièce le comte
Baldi, l’ancien ami de la marquise Raversi, qui était présente. Le
prince, l’homme le plus timide de ses Etats, mais fort joli garçon et
doué du cœur le plus tendre, étudiait le rôle du comte Baldi, et voulait
le jouer à la seconde représentation.
—J’ai bien peu de temps, dit la duchesse au comte, je parais à la
première scène du second acte; passons dans la salle des gardes.
Là, au milieu de vingt gardes du corps, tous fort éveillés et fort
attentifs aux discours du premier ministre et de la grande maîtresse, la
duchesse dit en riant à son ami:
—Vous me grondez toujours quand je dis des secrets inutilement. C’est
par moi que fut appelé au trône Ernest V; il s’agissait de venger
Fabrice, que j’aimais alors bien plus qu’aujourd’hui, quoique toujours
fort innocemment. Je sais bien que vous ne croyez guère à cette
innocence, mais peu importe, puisque vous m’aimez malgré mes crimes.
Eh bien! voici un crime véritable: j’ai donné tous mes diamants à une
espèce de fou fort intéressant, nommé Ferrante Palla, je l’ai même
embrassé pour qu’il fît périr l’homme qui voulait faire empoisonner
Fabrice. Où est le mal?
—Ah! voilà donc où Ferrante avait pris de l’argent pour son émeute! dit
le comte, un peu stupéfait; et vous me racontez tout cela dans la salle
des gardes!
—C’est que je suis pressée, et voici le Rassi sur les traces du crime.
Il est bien vrai que je n’ai jamais parlé d’insurrection, car j’abhorre
les jacobins. Réfléchissez là-dessus, et dites-moi votre avis après la
pièce.
—Je vous dirai tout de suite qu’il faut inspirer de l’amour au
prince... Mais en tout bien tout honneur, au moins!
On appelait la duchesse pour son entrée en scène, elle s’enfuit.
Quelques jours après, la duchesse reçut par la poste une grande lettre
ridicule, signée du nom d’une ancienne femme de chambre à elle; cette
femme demandait à être employée à la cour, mais la duchesse avait
reconnu du premier coup d’œil que ce n’était ni son écriture ni son
style. En ouvrant la feuille pour lire la seconde page, la duchesse vit
tomber à ses pieds une petite image miraculeuse de la Madone, pliée
dans une feuille imprimée d’un vieux livre. Après avoir jeté un coup
d’œil sur l’image, la duchesse lut quelques lignes de la vieille feuille
imprimée. Ses yeux brillèrent, et elle y trouvait ces mots:
Le tribun a pris cent francs par mois, non plus; avec le reste on
voulut ranimer le feu sacré dans des âmes qui se trouvèrent glacées
par l’égoïsme. Le renard est sur mes traces, c’est pourquoi je n’ai
pas cherché à voir une dernière fois l’être adoré. Je me suis dit,
elle n’aime pas la république, elle qui m’est supérieure par l’esprit
autant que par les grâces et la beauté. D’ailleurs, comment faire une
république sans républicains? Est-ce que je me tromperais? Dans six
mois, je parcourrai, le microscope à la main, et à pied, les petites
villes d’Amérique, je verrai si je dois encore aimer la seule rivale
que vous ayez dans mon cœur. Si vous recevez cette lettre, madame la
baronne, et qu’aucun œil profane ne l’ait lue avant vous, faites briser
un des jeunes frênes plantés à vingt pas de l’endroit où j’osai vous
parler pour la première fois. Alors je ferai enterrer, sous le grand
buis du jardin que vous remarquâtes une fois en mes jours heureux, une
boîte où se trouveront de ces choses qui font calomnier les gens de mon
opinion. Certes, je me fusse bien gardé d’écrire si le renard n’était
sur mes traces, et ne pouvait arriver à cet être céleste; voir le buis
dans quinze jours.
«Puisqu’il a une imprimerie à ses ordres, se dit la duchesse, bientôt
nous aurons un recueil de sonnets, Dieu sait le nom qu’il m’y donnera!»
La coquetterie de la duchesse voulut faire un essai; pendant huit
jours elle fut indisposée, et la cour n’eut plus de jolies soirées. La
princesse, fort scandalisée de tout ce que la peur qu’elle avait de son
fils l’obligeait de faire dès les premiers moments de son veuvage, alla
passer ces huit jours dans un couvent attenant à l’église où le feu
prince était inhumé. Cette interruption des soirées jeta sur les bras du
prince une masse énorme de loisir, et porta un échec notable au crédit
du ministre de la justice. Ernest V comprit tout l’ennui qui le menaçait
si la duchesse quittait la cour, ou seulement cessait d’y répandre la
joie. Les soirées recommencèrent, et le prince se montra de plus en plus
intéressé par les comédies dell’arte. Il avait le projet de prendre un
rôle, mais n’osait avouer cette ambition. Un jour, rougissant beaucoup,
il dit à la duchesse:
—Pourquoi ne jouerais-je pas moi aussi?
—Nous sommes tous ici aux ordres de Votre Altesse; si elle daigne m’en
donner l’ordre, je ferai arranger le plan d’une comédie, toutes les
scènes brillantes du rôle de Votre Altesse seront avec moi, et comme les
premiers jours tout le monde hésite un peu, si Votre Altesse veut me
regarder avec quelque attention, je lui dirai les réponses qu’elle doit
faire.
Tout fut arrangé et avec une adresse infinie. Le prince fort timide
avait honte d’être timide; les soins que se donna la duchesse pour ne
pas faire souffrir cette timidité innée firent une impression profonde
sur le jeune souverain.
Le jour de son début, le spectacle commença une demi-heure plus tôt qu’à
l’ordinaire, et il n’y avait dans le salon, au moment où l’on passa dans
la salle de spectacle, que huit ou dix femmes âgées. Ces figures-là
n’imposaient guère au prince, et d’ailleurs, élevées à Munich dans les
vrais principes monarchiques, elles applaudissaient toujours. Usant de
son autorité comme grande maîtresse, la duchesse ferma à clef la porte
par laquelle le vulgaire des courtisans entrait au spectacle. Le prince,
qui avait de l’esprit littéraire et une belle figure, se tira fort bien
de ses premières scènes; il répétait avec intelligence les phrases
qu’il lisait dans les yeux de la duchesse, ou qu’elle lui indiquait
à demi-voix. Dans un moment où les rares spectateurs applaudissaient
de toutes leurs forces, la duchesse fit un signe, la porte d’honneur
fut ouverte, et la salle de spectacle occupée en un instant par toutes
les jolies femmes de la cour, qui, trouvant au prince une figure
charmante et l’air fort heureux, se mirent à applaudir; le prince
rougit de bonheur. Il jouait le rôle d’un amoureux de la duchesse. Bien
loin d’avoir à lui suggérer des paroles, bientôt elle fut obligée de
l’engager à abréger les scènes; il parlait d’amour avec un enthousiasme
qui souvent embarrassait l’actrice; ses répliques duraient cinq
minutes. La duchesse n’était plus cette beauté éblouissante de l’année
précédente; la prison de Fabrice, et, bien plus encore, le séjour sur le
lac Majeur avec Fabrice, devenu morose et silencieux, avaient donné dix
ans de plus à la belle Gina. Ses traits s’étaient marqués, ils avaient
plus d’esprit et moins de jeunesse.
Ils n’avaient plus que bien rarement l’enjouement du premier âge; mais
à la scène, avec du rouge et tous les secours que l’art fournit aux
actrices, elle était encore la plus jolie femme de la cour. Les tirades
passionnées, débitées par le prince, donnèrent l’éveil aux courtisans;
tous se disaient ce soir-là:
—Voici la Balbi de ce nouveau règne.
Le comte se révolta intérieurement. La pièce finie, la duchesse dit au
prince devant toute la cour:
—Votre Altesse joue trop bien; on va dire que vous êtes amoureux d’une
femme de trente-huit ans, ce qui fera manquer mon établissement avec
le comte. Ainsi, je ne jouerai plus avec Votre Altesse, à moins que le
prince ne me jure de m’adresser la parole comme il le ferait à une femme
d’un certain âge, à Mme la marquise Raversi, par exemple.
On répéta trois fois la même pièce; le prince était fou de bonheur;
mais, un soir, il parut fort soucieux.
—Ou je me trompe fort, dit la grande maîtresse à sa princesse, ou
le Rassi cherche à nous jouer quelque tour; je conseillerais à Votre
Altesse d’indiquer un spectacle pour demain; le prince jouera mal, et,
dans son désespoir, il vous dira quelque chose.
Le prince joua fort mal en effet; on l’entendait à peine, et il ne
savait plus terminer ses phrases. A la fin du premier acte, il avait
presque les larmes aux yeux; la duchesse se tenait auprès de lui, mais
froide et immobile. Le prince, se trouvant un instant seul avec elle,
dans le foyer des acteurs, alla fermer la porte.
—Jamais, lui dit-il, je ne pourrai jouer le second et le troisième
acte; je ne veux pas absolument être applaudi par complaisance; les
applaudissements qu’on me donnait ce soir me fendaient le cœur.
Donnez-moi un conseil, que faut-il faire?
—Je vais m’avancer sur la scène, faire une profonde révérence à Son
Altesse, une autre au public, comme un véritable directeur de comédie,
et dire que l’acteur qui jouait le rôle de Lélio, se trouvant subitement
indisposé, le spectacle se terminera par quelques morceaux de musique.
Le comte Rusca et la petite Ghisolfi seront ravis de pouvoir montrer à
une aussi brillante assemblée leurs petites voix aigrelettes.
