La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888) — CHAPITRE I
CHAPITRE I
J’ai à raconter maintenant ce qui advint de mon amour et le changement qui se fit en moi. Quelle raison puis-je en donner ? Aucune, sinon que je raconte, et que je puis dire : C’est la vérité.
Il y avait deux jours, ni plus ni moins, que j’étais l’amant de madame Pierson. Je sortais du bain à onze heures du soir, et par une nuit magnifique je traversais la promenade pour me rendre chez elle. Je me sentais un tel bien-être dans le corps et tant de contentement dans l’âme, que je sautais de joie en marchant et que je tendais les bras au ciel. Je la trouvai en haut de son escalier, accoudée sur la rampe, une bougie par terre à côté d’elle. Elle m’attendait, et, dès qu’elle m’aperçut, courut à ma rencontre. Nous fûmes bientôt dans sa chambre, et les verrous tirés sur nous.
Elle me montrait comme elle avait changé sa coiffure, qui me déplaisait, et comme elle avait passé la journée à faire prendre à ses cheveux le tour que je voulais ; comme elle avait ôté de l’alcôve un grand vilain cadre noir qui me semblait sinistre ; comme elle avait renouvelé ses fleurs, et il y en avait de tous côtés ; elle me contait tout ce qu’elle avait fait depuis que nous nous connaissions, ce qu’elle m’avait vu souffrir, ce qu’elle avait souffert elle-même ; comme elle avait voulu mille fois quitter le pays et fuir son amour ; comme elle avait imaginé tant de précautions contre moi ; qu’elle avait pris conseil de sa tante, de Mercanson et du curé ; qu’elle s’était juré à elle-même de mourir plutôt que de céder, et comme tout cela s’était envolé sur un certain mot que je lui avais dit, sur tel regard, sur telle circonstance, et, à chaque confidence, un baiser. Ce que je trouvais de mon goût dans sa chambre, ce qui avait attiré mon attention, parmi les bagatelles dont ses tables étaient couvertes, elle voulait me le donner, que je l’emportasse le soir même et que je le misse sur ma cheminée ; ce qu’elle ferait dorénavant, le matin, le soir, à toute heure, que je le réglasse à mon plaisir, et qu’elle ne se souciait de rien ; que les propos du monde ne la touchaient pas ; que, si elle avait fait semblant d’y croire, c’était pour m’éloigner ; mais qu’elle voulait être heureuse et se boucher les deux oreilles ; qu’elle venait d’avoir trente ans, qu’elle n’avait pas longtemps à être aimée de moi. Et vous, m’aimerez-vous longtemps ? Est-ce un peu vrai, ces belles paroles dont vous m’avez si bien étourdie ? Et là-dessus les chers reproches : que je venais tard et que j’étais coquet ; que je m’étais trop parfumé au bain, ou pas assez, ou pas à sa guise ; qu’elle était restée en pantoufles pour que je visse son pied nu, et qu’il était aussi blanc que sa main ; mais que du reste elle n’était guère belle ; qu’elle voudrait l’être cent fois plus qu’elle l’avait été à quinze ans. Et elle allait, et elle venait, toute folle d’amour, toute vermeille de joie, et elle ne savait qu’imaginer, quoi faire, quoi dire, pour se donner et se donner encore, elle, corps et âme, et tout ce qu’elle avait.
J’étais couché sur le sofa ; je sentais tomber et se détacher de moi une mauvaise heure de ma vie passée, à chaque mot qu’elle disait. Je regardais l’astre de l’amour se lever sur mon champ, et il me semblait que j’étais comme un arbre plein de sève, qui secoue au vent ses feuilles sèches pour se revêtir d’une verdure nouvelle.
Elle se mit au piano et me dit qu’elle allait me jouer un air de Stradella. J’aime par-dessus tout la musique sacrée ; et ce morceau, qu’elle m’avait déjà chanté, m’avait paru très beau. — Eh bien ! dit-elle quand elle eut fini, vous vous y êtes bien trompé ; l’air est de moi, et je vous en ai fait accroire.
— Il est de vous ?
