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La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)CHAPITRE VI

La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)
Chapitre 21 / 39

CHAPITRE VI


J’étais un soir chez madame Pierson. Plus de trois mois s’étaient passés, durant lesquels je l’avais vue presque tous les jours ; et de ce temps, que vous en dirai-je, sinon que je la voyais ? « Être avec les gens qu’on aime, dit la Bruyère, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d’eux, tout est égal. »

J’aimais. Depuis trois mois, nous avions fait ensemble de longues promenades ; j’étais initié dans les mystères de sa charité modeste ; nous traversions les sombres allées, elle sur un petit cheval, moi à pied, une baguette à la main ; ainsi, moitié courant, moitié rêvant, nous allions frapper aux chaumières ; il y avait un petit banc à l’entrée du bois, où j’allais l’attendre après dîner ; nous nous trouvions de cette sorte comme par hasard et régulièrement. Le matin, la musique, la lecture ; le soir, avec la tante, la partie de cartes au coin du feu, comme autrefois mon père ; et toujours, en tout lieu, elle près de là, elle souriant, et sa présence remplissant mon cœur. Par quel chemin, ô Providence ! m’avez-vous conduit au malheur ? quelle destinée irrévocable étais-je donc chargé d’accomplir ? Quoi ! une vie si libre, une intimité si charmante, tant de repos, l’espérance naissante !… Ô Dieu ! de quoi se plaignent les hommes ? qu’y a-t-il de plus doux que d’aimer ?

Vivre, oui, sentir fortement, profondément, qu’on existe, qu’on est homme, créé par Dieu, voilà le premier, le plus grand bienfait de l’amour. Il n’en faut pas douter, l’amour est un mystère inexplicable. De quelques chaînes, de quelques misères, et je dirai même de quelques dégoûts que le monde l’ait entouré, tout enseveli qu’il y est sous une montagne de préjugés qui le dénaturent et le dépravent, à travers toutes les ordures dans lesquelles on le traîne, l’amour, le vivace et fatal amour n’en est pas moins une loi céleste aussi puissante et aussi incompréhensible que celle qui suspend le soleil dans les cieux. Qu’est-ce que c’est, je vous le demande, qu’un lien plus dur, plus solide que le fer, et qu’on ne peut ni voir ni toucher ? Qu’est-ce que c’est que de rencontrer une femme, de la regarder, de lui dire un mot, et de ne plus jamais l’oublier ? Pourquoi celle-là plutôt qu’une autre ? Invoquez la raison, l’habitude, les sens, la tête, le cœur, et expliquez, si vous pouvez. Vous ne trouverez que deux corps, un là et l’autre ici, et entre eux, quoi ? l’air, l’espace, l’immensité. Ô insensés qui vous croyez des hommes et qui osez raisonner de l’amour ! l’avez-vous vu pour en parler ? Non, vous l’avez senti. Vous avez échangé un regard avec un être inconnu qui passait, et tout à coup il s’est envolé de vous je ne sais quoi qui n’a pas de nom. Vous avez pris racine en terre, comme le grain caché dans l’herbe qui sent que la vie le soulève, et qu’il va devenir une moisson.

Nous étions seuls, la croisée ouverte ; il y avait au fond du jardin une petite fontaine dont le bruit arrivait jusqu’à nous. Ô Dieu ! je voudrais compter goutte par goutte toute l’eau qui en est tombée tandis que nous étions assis, qu’elle parlait et que je lui répondais. C’est là que je m’enivrai d’elle jusqu’à en perdre la raison.

On dit qu’il n’y a rien de si rapide qu’un sentiment d’antipathie ; mais je crois qu’on devine plus vite encore qu’on se comprend et qu’on va s’aimer. De quel prix sont alors les moindres mots ! Qu’importe de quoi parlent les lèvres, lorsqu’on écoute les cœurs se répondre ? Quelle douceur infinie dans les premiers regards près d’une femme qui vous attire ! D’abord il semble que tout ce qu’on dit en présence l’un de l’autre soit comme des essais timides, comme de légères épreuves ; bientôt naît une joie étrange ; on sent qu’on a frappé un écho ; on s’anime d’une double vie. Quel toucher ! quelle approche ! Et quand on est sûr de s’aimer, quand on a reconnu dans l’être chéri la fraternité qu’on y cherchait, quelle sérénité dans l’âme ! La parole expire d’elle-même ; on sait d’avance ce qu’on va se dire ; les âmes s’entendent, les lèvres se taisent. Oh ! quel silence ! quel oubli de tout !

Quoique mon amour, qui avait commencé dès le premier jour, eût augmenté jusqu’à l’excès, le respect que j’avais pour madame Pierson m’avait pourtant fermé la bouche. Si elle m’eût admis moins facilement dans son intimité, j’eusse peut-être été plus hardi, car elle avait produit sur moi une impression si violente, que je ne la quittais jamais sans des transports d’amour. Mais il y avait dans sa franchise même et dans la confiance qu’elle me témoignait, quelque chose qui m’arrêtait ; en outre, c’était sur le nom de mon père qu’elle m’avait traité en ami. Cette considération me rendait encore plus respectueux auprès d’elle ; je tenais à me montrer digne de ce nom.