Le prince prit la main de la duchesse, et la baisa avec transport.
—Que n’êtes-vous un homme, lui dit-il, vous me donneriez un bon
conseil: Rassi vient de déposer sur mon bureau cent quatre-vingt-deux
dépositions contre les prétendus assassins de mon père. Outre les
dépositions, il y a un acte d’accusation de plus de deux cents pages; il
me faut lire tout cela, et, de plus, j’ai donné ma parole de n’en rien
dire au comte. Ceci mène tout droit à des supplices; déjà il veut que je
fasse enlever en France, près d’Antibes, Ferrante Palla, ce grand poète
que j’admire tant. Il est là sous le nom de Poncet.
—Le jour où vous ferez pendre un libéral, Rassi sera lié au ministère
par des chaînes de fer, et c’est ce qu’il veut avant tout; mais Votre
Altesse ne pourra plus annoncer une promenade deux heures à l’avance. Je
ne parlerai ni à la princesse, ni au comte du cri de douleur qui vient
de vous échapper; mais, comme d’après mon serment je ne dois avoir aucun
secret pour la princesse, je serais heureuse si Votre Altesse voulait
dire à sa mère les mêmes choses qui lui sont échappées avec moi.
Cette idée fit diversion à la douleur d’acteur chuté qui accablait le
souverain.
—Eh bien! allez avertir ma mère, je me rends dans son grand cabinet.
Le prince quitta les coulisses, traversa le salon par lequel on arrivait
au théâtre, renvoya d’un air dur le grand chambellan et l’aide de
camp de service qui le suivaient; de son côté la princesse quitta
précipitamment le spectacle; arrivée dans le grand cabinet, la grande
maîtresse fit une profonde révérence à la mère et au fils, et les laissa
seuls. On peut juger de l’agitation de la cour, ce sont là les choses
qui la rendent si amusante. Au bout d’une heure le prince lui-même se
présenta à la porte du cabinet et appela la duchesse; la princesse était
en larmes, son fils avait une physionomie tout altérée.
«Voici des gens faibles qui ont de l’humeur, se dit la grande maîtresse,
et qui cherchent un prétexte pour se fâcher contre quelqu’un.» D’abord
la mère et le fils se disputèrent la parole pour raconter les détails à
la duchesse, qui dans ses réponses eut grand soin de ne mettre en avant
aucune idée. Pendant deux mortelles heures les trois acteurs de cette
scène ennuyeuse ne sortirent pas des rôles que nous venons d’indiquer.
Le prince alla chercher lui-même les deux énormes portefeuilles que
Rassi avait déposés sur son bureau; en sortant du grand cabinet de sa
mère, il trouva toute la cour qui attendait.
—Allez-vous-en, laissez-moi tranquille! s’écria-t-il, d’un ton fort
impoli et qu’on ne lui avait jamais vu.
Le prince ne voulait pas être aperçu portant lui-même les deux
portefeuilles, un prince ne doit rien porter. Les courtisans disparurent
en un clin d’œil. En repassant le prince ne trouva plus que les valets
de chambre qui éteignaient les bougies; il les renvoya avec fureur,
ainsi que le pauvre Fontana, aide de camp de service, qui avait eu la
gaucherie de rester, par zèle.
—Tout le monde prend à tâche de m’impatienter ce soir, dit-il avec
humeur à la duchesse, comme il rentrait dans le cabinet.
Il lui croyait beaucoup d’esprit et il était furieux de ce qu’elle
s’obstinait évidemment à ne pas ouvrir un avis. Elle, de son côté, était
résolue à ne rien dire qu’autant qu’on lui demanderait son avis bien
expressément. Il s’écoula encore une grosse demi-heure avant que le
prince, qui avait le sentiment de sa dignité, se déterminât à lui dire:
—Mais, madame, vous ne dites rien.
—Je suis ici pour servir la princesse, et oublier bien vite ce qu’on
dit devant moi.
—Eh bien! madame, dit le prince en rougissant beaucoup, je vous ordonne
de me donner votre avis.
—On punit les crimes pour empêcher qu’ils ne se renouvellent. Le feu
prince a-t-il été empoisonné? C’est ce qui est fort douteux; a-t-il été
empoisonné par les jacobins? c’est ce que Rassi voudrait bien prouver,
car alors il devient pour Votre Altesse un instrument nécessaire à
tout jamais. Dans ce cas, Votre Altesse, qui commence son règne,
peut se promettre bien des soirées comme celle-ci. Vos sujets disent
généralement, ce qui est de toute vérité, que Votre Altesse a de la
bonté dans le caractère; tant qu’elle n’aura pas fait pendre quelque
libéral, elle jouira de cette réputation, et bien certainement personne
ne songera à lui préparer du poison.
—Votre conclusion est évidente, s’écria la princesse avec humeur; vous
ne voulez pas que l’on punisse les assassins de mon mari!
—C’est qu’apparemment, madame, je suis liée à eux par une tendre amitié.
La duchesse voyait dans les yeux du prince qu’il la croyait parfaitement
d’accord avec sa mère pour lui dicter un plan de conduite. Il y eut
entre les deux femmes une succession assez rapide d’aigres reparties,
à la suite desquelles la duchesse protesta qu’elle ne dirait plus une
seule parole, et elle fut fidèle à sa résolution; mais le prince, après
une longue discussion avec sa mère, lui ordonna de nouveau de dire son
avis.
—C’est ce que je jure à Vos Altesses de ne point faire!
—Mais c’est un véritable enfantillage! s’écria le prince.
—Je vous prie de parler, madame la duchesse, dit la princesse d’un air
digne.
—C’est ce dont je vous supplie de me dispenser, madame; mais Votre
Altesse, ajouta la duchesse en s’adressant au prince, lit parfaitement
le français; pour calmer nos esprits agités, voudrait-elle nous lire une
fable de La Fontaine?
La princesse trouva ce nous fort insolent, mais elle eut l’air à la
fois étonné et amusé, quand la grande maîtresse, qui était allée du
plus grand sang-froid ouvrir la bibliothèque, revint avec un volume des
Fables de La Fontaine; elle le feuilleta quelques instants, puis dit au
prince, en le lui présentant:
—Je supplie Votre Altesse de lire toute la fable.
LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR
Un amateur de jardinage
Demi-bourgeois, demi-manant,
Possédait en certain village
Un jardin assez propre, et le clos attenant.
Il avait de plant vif fermé cette étendue:
Là croissaient à plaisir l’oseille et la laitue,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d’Espagne et force serpolet.
Cette félicité par un lièvre troublée
Fit qu’au seigneur du bourg notre homme se plaignit.
Ce maudit animal vient prendre sa goulée
Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit;
Les pierres les bâtons y perdent leur crédit:
Il est sorcier, je crois—Sorcier! je l’en défie,
Repartit le seigneur: fût-il diable, Miraut,
En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie.
—Et quand?—Et dès demain, sans tarder plus longtemps.
La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
—Çà, déjeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres?
. . . . . . . . . .
L’embarras des chasseurs succède au déjeuner.
Chacun s’anime et se prépare;
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bonhomme est étonné.
Le pis fut que l’on mit en piteux équipage
Le pauvre potager. Adieu planches, carreaux;
Adieu chicorée et poireaux;
Adieu de quoi mettre au potage.
Le bonhomme disait: Ce sont là jeux de prince.
Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps
Que n’en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la province.
Petits princes, videz vos débats entre vous;
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.
Cette lecture fut suivie d’un long silence. Le prince se promenait dans
le cabinet, après être allé lui-même remettre le volume à sa place.
—Eh bien! madame, dit la princesse, daignerez-vous parler?
—Non pas, certes, madame! tant que Son Altesse ne m’aura pas nommée
ministre; en parlant ici, je courrais risque de perdre ma place de
grande maîtresse.
Nouveau silence d’un gros quart d’heure; enfin la princesse songea au
rôle que joua jadis Marie de Médicis, mère de Louis XIII: tous les
jours précédents, la grande maîtresse avait fait lire par la lectrice
l’excellente Histoire de Louis XIII, de M. Bazin. La princesse, quoique
fort piquée, pensa que la duchesse pourrait fort bien quitter le pays,
et alors Rassi, qui lui faisait une peur affreuse, pourrait bien imiter
Richelieu et la faire exiler par son fils. Dans ce moment, la princesse
eût donné tout au monde pour humilier sa grande maîtresse; mais elle ne
pouvait: elle se leva, et vint, avec un sourire un peu exagéré, prendre
la main de la duchesse et lui dire:
—Allons, madame, prouvez-moi votre amitié en parlant.
—Eh bien! deux mots sans plus: brûler, dans la cheminée que voilà, tous
les papiers réunis par cette vipère de Rassi, et ne jamais lui avouer
qu’on les a brûlés.
Elle ajouta tout bas, et d’un air familier, à l’oreille de la princesse.
—Rassi peut être Richelieu!
—Mais, diable! ces papiers me coûtent plus de quatre-vingt mille
francs! s’écria le prince fâché.
—Mon prince, répliqua la duchesse avec énergie, voilà ce qu’il en
coûte d’employer des scélérats de basse naissance. Plût à Dieu que vous
pussiez perdre un million, et ne jamais prêter créance aux bas coquins
qui ont empêché votre père de dormir pendant les six dernières années de
son règne.
Le mot basse naissance avait plu extrêmement à la princesse, qui
trouvait que le comte et son amie avaient une estime trop exclusive pour
l’esprit, toujours un peu cousin germain du jacobinisme.