— Oui, et je vous ai conté qu’il était de Stradella pour voir ce que vous en diriez. Je ne joue jamais ma musique, quand il m’arrive d’en composer ; mais j’ai voulu faire un essai, et vous voyez qu’il m’a réussi, puisque vous en étiez la dupe.
Monstrueuse machine que l’homme ! Qu’y avait-il de plus innocent ? Un enfant un peu avisé eût imaginé cette ruse pour surprendre son précepteur. Elle en riait de bon cœur en me le disant ; mais je sentis tout à coup comme un nuage qui fondait sur moi ; je changeai de visage. — Qu’avez-vous, dit-elle, qui vous prend ?
— Rien ; jouez-moi cet air encore une fois.
Tandis qu’elle jouait, je me promenais de long en large, je passais la main sur mon front comme pour en écarter un brouillard, je frappais du pied, je haussais les épaules de ma propre démence ; enfin je m’assis à terre sur un coussin qui était tombé ; elle vint à moi. Plus je voulais lutter avec l’esprit des ténèbres qui me saisissait en ce moment, plus l’épaisse nuit redoublait dans ma tête. — Vraiment ! lui dis-je, vous mentez si bien ? Quoi ! cet air est de vous ? vous savez donc mentir si aisément ?
Elle me regarda d’un air étonné. — Qu’est-ce donc ? dit-elle. Une inquiétude inexprimable se peignit sur ses traits. Assurément elle ne pouvait me croire assez fou pour lui faire un reproche véritable d’une plaisanterie aussi simple ; elle ne voyait là de sérieux que la tristesse qui s’emparait de moi ; mais plus la cause en était frivole, plus il y avait de quoi surprendre. Elle voulut croire un instant que je plaisantais à mon tour ; mais quand elle me vit toujours plus pâle et comme prêt à défaillir, elle resta les lèvres ouvertes, le corps penché comme une statue. — Dieu du ciel ! s’écria-t-elle, est-ce possible ?
Tu souris peut-être, lecteur, en lisant cette page ; moi qui l’écris, j’en frémis encore. Les malheurs ont leurs symptômes comme les maladies, et il n’y a rien de si redoutable en mer qu’un petit point noir à l’horizon.
Cependant, quand le jour parut (qui, dans l’été, se lève de bonne heure), ma chère Brigitte tira au milieu de la chambre une petite table ronde en bois blanc ; elle y posa de quoi souper, ou, pour mieux dire, de quoi déjeuner, car déjà les oiseaux chantaient et les abeilles bourdonnaient sur le parterre. Elle avait tout préparé elle-même, et je ne bus pas une goutte qu’elle n’eût porté le verre à ses lèvres. La lumière bleuâtre du jour, perçant les rideaux de toile bariolés, éclairait son charmant visage et ses grands yeux un peu battus ; elle se sentait envie de dormir et laissa tomber, tout en m’embrassant, sa tête sur mes épaules, avec mille propos languissants.
Je ne pouvais lutter contre un si charmant abandon, et mon cœur se rouvrait à la joie ; je me crus délivré tout à fait du mauvais rêve que je venais de faire, et je lui demandai pardon d’un moment de folie dont je ne pouvais me rendre compte. — Mon amie, lui dis-je du fond du cœur, je suis bien malheureux de t’avoir adressé un reproche injuste sur un badinage innocent ; mais, si tu m’aimes, ne me mens jamais, fût-ce sur les moindres choses ; le mensonge me semble horrible, et je ne puis le supporter.
Elle se coucha ; il était trois heures du matin, et je lui dis que je voulais rester jusqu’à ce qu’elle fût endormie. Je la vis fermer ses beaux yeux, je l’entendis dans son premier sommeil murmurer tout en souriant, tandis que, penché au chevet, je lui donnais mon baiser d’adieu. Enfin je sortis le cœur tranquille, me promettant de jouir de mon bonheur sans que désormais rien pût le troubler.
Mais le lendemain même, Brigitte me dit comme par hasard : — J’ai un gros livre où j’écris mes pensées, tout ce qui me passe par la tête, et je veux vous donner à lire ce que j’y ai écrit de vous dans les premiers jours que je vous ai vu.