« Parler d’amour, dit-on, c’est faire l’amour. » Nous en parlions rarement. Toutes les fois qu’il m’arrivait de toucher ce sujet en passant, madame Pierson répondait à peine et parlait d’autre chose. Je ne démêlais pas par quel motif, car ce n’était pas pruderie ; mais il me semblait quelquefois que son visage prenait, dans ces occasions, une légère teinte de sévérité, et même de souffrance. Comme je ne lui avais jamais fait de question sur sa vie passée, et que je ne voulais point lui en faire, je ne lui en demandais pas plus long.

Le dimanche, on dansait au village ; elle y allait presque toujours. Ces jours-là, sa toilette était plus élégante, quoique toujours simple ; c’était une fleur dans les cheveux, un ruban plus gai, la moindre bagatelle ; mais il y avait dans toute sa personne un air plus jeune, plus dégagé. La danse, qu’elle aimait beaucoup pour elle-même, et franchement, comme un exercice amusant, lui inspirait une gaieté folâtre ; elle avait sa place sous le petit orchestre de l’endroit ; elle y arrivait en sautant, riant avec les filles de campagne, qui la connaissaient presque toutes. Une fois lancée, elle ne s’arrêtait plus. Alors il me semblait qu’elle me parlait avec plus de liberté qu’à l’ordinaire ; il y avait entre nous une familiarité inusitée. Je ne dansais pas, étant encore en deuil, mais je restais derrière elle, et, la voyant si bien disposée, j’avais éprouvé plus d’une fois la tentation de lui avouer que je l’aimais.

Mais je ne sais pourquoi, dès que j’y pensais, je me sentais une peur invincible ; cette seule idée d’un aveu me rendait tout à coup sérieux au milieu des entretiens les plus gais. J’avais pensé quelquefois à lui écrire, mais je brûlais mes lettres dès qu’elles étaient à moitié.

Ce soir-là, j’avais dîné chez elle ; je regardais toute cette tranquillité de son intérieur ; je pensais à la vie calme que je menais, à mon bonheur depuis que je la connaissais, et je me disais : Pourquoi davantage ? cela ne te suffit pas ? Qui sait ? Dieu n’en a peut-être pas fait plus pour toi. Si je lui disais que je l’aime, qu’en arriverait-il ? elle me défendrait peut-être de la voir. La rendrais-je, en le lui disant, plus heureuse qu’elle ne l’est aujourd’hui ? en serais-je plus heureux moi-même ?

J’étais appuyé sur le piano, et, comme je faisais ces réflexions, la tristesse s’emparait de moi. Le jour baissait, elle alluma une bougie ; en revenant s’asseoir, elle vit qu’une larme s’était échappée de mes yeux. — Qu’avez-vous ? dit-elle. Je me détournai.

Je cherchais une excuse et n’en trouvais point ; je craignais de rencontrer ses regards. Je me levai et fus à la croisée. L’air était doux ; la lune se levait derrière l’allée des tilleuls, celle où je l’avais vue pour la première fois. Je tombai dans une rêverie profonde ; j’oubliai sa présence même, et, étendant les bras vers le ciel, un sanglot sortit de mon cœur.

Elle s’était levée, et elle était derrière moi. — Qu’est-ce donc ? demanda-t-elle encore. Je lui répondis que la mort de mon père s’était représentée à ma pensée à la vue de cette vallée solitaire ; je pris congé d’elle, et sortis.

Pourquoi j’étais déterminé à taire mon amour, je ne pouvais m’en rendre compte. Cependant, au lieu de rentrer chez moi, je commençai à errer comme un fou dans le village et dans le bois. Je m’asseyais là où je trouvais un banc, puis je me levais précipitamment. Vers minuit, je m’approchai de la maison de madame Pierson ; elle était à la fenêtre. En la voyant, je me sentis trembler ; je voulus retourner sur mes pas ; j’étais comme fasciné ; je vins lentement et tristement m’asseoir au-dessous d’elle.

Je ne sais si elle me reconnut ; il y avait quelques instants que j’étais là, lorsque je l’entendis, de sa voix douce et fraîche, chanter le refrain d’une romance, et presque aussitôt une fleur me tomba sur l’épaule. C’était une rose que, le soir même, j’avais vue sur son sein ; je la ramassai et la portai à mes lèvres.

— Qui est là, dit-elle, à cette heure ? est-ce vous ? Elle m’appela par mon nom.

La grille du jardin était entr’ouverte ; je me levai sans répondre et j’y entrai. Je m’arrêtai au milieu de la pelouse ; je marchais comme un somnambule, et sans savoir ce que je faisais.

Tout à coup je la vis paraître à la porte de l’escalier ; elle paraissait incertaine, et regardait attentivement aux rayons de la lune. Elle fit quelques pas vers moi ; je m’avançai. Je ne pouvais parler ; je tombai à genoux devant elle et saisis sa main.

— Écoutez-moi, dit-elle, je le sais ; mais si c’est à ce point, Octave, il faut partir. Vous venez ici tous les jours, n’êtes-vous pas le bienvenu ? N’est-ce pas assez ? que puis-je pour vous ? mon amitié vous est acquise ; j’aurais voulu que vous eussiez eu la force de me garder la vôtre plus longtemps.