Durant le court moment de profond silence, rempli par les réflexions de
la princesse, l’horloge du château sonna trois heures. La princesse se
leva, fit une profonde révérence à son fils, et lui dit:
—Ma santé ne me permet pas de prolonger davantage la discussion. Jamais
de ministre de basse naissance; vous ne m’ôterez pas de l’idée que votre
Rassi vous a volé la moitié de l’argent qu’il vous a fait dépenser en
espionnage.
La princesse prit deux bougies dans les flambeaux et les plaça dans la
cheminée, de façon à ne pas les éteindre; puis, s’approchant de son
fils, elle ajouta:
—La fable de La Fontaine l’emporte, dans mon esprit, sur le juste désir
de venger un époux. Votre Altesse veut-elle me permettre de brûler ces
écritures?
Le prince restait immobile.
«Sa physionomie est vraiment stupide, se dit la duchesse; le comte a
raison: le feu prince ne nous eût pas fait veiller jusqu’à trois heures
du matin, avant de prendre un parti.»
La princesse, toujours debout, ajouta:
—Ce petit procureur serait bien fier, s’il savait que ses paperasses,
remplies de mensonges, et arrangées pour procurer son avancement, ont
fait passer la nuit aux deux plus grands personnages de l’Etat.
Le prince se jeta sur un des portefeuilles comme un furieux, et en vida
tout le contenu dans la cheminée. La masse des papiers fut sur le point
d’étouffer les deux bougies; l’appartement se remplit de fumée. La
princesse vit dans les yeux de son fils qu’il était tenté de saisir une
carafe et de sauver ces papiers, qui lui coûtaient quatre-vingt mille
francs.
—Ouvrez donc la fenêtre! cria-t-elle à la duchesse avec humeur. La
duchesse se hâta d’obéir; aussitôt tous les papiers s’enflammèrent à
la fois; il se fit un grand bruit dans la cheminée, et bientôt il fut
évident qu’elle avait pris feu.
Le prince avait l’âme petite pour toutes les choses d’argent; il crut
voir son palais en flammes, et toutes les richesses qu’il contenait
détruites; il courut à la fenêtre et appela la garde d’une voix toute
changée. Les soldats en tumulte étant accourus dans la cour à la voix du
prince, il revint près de la cheminée qui attirait l’air de la fenêtre
ouverte avec un bruit réellement effrayant; il s’impatienta, jura, fit
deux ou trois tours dans le cabinet comme un homme hors de lui, et,
enfin, sortit en courant.
La princesse et sa grande maîtresse restèrent debout, l’une vis-à-vis de
l’autre, et gardant un profond silence.
«La colère va-t-elle recommencer? se dit la duchesse; ma foi, mon procès
est gagné.» Et elle se disposait à être fort impertinente dans ses
répliques, quand une pensée l’illumina; elle vit le second portefeuille
intact. «Non, mon procès n’est gagné qu’à moitié!» Elle dit à la
princesse, d’un air assez froid:
—Madame m’ordonne-t-elle de brûler le reste de ces papiers?
—Et où les brûlerez-vous? dit la princesse avec humeur.
—Dans la cheminée du salon; en les y jetant l’un après l’autre, il n’y
a pas de danger.
La duchesse plaça sous son bras le portefeuille regorgeant de papiers,
prit une bougie et passa dans le salon voisin. Elle prit le temps de
voir que ce portefeuille était celui des dépositions, mit dans son châle
cinq ou six liasses de papiers, brûla le reste avec beaucoup de soin,
puis disparut sans prendre congé de la princesse.
—Voici une bonne impertinence, se dit-elle en riant; mais elle a
failli, par ses affectations de veuve inconsolable, me faire perdre la
tête sur un échafaud.
En entendant le bruit de la voiture de la duchesse, la princesse fut
outrée contre sa grande maîtresse.
Malgré l’heure indue, la duchesse fit appeler le comte; il était au feu
du château, mais parut bientôt avec la nouvelle que tout était fini.
—Ce petit prince a réellement montré beaucoup de courage, et je lui en
ai fait mon compliment avec effusion.
—Examinez bien vite ces dépositions, et brûlons-les au plus tôt.
Le comte lut et pâlit.
—Ma foi, ils arrivaient bien près de la vérité; cette procédure est
fort adroitement faite, ils sont tout à fait sur les traces de Ferrante
Palla; et, s’il parle, nous avons un rôle difficile.
—Mais il ne parlera pas, s’écria la duchesse; c’est un homme d’honneur,
celui-là: brûlons, brûlons.
—Pas encore. Permettez-moi de prendre les noms de douze ou quinze
témoins dangereux, et que je me permettrai de faire enlever, si jamais
le Rassi veut recommencer.
—Je rappellerai à Votre Excellence que le prince a donné sa parole de
ne rien dire à son ministre de la justice de notre expédition nocturne.
—Par pusillanimité, et de peur d’une scène, il la tiendra.
—Maintenant, mon ami, voici une nuit qui avance beaucoup notre mariage;
je n’aurais pas voulu vous apporter en dot un procès criminel, et encore
pour un péché que me fit commettre mon intérêt pour un autre.
Le comte était amoureux, lui prit la main, s’exclama; il avait les
larmes aux yeux.
—Avant de partir, donnez-moi des conseils sur la conduite que je dois
tenir avec la princesse; je suis excédée de fatigue, j’ai joué une heure
la comédie sur le théâtre, et cinq heures dans le cabinet.
—Vous vous êtes assez vengée des propos aigrelets de la princesse,
qui n’étaient que de la faiblesse, par l’impertinence de votre sortie.
Reprenez demain avec elle sur le ton que vous aviez ce matin; le Rassi
n’est pas encore en prison ou exilé, nous n’avons pas encore déchiré la
sentence de Fabrice.
«Vous demandiez à la princesse de prendre une décision, ce qui donne
toujours de l’humeur aux princes et même aux premiers ministres; enfin
vous êtes sa grande maîtresse, c’est-à-dire sa petite servante. Par un
retour, qui est immanquable chez les gens faibles, dans trois jours le
Rassi sera plus en faveur que jamais; il va chercher à faire prendre
quelqu’un: tant qu’il n’a pas compromis le prince, il n’est sûr de rien.
«Il y a eu un homme blessé à l’incendie de cette nuit; c’est un
tailleur, qui a, ma foi, montré une intrépidité extraordinaire. Demain,
je vais engager le prince à s’appuyer sur mon bras, et à venir avec moi
faire une visite au tailleur; je serai armé jusqu’aux dents et j’aurai
l’œil au guet; d’ailleurs ce jeune prince n’est point encore haï. Moi,
je veux l’accoutumer à se promener dans les rues, c’est un tour que
je joue au Rassi, qui certainement va me succéder, et ne pourra plus
permettre de telles imprudences. En revenant de chez le tailleur, je
ferai passer le prince devant la statue de son père; il remarquera les
coups de pierre qui ont cassé le jupon à la romaine dont le nigaud de
statuaire l’a affublé; et, enfin, le prince aura bien peu d’esprit si
de lui-même il ne fait pas cette réflexion: «Voilà ce qu’on gagne à
faire prendre des jacobins.» A quoi je répliquerai: «Il faut en pendre
dix mille ou pas un: la Saint-Barthélemy a détruit les protestants en
France.»
«Demain, chère amie, avant ma promenade, faites-vous annoncer chez le
prince, et dites-lui: «Hier soir, j’ai fait auprès de vous le service
de ministre, je vous ai donné des conseils, et, par vos ordres, j’ai
encouru le déplaisir de la princesse; il faut que vous me payiez.» Il
s’attendra à une demande d’argent, et froncera le sourcil; vous le
laisserez plongé dans cette idée malheureuse le plus longtemps que vous
pourrez; puis vous direz: «Je prie Votre Altesse d’ordonner que Fabrice
soit jugé contradictoirement (ce qui veut dire lui présent) par les
douze juges les plus respectés de vos Etats.» Et, sans perdre de temps,
vous lui présenterez à signer une petite ordonnance écrite de votre
belle main, et que je vais vous dicter; je vais mettre, bien entendu,
la clause que la première sentence est annulée. A cela, il n’y a qu’une
objection; mais, si vous menez l’affaire chaudement, elle ne viendra
pas à l’esprit du prince. Il peut vous dire: «Il faut que Fabrice se
constitue prisonnier à la citadelle.» A quoi vous répondrez: «Il se
constituera prisonnier à la prison de la ville (vous savez que j’y
suis le maître, tous les soirs, votre neveu viendra vous voir).» Si le
prince vous répond: «Non, sa fuite a écorné l’honneur de ma citadelle,
et je veux, pour la forme, qu’il rentre dans la chambre où il était»,
vous répondrez à votre tour: «Non, car là il serait à la disposition de
mon ennemi Rassi». Et, par une de ces phrases de femme que vous savez
si bien lancer, vous lui ferez entendre que, pour fléchir Rassi, vous
pourrez bien lui raconter l’auto-da-fé de cette nuit; s’il insiste, vous
annoncerez que vous allez passer quinze jours à votre château de Sacca.
«Vous allez faire appeler Fabrice et le consulter sur cette démarche qui
peut le conduire en prison. Pour tout prévoir, si, pendant qu’il est
sous les verrous, Rassi, trop impatient, me fait empoisonner, Fabrice
peut courir des dangers. Mais la chose est peu probable; vous savez que
j’ai fait venir un cuisinier français, qui est le plus gai des hommes,
et qui fait des calembours; or, le calembour est incompatible avec
l’assassinat. J’ai déjà dit à notre ami Fabrice que j’ai retrouvé tous
les témoins de son action belle et courageuse; ce fut évidemment ce
Giletti qui voulut l’assassiner. Je ne vous ai pas parlé de ces témoins,
parce que je voulais vous faire une surprise, mais ce plan a manqué; le
prince n’a pas voulu signer. J’ai dit à notre Fabrice que, certainement,
je lui procurerai une grande place ecclésiastique; mais j’aurai bien de
la peine si ses ennemis peuvent objecter en cour de Rome une accusation
d’assassinat.
«Sentez-vous, madame, que, s’il n’est pas jugé de la façon la plus
solennelle, toute sa vie le nom de Giletti sera désagréable pour lui?
Il y aurait une grande pusillanimité à ne pas se faire juger, quand
on est sûr d’être innocent. D’ailleurs, fût-il coupable, je le ferais
acquitter. Quand je lui ai parlé, le bouillant jeune homme ne m’a pas
laissé achever, il a pris l’almanach officiel, et nous avons choisi
ensemble les douze juges les plus intègres et les plus savants; la
liste faite, nous avons effacé six noms, que nous avons remplacés par
six jurisconsultes, mes ennemis personnels, et, comme nous n’avons
pu trouver que deux ennemis, nous y avons suppléé par quatre coquins
dévoués à Rassi.
Cette proposition du comte inquiéta mortellement la duchesse, et non
sans cause; enfin, elle se rendit à la raison, et, sous la dictée du
ministre, écrivit l’ordonnance qui nommait les juges.
Le comte ne la quitta qu’à six heures du matin; elle essaya de dormir,
mais en vain. A neuf heures, elle déjeuna avec Fabrice, qu’elle trouva
brûlant d’envie d’être jugé; à dix heures, elle était chez la princesse,
qui n’était point visible; à onze heures, elle vit le prince, qui tenait
son lever, et qui signa l’ordonnance sans la moindre objection. La
duchesse envoya l’ordonnance au comte, et se mit au lit.
Il serait peut-être plaisant de raconter la fureur de Rassi, quand le
comte l’obligea à contresigner, en présence du prince, l’ordonnance
signée le matin par celui-ci; mais les événements nous pressent.
Le comte discuta le mérite de chaque juge, et offrit de changer les
noms. Mais le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails
de procédure, non moins que de toutes ces intrigues de cour. De tout
ceci, on peut tirer cette morale, que l’homme qui approche de la cour
compromet son bonheur, s’il est heureux, et, dans tous les cas, fait
dépendre son avenir des intrigues d’une femme de chambre.
D’un autre côté, en Amérique, dans la république, il faut s’ennuyer
toute la journée à faire une cour sérieuse aux boutiquiers de la rue, et
devenir aussi bête qu’eux, et là, pas d’Opéra.
La duchesse, à son lever du soir, eut un moment de vive inquiétude: on
ne trouvait plus Fabrice; enfin, vers minuit, au spectacle de la cour,
elle reçut une lettre de lui. Au lieu de se constituer prisonnier à la
prison de la ville, où le comte était le maître, il était allé reprendre
son ancienne chambre à la citadelle, trop heureux d’habiter à quelques
pas de Clélia.
Ce fut un événement d’une immense conséquence: en ce lieu il était
exposé au poison plus que jamais. Cette folie mit la duchesse au
désespoir; elle en pardonna la cause, un fol amour pour Clélia, parce
que décidément dans quelques jours elle allait épouser le riche marquis
Crescenzi. Cette folie rendit à Fabrice toute l’influence qu’il avait
eue jadis sur l’âme de la duchesse.
«C’est ce maudit papier que je suis allée faire signer qui lui donnera
la mort! Que ces hommes sont fous avec leurs idées d’honneur! Comme
s’il fallait songer à l’honneur dans les gouvernements absolus, dans
les pays où un Rassi est ministre de la justice! Il fallait bel et bien
accepter la grâce que le prince eût signée tout aussi facilement que la
convocation de ce tribunal extraordinaire. Qu’importe, après tout, qu’un
homme de la naissance de Fabrice soit plus ou moins accusé d’avoir tué
lui-même, et l’épée au poing, un histrion tel que Giletti!»
A peine le billet de Fabrice reçu, la duchesse courut chez le comte,
qu’elle trouva tout pâle.
—Grand Dieu! chère amie, j’ai la main malheureuse avec cet enfant, et
vous allez encore m’en vouloir. Je puis vous prouver que j’ai fait venir
hier soir le geôlier de la prison de la ville; tous les jours, votre
neveu serait venu prendre du thé chez vous. Ce qu’il y a d’affreux,
c’est qu’il est impossible à vous et à moi de dire au prince que l’on
craint le poison, et le poison administré par Rassi; ce soupçon lui
semblerait le comble de l’immoralité. Toutefois, si vous l’exigez, je
suis prêt à monter au palais; mais je suis sûr de la réponse. Je vais
vous dire plus; je vous offre un moyen que je n’emploierais pas pour
moi. Depuis que j’ai le pouvoir en ce pays, je n’ai pas fait périr un
seul homme, et vous savez que je suis tellement nigaud de ce côté-là,
que quelquefois, à la chute du jour, je pense encore à ces deux espions
que je fis fusiller un peu légèrement en Espagne. Eh bien! voulez-vous
que je vous défasse de Rassi? Le danger qu’il fait courir à Fabrice est
sans bornes; il tient là un moyen sûr de me faire déguerpir.
Cette proposition plut extrêmement à la duchesse; mais elle ne l’adopta
pas.
—Je ne veux pas, dit-elle au comte, que, dans notre retraite, sous ce
beau ciel de Naples, vous ayez des idées noires le soir.
—Mais, chère amie, il me semble que nous n’avons que le choix des
idées noires. Que devenez-vous, que deviens-je moi-même, si Fabrice est
emporté par une maladie?
La discussion reprit de plus belle sur cette idée, et la duchesse la
termina par cette phrase:
—Rassi doit la vie à ce que je vous aime mieux que Fabrice; non, je ne
veux pas empoisonner toutes les soirées de la vieillesse que nous allons
passer ensemble.
La duchesse courut à la forteresse; le général Fabio Conti fut enchanté
d’avoir à lui opposer le texte formel des lois militaires: personne ne
peut pénétrer dans une prison d’Etat sans un ordre signé du prince.
—Mais le marquis Crescenzi et ses musiciens viennent chaque jour à la
citadelle?
—C’est que j’ai obtenu pour eux un ordre du prince.
La pauvre duchesse ne connaissait pas tous ses malheurs. Le général
Fabio Conti s’était regardé comme personnellement déshonoré par la fuite
de Fabrice: lorsqu’il le vit arriver à la citadelle, il n’eût pas dû
le recevoir, car il n’avait aucun ordre pour cela. «Mais, se dit-il,
c’est le ciel qui me l’envoie pour réparer mon honneur et me sauver
du ridicule qui flétrirait ma carrière militaire. Il s’agit de ne pas
manquer à l’occasion: sans doute on va l’acquitter, et je n’ai que peu
de jours pour me venger.»
CHAPITRE XXIV
La duchesse organisa des soirées charmantes au palais, qui n’avait
jamais vu tant de gaieté; jamais elle ne fut plus aimable que cet hiver,
et pourtant elle vécut au milieu des plus grands dangers; mais aussi,
pendant cette saison critique, il ne lui arriva pas deux fois de songer
avec un certain degré de malheur à l’étrange changement de Fabrice. Le
jeune prince venait de fort bonne heure aux soirées aimables de sa mère,
qui lui disait toujours:
—Allez-vous-en donc gouverner; je parie qu’il y a sur votre bureau plus
de vingt rapports qui attendent un oui ou un non, et je ne veux pas que
l’Europe m’accuse de faire de vous un roi fainéant pour régner à votre
place.
Ces avis avaient le désavantage de se présenter toujours dans les
moments les plus inopportuns, c’est-à-dire quand Son Altesse, ayant
vaincu sa timidité, prenait part à quelque charade en action qui
l’amusait fort. Deux fois la semaine il y avait des parties de campagne
où, sous prétexte de conquérir au nouveau souverain l’affection de son
peuple, la princesse admettait les plus jolies femmes de la bourgeoisie.
La duchesse, qui était l’âme de cette cour joyeuse, espérait que ces
belles bourgeoises, qui toutes voyaient avec une envie mortelle la
haute fortune du bourgeois Rassi, raconteraient au prince quelqu’une
des friponneries sans nombre de ce ministre. Or, entre autres idées
enfantines, le prince prétendait avoir un ministère moral.
Rassi avait trop de sens pour ne pas sentir combien ces soirées
brillantes de la cour de la princesse, dirigées par son ennemie, étaient
dangereuses pour lui. Il n’avait pas voulu remettre au comte Mosca la
sentence fort légale rendue contre Fabrice; il fallait donc que la
duchesse ou lui disparussent de la cour.
Le jour de ce mouvement populaire, dont maintenant il était de bon ton
de nier l’existence, on avait distribué de l’argent au peuple. Rassi
partit de là: plus mal mis encore que de coutume, il monta dans les
maisons les plus misérables de la ville, et passa des heures entières en
conversation réglée avec leurs pauvres habitants. Il fut bien récompensé
de tant de soins: après quinze jours de ce genre de vie il eut la
certitude que Ferrante Palla avait été le chef secret de l’insurrection,
et bien plus, que cet être, pauvre toute sa vie comme un grand poète,
avait fait vendre huit ou dix diamants à Gênes.
On citait entre autres cinq pierres de prix qui valaient réellement
plus de 40 000 francs, et que, dix jours avant la mort du prince, on
avait laissées pour 35 000 francs, parce que, disait-on, on avait besoin
d’argent.
Comment peindre les transports de joie du ministre de la justice à
cette découverte? Il s’apercevait que tous les jours on lui donnait
des ridicules à la cour de la princesse douairière, et plusieurs fois
le prince, parlant d’affaires avec lui, lui avait ri au nez avec toute
la naïveté de la jeunesse. Il faut avouer que le Rassi avait des
habitudes singulièrement plébéiennes: par exemple, dès qu’une discussion
l’intéressait, il croisait les jambes et prenait son soulier dans la
main; si l’intérêt croissait, il étalait son mouchoir de coton rouge sur
sa jambe, etc. Le prince avait beaucoup ri de la plaisanterie d’une des
plus jolies femmes de la bourgeoisie, qui, sachant d’ailleurs qu’elle
avait la jambe fort bien faite, s’était mise à imiter ce geste élégant
du ministre de la justice.
Rassi sollicita une audience extraordinaire et dit au prince:
—Votre Altesse voudrait-elle donner cent mille francs pour savoir au
juste quel a été le genre de mort de son auguste père? avec cette somme,
la justice serait mise à même de saisir les coupables, s’il y en a.
La réponse du prince ne pouvait être douteuse.
A quelque temps de là, la Chékina avertit la duchesse qu’on lui
avait offert une grosse somme pour laisser examiner les diamants de
sa maîtresse par un orfèvre; elle avait refusé avec indignation. La
duchesse la gronda d’avoir refusé; et, à huit jours de là, la Chékina
eut des diamants à montrer. Le jour pris pour cette exhibition des
diamants, le comte Mosca plaça deux hommes sûrs auprès de chacun des
orfèvres de Parme, et sur le minuit il vint dire à la duchesse que
l’orfèvre curieux n’était autre que le frère de Rassi. La duchesse, qui
était fort gaie ce soir-là (on jouait au palais une comédie dell’arte,
c’est-à-dire où chaque personnage invente le dialogue à mesure qu’il
le dit, le plan seul de la comédie est affiché dans la coulisse), la
duchesse, qui jouait un rôle, avait pour amoureux dans la pièce le comte
Baldi, l’ancien ami de la marquise Raversi, qui était présente. Le
prince, l’homme le plus timide de ses Etats, mais fort joli garçon et
doué du cœur le plus tendre, étudiait le rôle du comte Baldi, et voulait
le jouer à la seconde représentation.
—J’ai bien peu de temps, dit la duchesse au comte, je parais à la
première scène du second acte; passons dans la salle des gardes.
Là, au milieu de vingt gardes du corps, tous fort éveillés et fort
attentifs aux discours du premier ministre et de la grande maîtresse, la
duchesse dit en riant à son ami:
—Vous me grondez toujours quand je dis des secrets inutilement. C’est
par moi que fut appelé au trône Ernest V; il s’agissait de venger
Fabrice, que j’aimais alors bien plus qu’aujourd’hui, quoique toujours
fort innocemment. Je sais bien que vous ne croyez guère à cette
innocence, mais peu importe, puisque vous m’aimez malgré mes crimes.
Eh bien! voici un crime véritable: j’ai donné tous mes diamants à une
espèce de fou fort intéressant, nommé Ferrante Palla, je l’ai même
embrassé pour qu’il fît périr l’homme qui voulait faire empoisonner
Fabrice. Où est le mal?
—Ah! voilà donc où Ferrante avait pris de l’argent pour son émeute! dit
le comte, un peu stupéfait; et vous me racontez tout cela dans la salle
des gardes!
—C’est que je suis pressée, et voici le Rassi sur les traces du crime.
Il est bien vrai que je n’ai jamais parlé d’insurrection, car j’abhorre
les jacobins. Réfléchissez là-dessus, et dites-moi votre avis après la
pièce.
—Je vous dirai tout de suite qu’il faut inspirer de l’amour au
prince... Mais en tout bien tout honneur, au moins!
On appelait la duchesse pour son entrée en scène, elle s’enfuit.
Quelques jours après, la duchesse reçut par la poste une grande lettre
ridicule, signée du nom d’une ancienne femme de chambre à elle; cette
femme demandait à être employée à la cour, mais la duchesse avait
reconnu du premier coup d’œil que ce n’était ni son écriture ni son
style. En ouvrant la feuille pour lire la seconde page, la duchesse vit
tomber à ses pieds une petite image miraculeuse de la Madone, pliée
dans une feuille imprimée d’un vieux livre. Après avoir jeté un coup
d’œil sur l’image, la duchesse lut quelques lignes de la vieille feuille
imprimée. Ses yeux brillèrent, et elle y trouvait ces mots:
Le tribun a pris cent francs par mois, non plus; avec le reste on
voulut ranimer le feu sacré dans des âmes qui se trouvèrent glacées
par l’égoïsme. Le renard est sur mes traces, c’est pourquoi je n’ai
pas cherché à voir une dernière fois l’être adoré. Je me suis dit,
elle n’aime pas la république, elle qui m’est supérieure par l’esprit
autant que par les grâces et la beauté. D’ailleurs, comment faire une
république sans républicains? Est-ce que je me tromperais? Dans six
mois, je parcourrai, le microscope à la main, et à pied, les petites
villes d’Amérique, je verrai si je dois encore aimer la seule rivale
que vous ayez dans mon cœur. Si vous recevez cette lettre, madame la
baronne, et qu’aucun œil profane ne l’ait lue avant vous, faites briser
un des jeunes frênes plantés à vingt pas de l’endroit où j’osai vous
parler pour la première fois. Alors je ferai enterrer, sous le grand
buis du jardin que vous remarquâtes une fois en mes jours heureux, une
boîte où se trouveront de ces choses qui font calomnier les gens de mon
opinion. Certes, je me fusse bien gardé d’écrire si le renard n’était
sur mes traces, et ne pouvait arriver à cet être céleste; voir le buis
dans quinze jours.
«Puisqu’il a une imprimerie à ses ordres, se dit la duchesse, bientôt
nous aurons un recueil de sonnets, Dieu sait le nom qu’il m’y donnera!»
La coquetterie de la duchesse voulut faire un essai; pendant huit
jours elle fut indisposée, et la cour n’eut plus de jolies soirées. La
princesse, fort scandalisée de tout ce que la peur qu’elle avait de son
fils l’obligeait de faire dès les premiers moments de son veuvage, alla
passer ces huit jours dans un couvent attenant à l’église où le feu
prince était inhumé. Cette interruption des soirées jeta sur les bras du
prince une masse énorme de loisir, et porta un échec notable au crédit
du ministre de la justice. Ernest V comprit tout l’ennui qui le menaçait
si la duchesse quittait la cour, ou seulement cessait d’y répandre la
joie. Les soirées recommencèrent, et le prince se montra de plus en plus
intéressé par les comédies dell’arte. Il avait le projet de prendre un
rôle, mais n’osait avouer cette ambition. Un jour, rougissant beaucoup,
il dit à la duchesse:
—Pourquoi ne jouerais-je pas moi aussi?
—Nous sommes tous ici aux ordres de Votre Altesse; si elle daigne m’en
donner l’ordre, je ferai arranger le plan d’une comédie, toutes les
scènes brillantes du rôle de Votre Altesse seront avec moi, et comme les
premiers jours tout le monde hésite un peu, si Votre Altesse veut me
regarder avec quelque attention, je lui dirai les réponses qu’elle doit
faire.
Tout fut arrangé et avec une adresse infinie. Le prince fort timide
avait honte d’être timide; les soins que se donna la duchesse pour ne
pas faire souffrir cette timidité innée firent une impression profonde
sur le jeune souverain.
Le jour de son début, le spectacle commença une demi-heure plus tôt qu’à
l’ordinaire, et il n’y avait dans le salon, au moment où l’on passa dans
la salle de spectacle, que huit ou dix femmes âgées. Ces figures-là
n’imposaient guère au prince, et d’ailleurs, élevées à Munich dans les
vrais principes monarchiques, elles applaudissaient toujours. Usant de
son autorité comme grande maîtresse, la duchesse ferma à clef la porte
par laquelle le vulgaire des courtisans entrait au spectacle. Le prince,
qui avait de l’esprit littéraire et une belle figure, se tira fort bien
de ses premières scènes; il répétait avec intelligence les phrases
qu’il lisait dans les yeux de la duchesse, ou qu’elle lui indiquait
à demi-voix. Dans un moment où les rares spectateurs applaudissaient
de toutes leurs forces, la duchesse fit un signe, la porte d’honneur
fut ouverte, et la salle de spectacle occupée en un instant par toutes
les jolies femmes de la cour, qui, trouvant au prince une figure
charmante et l’air fort heureux, se mirent à applaudir; le prince
rougit de bonheur. Il jouait le rôle d’un amoureux de la duchesse. Bien
loin d’avoir à lui suggérer des paroles, bientôt elle fut obligée de
l’engager à abréger les scènes; il parlait d’amour avec un enthousiasme
qui souvent embarrassait l’actrice; ses répliques duraient cinq
minutes. La duchesse n’était plus cette beauté éblouissante de l’année
précédente; la prison de Fabrice, et, bien plus encore, le séjour sur le
lac Majeur avec Fabrice, devenu morose et silencieux, avaient donné dix
ans de plus à la belle Gina. Ses traits s’étaient marqués, ils avaient
plus d’esprit et moins de jeunesse.
Ils n’avaient plus que bien rarement l’enjouement du premier âge; mais
à la scène, avec du rouge et tous les secours que l’art fournit aux
actrices, elle était encore la plus jolie femme de la cour. Les tirades
passionnées, débitées par le prince, donnèrent l’éveil aux courtisans;
tous se disaient ce soir-là:
—Voici la Balbi de ce nouveau règne.
Le comte se révolta intérieurement. La pièce finie, la duchesse dit au
prince devant toute la cour:
—Votre Altesse joue trop bien; on va dire que vous êtes amoureux d’une
femme de trente-huit ans, ce qui fera manquer mon établissement avec
le comte. Ainsi, je ne jouerai plus avec Votre Altesse, à moins que le
prince ne me jure de m’adresser la parole comme il le ferait à une femme
d’un certain âge, à Mme la marquise Raversi, par exemple.
On répéta trois fois la même pièce; le prince était fou de bonheur;
mais, un soir, il parut fort soucieux.
—Ou je me trompe fort, dit la grande maîtresse à sa princesse, ou
le Rassi cherche à nous jouer quelque tour; je conseillerais à Votre
Altesse d’indiquer un spectacle pour demain; le prince jouera mal, et,
dans son désespoir, il vous dira quelque chose.
Le prince joua fort mal en effet; on l’entendait à peine, et il ne
savait plus terminer ses phrases. A la fin du premier acte, il avait
presque les larmes aux yeux; la duchesse se tenait auprès de lui, mais
froide et immobile. Le prince, se trouvant un instant seul avec elle,
dans le foyer des acteurs, alla fermer la porte.
—Jamais, lui dit-il, je ne pourrai jouer le second et le troisième
acte; je ne veux pas absolument être applaudi par complaisance; les
applaudissements qu’on me donnait ce soir me fendaient le cœur.
Donnez-moi un conseil, que faut-il faire?
—Je vais m’avancer sur la scène, faire une profonde révérence à Son
Altesse, une autre au public, comme un véritable directeur de comédie,
et dire que l’acteur qui jouait le rôle de Lélio, se trouvant subitement
indisposé, le spectacle se terminera par quelques morceaux de musique.
Le comte Rusca et la petite Ghisolfi seront ravis de pouvoir montrer à
une aussi brillante assemblée leurs petites voix aigrelettes.
Le prince prit la main de la duchesse, et la baisa avec transport.
—Que n’êtes-vous un homme, lui dit-il, vous me donneriez un bon
conseil: Rassi vient de déposer sur mon bureau cent quatre-vingt-deux
dépositions contre les prétendus assassins de mon père. Outre les
dépositions, il y a un acte d’accusation de plus de deux cents pages; il
me faut lire tout cela, et, de plus, j’ai donné ma parole de n’en rien
dire au comte. Ceci mène tout droit à des supplices; déjà il veut que je
fasse enlever en France, près d’Antibes, Ferrante Palla, ce grand poète
que j’admire tant. Il est là sous le nom de Poncet.
—Le jour où vous ferez pendre un libéral, Rassi sera lié au ministère
par des chaînes de fer, et c’est ce qu’il veut avant tout; mais Votre
Altesse ne pourra plus annoncer une promenade deux heures à l’avance. Je
ne parlerai ni à la princesse, ni au comte du cri de douleur qui vient
de vous échapper; mais, comme d’après mon serment je ne dois avoir aucun
secret pour la princesse, je serais heureuse si Votre Altesse voulait
dire à sa mère les mêmes choses qui lui sont échappées avec moi.
Cette idée fit diversion à la douleur d’acteur chuté qui accablait le
souverain.
—Eh bien! allez avertir ma mère, je me rends dans son grand cabinet.
Le prince quitta les coulisses, traversa le salon par lequel on arrivait
au théâtre, renvoya d’un air dur le grand chambellan et l’aide de
camp de service qui le suivaient; de son côté la princesse quitta
précipitamment le spectacle; arrivée dans le grand cabinet, la grande
maîtresse fit une profonde révérence à la mère et au fils, et les laissa
seuls. On peut juger de l’agitation de la cour, ce sont là les choses
qui la rendent si amusante. Au bout d’une heure le prince lui-même se
présenta à la porte du cabinet et appela la duchesse; la princesse était
en larmes, son fils avait une physionomie tout altérée.
«Voici des gens faibles qui ont de l’humeur, se dit la grande maîtresse,
et qui cherchent un prétexte pour se fâcher contre quelqu’un.» D’abord
la mère et le fils se disputèrent la parole pour raconter les détails à
la duchesse, qui dans ses réponses eut grand soin de ne mettre en avant
aucune idée. Pendant deux mortelles heures les trois acteurs de cette
scène ennuyeuse ne sortirent pas des rôles que nous venons d’indiquer.
Le prince alla chercher lui-même les deux énormes portefeuilles que
Rassi avait déposés sur son bureau; en sortant du grand cabinet de sa
mère, il trouva toute la cour qui attendait.
—Allez-vous-en, laissez-moi tranquille! s’écria-t-il, d’un ton fort
impoli et qu’on ne lui avait jamais vu.
Le prince ne voulait pas être aperçu portant lui-même les deux
portefeuilles, un prince ne doit rien porter. Les courtisans disparurent
en un clin d’œil. En repassant le prince ne trouva plus que les valets
de chambre qui éteignaient les bougies; il les renvoya avec fureur,
ainsi que le pauvre Fontana, aide de camp de service, qui avait eu la
gaucherie de rester, par zèle.
—Tout le monde prend à tâche de m’impatienter ce soir, dit-il avec
humeur à la duchesse, comme il rentrait dans le cabinet.
Il lui croyait beaucoup d’esprit et il était furieux de ce qu’elle
s’obstinait évidemment à ne pas ouvrir un avis. Elle, de son côté, était
résolue à ne rien dire qu’autant qu’on lui demanderait son avis bien
expressément. Il s’écoula encore une grosse demi-heure avant que le
prince, qui avait le sentiment de sa dignité, se déterminât à lui dire:
—Mais, madame, vous ne dites rien.
—Je suis ici pour servir la princesse, et oublier bien vite ce qu’on
dit devant moi.
—Eh bien! madame, dit le prince en rougissant beaucoup, je vous ordonne
de me donner votre avis.
—On punit les crimes pour empêcher qu’ils ne se renouvellent. Le feu
prince a-t-il été empoisonné? C’est ce qui est fort douteux; a-t-il été
empoisonné par les jacobins? c’est ce que Rassi voudrait bien prouver,
car alors il devient pour Votre Altesse un instrument nécessaire à
tout jamais. Dans ce cas, Votre Altesse, qui commence son règne,
peut se promettre bien des soirées comme celle-ci. Vos sujets disent
généralement, ce qui est de toute vérité, que Votre Altesse a de la
bonté dans le caractère; tant qu’elle n’aura pas fait pendre quelque
libéral, elle jouira de cette réputation, et bien certainement personne
ne songera à lui préparer du poison.
—Votre conclusion est évidente, s’écria la princesse avec humeur; vous
ne voulez pas que l’on punisse les assassins de mon mari!
—C’est qu’apparemment, madame, je suis liée à eux par une tendre amitié.
La duchesse voyait dans les yeux du prince qu’il la croyait parfaitement
d’accord avec sa mère pour lui dicter un plan de conduite. Il y eut
entre les deux femmes une succession assez rapide d’aigres reparties,
à la suite desquelles la duchesse protesta qu’elle ne dirait plus une
seule parole, et elle fut fidèle à sa résolution; mais le prince, après
une longue discussion avec sa mère, lui ordonna de nouveau de dire son
avis.
—C’est ce que je jure à Vos Altesses de ne point faire!
—Mais c’est un véritable enfantillage! s’écria le prince.
—Je vous prie de parler, madame la duchesse, dit la princesse d’un air
digne.
—C’est ce dont je vous supplie de me dispenser, madame; mais Votre
Altesse, ajouta la duchesse en s’adressant au prince, lit parfaitement
le français; pour calmer nos esprits agités, voudrait-elle nous lire une
fable de La Fontaine?
La princesse trouva ce nous fort insolent, mais elle eut l’air à la
fois étonné et amusé, quand la grande maîtresse, qui était allée du
plus grand sang-froid ouvrir la bibliothèque, revint avec un volume des
Fables de La Fontaine; elle le feuilleta quelques instants, puis dit au
prince, en le lui présentant:
—Je supplie Votre Altesse de lire toute la fable.
LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR
Un amateur de jardinage
Demi-bourgeois, demi-manant,
Possédait en certain village
Un jardin assez propre, et le clos attenant.
Il avait de plant vif fermé cette étendue:
Là croissaient à plaisir l’oseille et la laitue,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d’Espagne et force serpolet.
Cette félicité par un lièvre troublée
Fit qu’au seigneur du bourg notre homme se plaignit.
Ce maudit animal vient prendre sa goulée
Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit;
Les pierres les bâtons y perdent leur crédit:
Il est sorcier, je crois—Sorcier! je l’en défie,
Repartit le seigneur: fût-il diable, Miraut,
En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie.
—Et quand?—Et dès demain, sans tarder plus longtemps.
La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
—Çà, déjeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres?
. . . . . . . . . .
L’embarras des chasseurs succède au déjeuner.
Chacun s’anime et se prépare;
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bonhomme est étonné.