Nous lûmes ensemble ce qui me regardait et nous y ajoutâmes cent folies, après quoi je me mis à feuilleter le livre d’une manière indifférente. Une phrase tracée en gros caractères me sauta aux yeux, au milieu des pages que je tournais rapidement ; je lus distinctement quelques mots qui étaient assez insignifiants, et j’allais continuer lorsque Brigitte me dit : — Ne lisez pas cela.
Je jetai le livre sur un meuble. — C’est vrai, lui dis-je, je ne sais ce que je fais.
— Le prenez-vous encore au sérieux ? me répondit-elle en riant (voyant sans doute mon mal reparaître). Reprenez ce livre ; je veux que vous lisiez.
— N’en parlons plus. Que puis-je donc y trouver de si curieux ? Vos secrets sont à vous, ma chère.
Le livre restait sur le meuble, et j’avais beau faire, je ne le quittais pas des yeux. J’entendis tout à coup comme une voix qui me chuchotait à l’oreille, et je crus voir grimacer devant moi, avec son sourire glacial, la figure sèche de Desgenais. — Que vient faire Desgenais ici ? me demandai-je à moi-même, comme si je l’eusse vu réellement. Il m’avait apparu tel qu’il était un soir, le front incliné sous ma lampe, quand il me débitait de sa voix aiguë son catéchisme de libertin.
J’avais toujours les yeux sur le livre, et je sentais vaguement dans ma mémoire je ne sais quelles paroles oubliées, entendues autrefois, mais qui m’avaient serré le cœur. L’esprit du doute, suspendu sur ma tête, venait de me verser dans les veines une goutte de poison ; la vapeur m’en montait au cerveau, et je chancelais à demi dans un commencement d’ivresse malfaisante. Quel secret me cachait Brigitte ? Je savais bien que je n’avais qu’à me baisser et à ouvrir le livre ; mais à quel endroit ? Comment reconnaître la feuille sur laquelle le hasard m’avait fait tomber ?
Mon orgueil, d’ailleurs, ne voulait pas que je prisse le livre ; était-ce donc vraiment mon orgueil ? — Ô Dieu ! me dis-je avec une tristesse affreuse, est-ce que le passé est un spectre ? Est-ce qu’il sort de son tombeau ? Ah ! misérable, est-ce que je vais ne pas pouvoir aimer ?
Toutes mes idées de mépris pour les femmes, toutes ces phrases de fatuité moqueuse que j’avais répétées comme une leçon et comme un rôle pendant le temps de mes désordres, me traversèrent l’esprit subitement ; et, chose étrange ! tandis qu’autrefois je n’y croyais pas en en faisant parade, il me semblait maintenant qu’elles étaient réelles, ou que du moins elles l’avaient été.
Je connaissais madame Pierson depuis quatre mois, mais je ne savais rien de sa vie passée et ne lui en avais rien demandé. Je m’étais livré à mon amour pour elle avec une confiance et un entraînement sans bornes. J’avais trouvé une sorte de jouissance à ne faire aucune question sur elle à personne ni à elle-même ; d’ailleurs, les soupçons et la jalousie sont si peu dans mon caractère que j’étais plus étonné d’en ressentir que Brigitte d’en trouver en moi. Jamais, dans mes premiers amours ni dans le commerce habituel de la vie, je n’avais été défiant, mais plutôt hardi, au contraire, et ne doutant pour ainsi dire de rien. Il avait fallu que je visse de mes propres yeux la trahison de ma maîtresse pour croire qu’elle pouvait me tromper ; Desgenais lui-même, tout en me sermonnant à sa manière, me plaisantait continuellement sur ma facilité à me laisser duper. L’histoire de ma vie entière était une preuve que j’étais plutôt crédule que soupçonneux ; aussi, quand la vue de ce livre me frappa ainsi tout à coup, il me sembla que je sentais en moi un nouvel être et une sorte d’inconnu ; ma raison se révoltait contre ce que j’éprouvais, et je n’osais me demander où tout cela allait me conduire.
Mais les souffrances que j’avais endurées, le souvenir des perfidies dont j’avais été le témoin, l’affreuse guérison que je m’étais imposée, les discours de mes amis, le monde corrompu que j’avais traversé, les tristes vérités que j’y avais vues, celles que, sans les connaître, j’avais comprises et devinées, par une funeste intelligence, la débauche enfin, le mépris de l’amour, l’abus de tout, voilà ce que j’avais dans le cœur sans m’en douter encore, et au moment où je croyais renaître à l’espérance et à la vie, toutes ces furies engourdies me prenaient à la gorge et me criaient qu’elles étaient là.
