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La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)Chapitre 20 / 39

CHAPITRE V


J’allai la voir le lendemain. Je la trouvai à son piano, la vieille tante brodant à la fenêtre, sa petite chambre remplie de fleurs, le plus beau soleil du monde dans ses jalousies, et une grande volière d’oiseaux à côté d’elle.

Je m’attendais à voir en elle presque une religieuse, du moins une de ces femmes de province qui ne savent rien de ce qui se passe à deux lieues à la ronde, et qui vivent dans un certain cercle dont elles ne s’écartent jamais. J’avoue que ces existences à part, qui sont comme enfouies çà et là dans les villes, sous des milliers de toits ignorés, m’ont toujours effrayé comme des espèces de citernes dormantes ; l’air ne m’y semble pas viable ; dans tout ce qui est oubli sur la terre, il y a un peu de la mort.

Madame Pierson avait sur sa table les feuilles et les livres nouveaux ; il est bien vrai qu’elle n’y touchait guère. Malgré la simplicité de ce qui l’entourait, de ses meubles, de ses habits, on y reconnaissait la mode, c’est-à-dire la nouveauté, la vie ; elle n’y tenait ni ne s’en mêlait, mais tout cela allait sans dire. Ce qui me frappa dans ses goûts, c’est que rien n’y était bizarre, mais seulement jeune et agréable. Sa conversation montrait une éducation achevée ; il n’était rien dont elle ne parlât bien et aisément ; en même temps qu’on l’y voyait naïve, on l’y sentait profonde et riche ; une intelligence vaste et libre y planait doucement sur un cœur simple et sur les habitudes d’une vie retirée. L’hirondelle de mer, qui tournoie dans l’azur des cieux, plane ainsi du haut de la nue sur le brin d’herbe où elle a fait son nid.

Nous parlâmes littérature, musique, et presque politique. Elle était allée l’hiver à Paris ; de temps en temps, elle effleurait le monde ; ce qu’elle en voyait servait de thème, et le reste était deviné.

Mais ce qui la distinguait par-dessus tout, c’était une gaieté qui, sans aller jusqu’à la joie, était inaltérable ; on eût dit qu’elle était née fleur, et que son parfum était la gaieté.

Avec sa pâleur et ses grands yeux noirs, je ne puis dire combien cela frappait, sans compter que de temps en temps, à certains mots, à certains regards, il était clair qu’elle avait souffert et que la vie avait passé par là. Je ne sais quoi vous disait en elle que la douce sérénité de son front n’était pas venue de ce monde, mais qu’elle l’avait reçue de Dieu et qu’elle la lui rapporterait fidèlement, malgré les hommes, sans en rien perdre ; et il y avait des moments où l’on se rappelait la ménagère qui, lorsque le vent souffle, met la main devant son flambeau.

Dès que j’eus passé une demi-heure dans sa chambre, je ne pus m’empêcher de lui dire tout ce que j’avais dans le cœur. Je pensais à ma vie passée, à mes chagrins, à mes ennuis ; j’allais et venais, me penchant sur les fleurs, respirant l’air, regardant le soleil. Je la priai de chanter ; elle le fit de bonne grâce. Pendant ce temps-là, j’étais appuyé à la fenêtre et je regardais sautiller ses oiseaux. Il me revint en tête un mot de Montaigne : « Je n’aime ni n’estime la tristesse, quoique le monde ait entrepris, comme à prix fait, de l’honorer de faveur particulière. Ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement. »

— Quel bonheur ! m’écriai-je malgré moi ; quel repos ! quelle joie ! quel oubli !

La bonne tante leva la tête et me regarda d’un air étonné ; madame Pierson s’arrêta court. Je devins rouge comme le feu, sentant ma folie, et allai m’asseoir sans rien dire.

Nous descendîmes au jardin. Le chevreau blanc que j’y avais vu la veille y était couché sur l’herbe ; il vint à elle dès qu’il l’aperçut, et nous suivit familièrement.

Au premier tour d’allée, un grand jeune homme à figure pâle, enveloppé d’une espèce de soutane noire, parut tout à coup à la grille. Il entra sans sonner et vint saluer madame Pierson ; il me sembla que sa physionomie, que je trouvais déjà de mauvais augure, s’assombrit quelque peu en me voyant. C’était un prêtre que j’avais vu dans le village et qui s’appelait Mercanson ; il sortait de Saint-Sulpice, et le curé de l’endroit était son parent.

Il était à la fois gros et blême, chose qui m’a toujours déplu et qui en effet est déplaisante ; c’est un contre-sens qu’une santé maladive. En outre, il avait une manière de parler lente et saccadée, qui annonçait un pédant. Sa démarche même, qui n’était ni jeune ni franche, me choquait ; quant au regard, on pouvait dire qu’il n’en avait pas. Je ne sais que penser d’un homme dont les yeux ne me disent rien. Voilà les signes sur lesquels j’avais jugé Mercanson, et qui, malheureusement ne me trompèrent pas.

Il s’assit sur un banc et commença à parler de Paris, qu’il appelait la Babylone moderne. Il en venait, connaissait tout le monde ; il allait chez madame de B*** qui était un ange ; il faisait des sermons dans son salon ; on les écoutait à genoux (le pire de la chose est que c’était vrai). Un de ses amis, qu’il y avait mené, venait d’être chassé d’un collège pour avoir séduit une fille, ce qui était bien affreux, bien triste. Il fit mille compliments à madame Pierson sur les habitudes charitables qu’elle avait contractées dans le pays ; il avait appris ses bienfaits, les soins qu’elle prenait des malades, jusqu’à veiller sur eux en personne. C’était bien beau, bien pur ; il ne manquerait pas d’en parler à Saint-Sulpice. Ne semblait-il pas dire qu’il ne manquerait pas d’en parler à Dieu ?

Fatigué de cette harangue, pour n’en pas hausser les épaules, je m’étais couché sur le gazon, et je jouais avec le chevreau. Mercanson abaissa sur moi son œil terne et sans vie. — Le célèbre Vergniaud, dit-il, le célèbre Vergniaud avait cette manie de s’asseoir à terre et de jouer avec les animaux.

— C’est une manie, répondis-je, bien innocente, monsieur l’abbé. Si on n’en avait que de pareilles, le monde pourrait aller tout seul, sans tant de gens qui veulent s’en mêler.

Ma réponse ne lui plut pas ; il fronça le sourcil et parla d’autre chose. Il était chargé d’une commission ; son parent, le curé du village, lui avait parlé d’un pauvre diable qui n’avait pas de quoi gagner son pain. Il demeurait à tel endroit ; il y avait été lui-même ; il s’y était intéressé ; il espérait que madame Pierson…

Je la regardais pendant ce temps-là et j’attendais qu’elle répondît, comme si le son de sa voix eût dû me guérir de celle de ce prêtre. Elle ne fit qu’un profond salut, et il se retira.

Quand il fut parti, notre gaieté revint. Il s’agissait d’aller à une serre qui était au fond du jardin.

Madame Pierson traitait ses fleurs comme ses oiseaux et ses paysans ; il fallait que tout se portât bien autour d’elle, que chacun eût sa goutte d’eau et son rayon de soleil, pour qu’elle pût être elle-même gaie et heureuse comme un bon ange ; aussi rien n’était mieux tenu ni plus charmant que sa petite serre. Lorsque nous en eûmes fait le tour : — Monsieur de T***, me dit-elle, voilà mon petit monde ; vous avez vu tout ce que je possède, et mon domaine finit là.

— Madame, lui dis-je, que le nom de mon père, qui m’a valu d’entrer ici, me permette d’y revenir, et je croirai que le bonheur ne m’a pas tout à fait oublié.

Elle me tendit la main, et je la touchai avec respect, n’osant la porter à mes lèvres.

Le soir venu, je rentrai chez moi, fermai ma porte et me mis au lit. J’avais devant les yeux une petite maison blanche ; je me voyais sortant après dîner, traversant le village et la promenade, et allant frapper à la grille.

— Ô mon pauvre cœur ! m’écriai-je, Dieu soit loué ! tu es jeune encore ; tu peux vivre, tu peux aimer !