Le pis fut que l’on mit en piteux équipage
Le pauvre potager. Adieu planches, carreaux;
Adieu chicorée et poireaux;
Adieu de quoi mettre au potage.
Le bonhomme disait: Ce sont là jeux de prince.
Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps
Que n’en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la province.
Petits princes, videz vos débats entre vous;
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.
Cette lecture fut suivie d’un long silence. Le prince se promenait dans
le cabinet, après être allé lui-même remettre le volume à sa place.
—Eh bien! madame, dit la princesse, daignerez-vous parler?
—Non pas, certes, madame! tant que Son Altesse ne m’aura pas nommée
ministre; en parlant ici, je courrais risque de perdre ma place de
grande maîtresse.
Nouveau silence d’un gros quart d’heure; enfin la princesse songea au
rôle que joua jadis Marie de Médicis, mère de Louis XIII: tous les
jours précédents, la grande maîtresse avait fait lire par la lectrice
l’excellente Histoire de Louis XIII, de M. Bazin. La princesse, quoique
fort piquée, pensa que la duchesse pourrait fort bien quitter le pays,
et alors Rassi, qui lui faisait une peur affreuse, pourrait bien imiter
Richelieu et la faire exiler par son fils. Dans ce moment, la princesse
eût donné tout au monde pour humilier sa grande maîtresse; mais elle ne
pouvait: elle se leva, et vint, avec un sourire un peu exagéré, prendre
la main de la duchesse et lui dire:
—Allons, madame, prouvez-moi votre amitié en parlant.
—Eh bien! deux mots sans plus: brûler, dans la cheminée que voilà, tous
les papiers réunis par cette vipère de Rassi, et ne jamais lui avouer
qu’on les a brûlés.
Elle ajouta tout bas, et d’un air familier, à l’oreille de la princesse.
—Rassi peut être Richelieu!
—Mais, diable! ces papiers me coûtent plus de quatre-vingt mille
francs! s’écria le prince fâché.
—Mon prince, répliqua la duchesse avec énergie, voilà ce qu’il en
coûte d’employer des scélérats de basse naissance. Plût à Dieu que vous
pussiez perdre un million, et ne jamais prêter créance aux bas coquins
qui ont empêché votre père de dormir pendant les six dernières années de
son règne.
Le mot basse naissance avait plu extrêmement à la princesse, qui
trouvait que le comte et son amie avaient une estime trop exclusive pour
l’esprit, toujours un peu cousin germain du jacobinisme.
Durant le court moment de profond silence, rempli par les réflexions de
la princesse, l’horloge du château sonna trois heures. La princesse se
leva, fit une profonde révérence à son fils, et lui dit:
—Ma santé ne me permet pas de prolonger davantage la discussion. Jamais
de ministre de basse naissance; vous ne m’ôterez pas de l’idée que votre
Rassi vous a volé la moitié de l’argent qu’il vous a fait dépenser en
espionnage.
La princesse prit deux bougies dans les flambeaux et les plaça dans la
cheminée, de façon à ne pas les éteindre; puis, s’approchant de son
fils, elle ajouta:
—La fable de La Fontaine l’emporte, dans mon esprit, sur le juste désir
de venger un époux. Votre Altesse veut-elle me permettre de brûler ces
écritures?
Le prince restait immobile.
«Sa physionomie est vraiment stupide, se dit la duchesse; le comte a
raison: le feu prince ne nous eût pas fait veiller jusqu’à trois heures
du matin, avant de prendre un parti.»
La princesse, toujours debout, ajouta:
—Ce petit procureur serait bien fier, s’il savait que ses paperasses,
remplies de mensonges, et arrangées pour procurer son avancement, ont
fait passer la nuit aux deux plus grands personnages de l’Etat.
Le prince se jeta sur un des portefeuilles comme un furieux, et en vida
tout le contenu dans la cheminée. La masse des papiers fut sur le point
d’étouffer les deux bougies; l’appartement se remplit de fumée. La
princesse vit dans les yeux de son fils qu’il était tenté de saisir une
carafe et de sauver ces papiers, qui lui coûtaient quatre-vingt mille
francs.
—Ouvrez donc la fenêtre! cria-t-elle à la duchesse avec humeur. La
duchesse se hâta d’obéir; aussitôt tous les papiers s’enflammèrent à
la fois; il se fit un grand bruit dans la cheminée, et bientôt il fut
évident qu’elle avait pris feu.
Le prince avait l’âme petite pour toutes les choses d’argent; il crut
voir son palais en flammes, et toutes les richesses qu’il contenait
détruites; il courut à la fenêtre et appela la garde d’une voix toute
changée. Les soldats en tumulte étant accourus dans la cour à la voix du
prince, il revint près de la cheminée qui attirait l’air de la fenêtre
ouverte avec un bruit réellement effrayant; il s’impatienta, jura, fit
deux ou trois tours dans le cabinet comme un homme hors de lui, et,
enfin, sortit en courant.
La princesse et sa grande maîtresse restèrent debout, l’une vis-à-vis de
l’autre, et gardant un profond silence.
«La colère va-t-elle recommencer? se dit la duchesse; ma foi, mon procès
est gagné.» Et elle se disposait à être fort impertinente dans ses
répliques, quand une pensée l’illumina; elle vit le second portefeuille
intact. «Non, mon procès n’est gagné qu’à moitié!» Elle dit à la
princesse, d’un air assez froid:
—Madame m’ordonne-t-elle de brûler le reste de ces papiers?
—Et où les brûlerez-vous? dit la princesse avec humeur.
—Dans la cheminée du salon; en les y jetant l’un après l’autre, il n’y
a pas de danger.
La duchesse plaça sous son bras le portefeuille regorgeant de papiers,
prit une bougie et passa dans le salon voisin. Elle prit le temps de
voir que ce portefeuille était celui des dépositions, mit dans son châle
cinq ou six liasses de papiers, brûla le reste avec beaucoup de soin,
puis disparut sans prendre congé de la princesse.
—Voici une bonne impertinence, se dit-elle en riant; mais elle a
failli, par ses affectations de veuve inconsolable, me faire perdre la
tête sur un échafaud.
En entendant le bruit de la voiture de la duchesse, la princesse fut
outrée contre sa grande maîtresse.
Malgré l’heure indue, la duchesse fit appeler le comte; il était au feu
du château, mais parut bientôt avec la nouvelle que tout était fini.
—Ce petit prince a réellement montré beaucoup de courage, et je lui en
ai fait mon compliment avec effusion.
—Examinez bien vite ces dépositions, et brûlons-les au plus tôt.
Le comte lut et pâlit.
—Ma foi, ils arrivaient bien près de la vérité; cette procédure est
fort adroitement faite, ils sont tout à fait sur les traces de Ferrante
Palla; et, s’il parle, nous avons un rôle difficile.
—Mais il ne parlera pas, s’écria la duchesse; c’est un homme d’honneur,
celui-là: brûlons, brûlons.
—Pas encore. Permettez-moi de prendre les noms de douze ou quinze
témoins dangereux, et que je me permettrai de faire enlever, si jamais
le Rassi veut recommencer.
—Je rappellerai à Votre Excellence que le prince a donné sa parole de
ne rien dire à son ministre de la justice de notre expédition nocturne.
—Par pusillanimité, et de peur d’une scène, il la tiendra.
—Maintenant, mon ami, voici une nuit qui avance beaucoup notre mariage;
je n’aurais pas voulu vous apporter en dot un procès criminel, et encore
pour un péché que me fit commettre mon intérêt pour un autre.
Le comte était amoureux, lui prit la main, s’exclama; il avait les
larmes aux yeux.
—Avant de partir, donnez-moi des conseils sur la conduite que je dois
tenir avec la princesse; je suis excédée de fatigue, j’ai joué une heure
la comédie sur le théâtre, et cinq heures dans le cabinet.
—Vous vous êtes assez vengée des propos aigrelets de la princesse,
qui n’étaient que de la faiblesse, par l’impertinence de votre sortie.
Reprenez demain avec elle sur le ton que vous aviez ce matin; le Rassi
n’est pas encore en prison ou exilé, nous n’avons pas encore déchiré la
sentence de Fabrice.
«Vous demandiez à la princesse de prendre une décision, ce qui donne
toujours de l’humeur aux princes et même aux premiers ministres; enfin
vous êtes sa grande maîtresse, c’est-à-dire sa petite servante. Par un
retour, qui est immanquable chez les gens faibles, dans trois jours le
Rassi sera plus en faveur que jamais; il va chercher à faire prendre
quelqu’un: tant qu’il n’a pas compromis le prince, il n’est sûr de rien.
«Il y a eu un homme blessé à l’incendie de cette nuit; c’est un
tailleur, qui a, ma foi, montré une intrépidité extraordinaire. Demain,
je vais engager le prince à s’appuyer sur mon bras, et à venir avec moi
faire une visite au tailleur; je serai armé jusqu’aux dents et j’aurai
l’œil au guet; d’ailleurs ce jeune prince n’est point encore haï. Moi,
je veux l’accoutumer à se promener dans les rues, c’est un tour que
je joue au Rassi, qui certainement va me succéder, et ne pourra plus
permettre de telles imprudences. En revenant de chez le tailleur, je
ferai passer le prince devant la statue de son père; il remarquera les
coups de pierre qui ont cassé le jupon à la romaine dont le nigaud de
statuaire l’a affublé; et, enfin, le prince aura bien peu d’esprit si
de lui-même il ne fait pas cette réflexion: «Voilà ce qu’on gagne à
faire prendre des jacobins.» A quoi je répliquerai: «Il faut en pendre
dix mille ou pas un: la Saint-Barthélemy a détruit les protestants en
France.»
«Demain, chère amie, avant ma promenade, faites-vous annoncer chez le
prince, et dites-lui: «Hier soir, j’ai fait auprès de vous le service
de ministre, je vous ai donné des conseils, et, par vos ordres, j’ai
encouru le déplaisir de la princesse; il faut que vous me payiez.» Il
s’attendra à une demande d’argent, et froncera le sourcil; vous le
laisserez plongé dans cette idée malheureuse le plus longtemps que vous
pourrez; puis vous direz: «Je prie Votre Altesse d’ordonner que Fabrice
soit jugé contradictoirement (ce qui veut dire lui présent) par les
douze juges les plus respectés de vos Etats.» Et, sans perdre de temps,
vous lui présenterez à signer une petite ordonnance écrite de votre
belle main, et que je vais vous dicter; je vais mettre, bien entendu,
la clause que la première sentence est annulée. A cela, il n’y a qu’une
objection; mais, si vous menez l’affaire chaudement, elle ne viendra
pas à l’esprit du prince. Il peut vous dire: «Il faut que Fabrice se
constitue prisonnier à la citadelle.» A quoi vous répondrez: «Il se
constituera prisonnier à la prison de la ville (vous savez que j’y
suis le maître, tous les soirs, votre neveu viendra vous voir).» Si le
prince vous répond: «Non, sa fuite a écorné l’honneur de ma citadelle,
et je veux, pour la forme, qu’il rentre dans la chambre où il était»,
vous répondrez à votre tour: «Non, car là il serait à la disposition de
mon ennemi Rassi». Et, par une de ces phrases de femme que vous savez
si bien lancer, vous lui ferez entendre que, pour fléchir Rassi, vous
pourrez bien lui raconter l’auto-da-fé de cette nuit; s’il insiste, vous
annoncerez que vous allez passer quinze jours à votre château de Sacca.
«Vous allez faire appeler Fabrice et le consulter sur cette démarche qui
peut le conduire en prison. Pour tout prévoir, si, pendant qu’il est
sous les verrous, Rassi, trop impatient, me fait empoisonner, Fabrice
peut courir des dangers. Mais la chose est peu probable; vous savez que
j’ai fait venir un cuisinier français, qui est le plus gai des hommes,
et qui fait des calembours; or, le calembour est incompatible avec
l’assassinat. J’ai déjà dit à notre ami Fabrice que j’ai retrouvé tous
les témoins de son action belle et courageuse; ce fut évidemment ce
Giletti qui voulut l’assassiner. Je ne vous ai pas parlé de ces témoins,
parce que je voulais vous faire une surprise, mais ce plan a manqué; le
prince n’a pas voulu signer. J’ai dit à notre Fabrice que, certainement,
je lui procurerai une grande place ecclésiastique; mais j’aurai bien de
la peine si ses ennemis peuvent objecter en cour de Rome une accusation
d’assassinat.
«Sentez-vous, madame, que, s’il n’est pas jugé de la façon la plus
solennelle, toute sa vie le nom de Giletti sera désagréable pour lui?
Il y aurait une grande pusillanimité à ne pas se faire juger, quand
on est sûr d’être innocent. D’ailleurs, fût-il coupable, je le ferais
acquitter. Quand je lui ai parlé, le bouillant jeune homme ne m’a pas
laissé achever, il a pris l’almanach officiel, et nous avons choisi
ensemble les douze juges les plus intègres et les plus savants; la
liste faite, nous avons effacé six noms, que nous avons remplacés par
six jurisconsultes, mes ennemis personnels, et, comme nous n’avons
pu trouver que deux ennemis, nous y avons suppléé par quatre coquins
dévoués à Rassi.
Cette proposition du comte inquiéta mortellement la duchesse, et non
sans cause; enfin, elle se rendit à la raison, et, sous la dictée du
ministre, écrivit l’ordonnance qui nommait les juges.
Le comte ne la quitta qu’à six heures du matin; elle essaya de dormir,
mais en vain. A neuf heures, elle déjeuna avec Fabrice, qu’elle trouva
brûlant d’envie d’être jugé; à dix heures, elle était chez la princesse,
qui n’était point visible; à onze heures, elle vit le prince, qui tenait
son lever, et qui signa l’ordonnance sans la moindre objection. La
duchesse envoya l’ordonnance au comte, et se mit au lit.
Il serait peut-être plaisant de raconter la fureur de Rassi, quand le
comte l’obligea à contresigner, en présence du prince, l’ordonnance
signée le matin par celui-ci; mais les événements nous pressent.
Le comte discuta le mérite de chaque juge, et offrit de changer les
noms. Mais le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails
de procédure, non moins que de toutes ces intrigues de cour. De tout
ceci, on peut tirer cette morale, que l’homme qui approche de la cour
compromet son bonheur, s’il est heureux, et, dans tous les cas, fait
dépendre son avenir des intrigues d’une femme de chambre.
D’un autre côté, en Amérique, dans la république, il faut s’ennuyer
toute la journée à faire une cour sérieuse aux boutiquiers de la rue, et
devenir aussi bête qu’eux, et là, pas d’Opéra.
La duchesse, à son lever du soir, eut un moment de vive inquiétude: on
ne trouvait plus Fabrice; enfin, vers minuit, au spectacle de la cour,
elle reçut une lettre de lui. Au lieu de se constituer prisonnier à la
prison de la ville, où le comte était le maître, il était allé reprendre
son ancienne chambre à la citadelle, trop heureux d’habiter à quelques
pas de Clélia.
Ce fut un événement d’une immense conséquence: en ce lieu il était
exposé au poison plus que jamais. Cette folie mit la duchesse au
désespoir; elle en pardonna la cause, un fol amour pour Clélia, parce
que décidément dans quelques jours elle allait épouser le riche marquis
Crescenzi. Cette folie rendit à Fabrice toute l’influence qu’il avait
eue jadis sur l’âme de la duchesse.
«C’est ce maudit papier que je suis allée faire signer qui lui donnera
la mort! Que ces hommes sont fous avec leurs idées d’honneur! Comme
s’il fallait songer à l’honneur dans les gouvernements absolus, dans
les pays où un Rassi est ministre de la justice! Il fallait bel et bien
accepter la grâce que le prince eût signée tout aussi facilement que la
convocation de ce tribunal extraordinaire. Qu’importe, après tout, qu’un
homme de la naissance de Fabrice soit plus ou moins accusé d’avoir tué
lui-même, et l’épée au poing, un histrion tel que Giletti!»
A peine le billet de Fabrice reçu, la duchesse courut chez le comte,
qu’elle trouva tout pâle.
—Grand Dieu! chère amie, j’ai la main malheureuse avec cet enfant, et
vous allez encore m’en vouloir. Je puis vous prouver que j’ai fait venir
hier soir le geôlier de la prison de la ville; tous les jours, votre
neveu serait venu prendre du thé chez vous. Ce qu’il y a d’affreux,
c’est qu’il est impossible à vous et à moi de dire au prince que l’on
craint le poison, et le poison administré par Rassi; ce soupçon lui
semblerait le comble de l’immoralité. Toutefois, si vous l’exigez, je
suis prêt à monter au palais; mais je suis sûr de la réponse. Je vais
vous dire plus; je vous offre un moyen que je n’emploierais pas pour
moi. Depuis que j’ai le pouvoir en ce pays, je n’ai pas fait périr un
seul homme, et vous savez que je suis tellement nigaud de ce côté-là,
que quelquefois, à la chute du jour, je pense encore à ces deux espions
que je fis fusiller un peu légèrement en Espagne. Eh bien! voulez-vous
que je vous défasse de Rassi? Le danger qu’il fait courir à Fabrice est
sans bornes; il tient là un moyen sûr de me faire déguerpir.
Cette proposition plut extrêmement à la duchesse; mais elle ne l’adopta
pas.
—Je ne veux pas, dit-elle au comte, que, dans notre retraite, sous ce
beau ciel de Naples, vous ayez des idées noires le soir.
—Mais, chère amie, il me semble que nous n’avons que le choix des
idées noires. Que devenez-vous, que deviens-je moi-même, si Fabrice est
emporté par une maladie?
La discussion reprit de plus belle sur cette idée, et la duchesse la
termina par cette phrase:
—Rassi doit la vie à ce que je vous aime mieux que Fabrice; non, je ne
veux pas empoisonner toutes les soirées de la vieillesse que nous allons
passer ensemble.
La duchesse courut à la forteresse; le général Fabio Conti fut enchanté
d’avoir à lui opposer le texte formel des lois militaires: personne ne
peut pénétrer dans une prison d’Etat sans un ordre signé du prince.
—Mais le marquis Crescenzi et ses musiciens viennent chaque jour à la
citadelle?
—C’est que j’ai obtenu pour eux un ordre du prince.
La pauvre duchesse ne connaissait pas tous ses malheurs. Le général
Fabio Conti s’était regardé comme personnellement déshonoré par la fuite
de Fabrice: lorsqu’il le vit arriver à la citadelle, il n’eût pas dû
le recevoir, car il n’avait aucun ordre pour cela. «Mais, se dit-il,
c’est le ciel qui me l’envoie pour réparer mon honneur et me sauver
du ridicule qui flétrirait ma carrière militaire. Il s’agit de ne pas
manquer à l’occasion: sans doute on va l’acquitter, et je n’ai que peu
de jours pour me venger.»