Je me baissai et ouvris le livre, puis je le fermai aussitôt et le rejetai sur la table. Brigitte me regardait ; il n’y avait dans ses beaux yeux ni orgueil blessé ni colère ; il n’y avait qu’une tendre inquiétude, comme si j’eusse été malade. — Est-ce que vous croyez que j’ai des secrets ? demanda-t-elle en m’embrassant. — Non, lui dis-je, je ne crois rien, sinon que tu es belle, et que je veux mourir en t’aimant.
Rentré chez moi, comme j’étais en train de dîner, je demandai à Larive : — Qu’est-ce donc que cette madame Pierson ?
Il se retourna tout étonné. — Tu es, lui dis-je, dans le pays depuis nombre d’années ; tu dois la connaître mieux que moi. Que dit-on d’elle ici ? qu’en pense-t-on dans le village ? quelle vie menait-elle avant que je la connusse ? quelles gens voyait-elle ?
— Ma foi ! monsieur, je ne lui ai vu faire que ce qu’elle fait tous les jours, c’est-à-dire se promener dans la vallée, jouer au piquet avec sa tante, et faire la charité aux pauvres. Les paysans l’appellent Brigitte-la-Rose ; je n’ai jamais entendu dire un mot contre elle à qui que ce soit, sinon qu’elle court les champs toute seule, à toute heure du jour et de la nuit ; mais c’est dans un but si louable ! Elle est la Providence du pays. Quant aux gens qu’elle voit, ce n’est guère que le curé et M. de Dalens, aux vacances.
— Qu’est-ce que c’est que M. de Dalens ?
— C’est le propriétaire d’un château qui est là-bas, derrière la montagne ; il ne vient ici que pour la chasse.
— Est-il jeune ?
— Oui, monsieur.
— Est-il parent de madame Pierson ?
— Non. Il était ami de son mari.
— Y a-t-il longtemps que son mari est mort ?
— Cinq ans à la Toussaint ; c’était un digne homme.
— Et ce M. de Dalens, dit-on qu’il lui ait fait la cour ?
— À la veuve, monsieur ? Dame ! à vrai dire… (Il s’arrêta d’un air embarrassé.)
— Parleras-tu ?
— On l’a dit, et on ne l’a pas dit… Je n’en sais rien, je n’en ai rien vu.
— Et tu me disais tout à l’heure qu’on ne parlait pas d’elle dans le pays ?
— On n’a jamais rien dit, du reste, et je pensais que monsieur savait cela.
— Enfin, le dit-on, oui ou non ?
— Oui, monsieur, je le crois, du moins.
Je me levai de table et descendis sur la promenade. Mercanson y était ; je m’attendais qu’il allait m’éviter ; tout au contraire, il m’aborda.
— Monsieur, me dit-il, vous avez l’autre jour donné des marques de colère dont un homme de mon caractère ne saurait conserver la mémoire. Je vous exprime mon regret de m’être chargé d’une commission intempestive (c’était sa manière que les longs mots) et de m’être mis en travers des roues avec tant soit peu d’importunité.
Je lui rendis son compliment, croyant qu’il me quitterait là-dessus ; mais il se mit à marcher à côté de moi.
— Dalens ! Dalens ! répétais-je entre mes dents ; qui me parlera de Dalens ? car Larive ne m’avait rien dit que ce que peut dire un valet. Par qui le savait-il ? par quelque servante ou quelque paysan. Il me fallait un témoin qui pût avoir vu Dalens chez madame Pierson, et qui sût à quoi s’en tenir. Ce Dalens ne me sortait pas de la tête, et, ne pouvant parler d’autre chose, j’en parlai tout de suite à Mercanson.
Si Mercanson était un méchant homme, s’il était niais ou rusé, je ne l’ai jamais distingué clairement ; il est certain qu’il devait me haïr, et qu’il en agit avec moi aussi méchamment que possible. Madame Pierson, qui avait la plus grande amitié pour le curé (et c’était à juste titre), avait fini, presque malgré elle, par en avoir pour le neveu. Il en était fier, par conséquent jaloux. Il n’y a pas que l’amour seul qui donne de la jalousie ; une faveur, un mot bienveillant, un sourire d’une belle bouche, peuvent l’inspirer jusqu’à la rage à certaines gens.
Mercanson parut d’abord étonné, aussi bien que Larive, des questions que je lui adressais. J’en étais moi-même plus étonné encore. Mais qui se connaît ici-bas ?
Aux premières réponses du prêtre, je le vis comprendre ce que je voulais savoir, et décidé à ne pas me le dire.
— Comment se fait-il, monsieur, que vous qui connaissez madame Pierson depuis longtemps, et qui êtes reçu chez elle d’une façon assez intime (je le pense du moins), vous n’y ayez point rencontré M. de Dalens ? Mais, apparemment, vous avez quelque raison, qu’il ne m’appartient point de connaître, pour vous enquérir de lui aujourd’hui. Ce que j’en puis dire pour ma part, c’est que c’était un honnête gentilhomme, plein de bonté et de charité ; il était, comme vous, monsieur, fort intime chez madame Pierson ; il a une meute considérable et fait à merveille les honneurs de chez lui. Il faisait de très bonne musique, comme vous, monsieur, chez madame Pierson. Pour ses devoirs de charité, il les remplissait ponctuellement ; lorsqu’il était dans le pays, il accompagnait, comme vous, monsieur, cette dame à la promenade. Sa famille jouit à Paris d’une excellente réputation ; il m’arrivait de le trouver chez cette dame presque toutes les fois que j’y allais ; ses mœurs passent pour excellentes. Du reste, vous pensez, monsieur, que je n’entends parler en tout que d’une familiarité honnête, telle qu’il convient aux personnes de ce mérite. Je crois qu’il ne vient que pour la chasse ; il était ami du mari ; on le dit fort riche et très généreux ; mais je ne le connais d’ailleurs presque pas, sinon par ouï-dire…
De combien de phrases entortillées le pesant bourreau m’assomma ! Je le regardais, honteux de l’écouter, n’osant plus faire une seule question ni l’arrêter dans son bavardage. Il calomnia aussi sourdement et aussi longtemps qu’il voulut ; il m’enfonça tout à loisir sa lame torse dans le cœur ; quand ce fut fait, il me quitta, sans que je pusse le retenir, et, à tout prendre, il ne m’avait rien dit.
Je restai seul sur la promenade ; la nuit commençait à venir. Je ne sais si je ressentais plus de fureur ou plus de tristesse. Cette confiance que j’avais eue, de me livrer aveuglément à mon amour pour ma chère Brigitte, m’avait été si douce et si naturelle que je ne pouvais me résoudre à croire que tant de bonheur m’eût trompé. Ce sentiment naïf et crédule qui m’avait conduit à elle, sans que je voulusse le combattre ni en douter jamais, m’avait semblé à lui seul comme une preuve qu’elle en était digne. Était-il donc possible que ces quatre mois si heureux ne fussent déjà qu’un rêve ?
— Mais après tout, me dis-je tout à coup, cette femme s’est donnée bien vite. N’y aurait-il point eu de mensonge dans cette intention de me fuir qu’elle m’avait d’abord marquée et qu’une parole a fait évanouir ? N’aurais-je point par hasard affaire à une femme comme on en voit tant ? Oui, c’est ainsi qu’elles s’y prennent toutes ; elles feignent de reculer afin de se voir poursuivre. Les biches elles-mêmes en font autant ; c’est un instinct de la femelle. N’est-ce pas de son propre mouvement qu’elle m’a avoué son amour, au moment même où je croyais qu’elle ne serait jamais à moi ? Dès le premier jour que je l’ai vue, n’a-t-elle pas accepté mon bras, sans me connaître, avec une légèreté qui aurait dû me faire douter d’elle ? Si ce Dalens a été son amant, il est probable qu’il l’est encore ; ce sont de ces liaisons du monde qui ne commencent ni ne finissent ; quand on se voit on se reprend, et dès qu’on se quitte on s’oublie. