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La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)Chapitre 19 / 39

CHAPITRE IV


Nous marchions en silence ; le vent s’apaisait ; les arbres frémissaient doucement en secouant la pluie sur leurs rameaux. Quelques éclairs lointains brillaient encore ; un parfum de verdure humide s’élevait dans l’air attiédi. Le ciel redevint bientôt pur, et la lune éclaira la montagne.

Je ne pouvais m’empêcher de penser à la bizarrerie du hasard qui, en si peu d’heures, me faisait ainsi me trouver seul, la nuit, dans une campagne déserte, le compagnon de voyage d’une femme dont je ne connaissais pas l’existence au lever du soleil. Elle avait accepté ma conduite sur le nom que je portais, et marchait avec assurance, s’appuyant sur mon bras d’un air distrait. Il me semblait que cette confiance était bien hardie ou bien simple ; et elle devait être en effet l’un et l’autre, car, à chaque pas que nous faisions, je sentais mon cœur, à côté d’elle, devenir fier et innocent.

Nous commençâmes à nous entretenir de la malade qu’elle quittait, de ce que nous voyions sur la route ; il ne nous vint pas la pensée de nous faire des questions comme de nouvelles connaissances. Elle me parla de mon père, et toujours sur le même ton qu’elle avait pris lorsque je lui en avais d’abord rappelé le souvenir, c’est-à-dire presque gaiement. À mesure que je l’écoutais, je crus comprendre pourquoi, et que non seulement elle parlait ainsi de la mort, mais de la vie, de la souffrance et de tout au monde. C’était que les douleurs humaines ne lui enseignaient rien qui pût accuser Dieu, et je sentis la piété de son sourire.

Je lui contai la vie solitaire que je menais. Sa tante, me dit-elle, voyait mon père plus souvent qu’elle-même ; ils jouaient ensemble aux cartes l’après-dînée. Elle m’engagea à aller chez elle, où je serais le bienvenu.

Vers le milieu de la route, elle se sentit fatiguée, et s’assit quelques moments sur un banc que des arbres épais avaient protégé contre la pluie. Je restai debout devant elle, et je regardais sur son front les pâles rayons de la lune. Après un instant de silence, elle se leva, et me voyant distrait : À quoi songez-vous ? me dit-elle ; il est temps de nous remettre en marche.

— Je songeais, répondis-je, pourquoi Dieu vous a créée, et je me disais qu’en effet c’était pour guérir ceux qui souffrent.

— Voilà une parole, dit-elle, qui ne peut guère être dans votre bouche autre chose qu’un compliment.

— Pourquoi ?

— Parce que vous me paraissez bien jeune.

— Il arrive quelquefois, lui dis-je, qu’on soit plus vieux que son visage.

— Oui, répondit-elle en riant, et il arrive aussi qu’on soit plus jeune que ses paroles.

— Ne croyez-vous pas à l’expérience ?

— Je sais que c’est le nom que la plupart des hommes donnent à leurs folies et à leurs chagrins ; qu’en peut-on savoir à votre âge ?

— Madame, un homme de vingt ans peut avoir plus vécu qu’une femme de trente. La liberté dont les hommes jouissent les mène bien plus vite au fond de toutes choses ; ils courent sans entraves à tout ce qui les attire ; ils essaient de tout. Dès qu’ils espèrent, ils se mettent en marche ; ils vont, ils s’empressent. Arrivés au but, ils se retournent ; l’espérance est restée en route, et le bonheur a manqué de parole.

Comme je parlais ainsi, nous étions au sommet d’une petite colline qui descendait dans la vallée ; madame Pierson, comme invitée par la pente rapide, se mit à sauter légèrement. Sans savoir pourquoi, j’en fis autant qu’elle ; nous nous mîmes à courir sans nous quitter le bras ; l’herbe glissante nous entraînait. Enfin, comme deux oiseaux étourdis, en sautant et en riant, nous nous trouvâmes au bas de la montagne.

— Voyez ! dit madame Pierson, j’étais fatiguée tout à l’heure, maintenant je ne le suis plus. Et voulez-vous m’en croire ? ajouta-t-elle d’un ton charmant ; traitez un peu votre expérience comme je traite ma fatigue ; nous avons fait une bonne course, et nous en souperons de meilleur appétit.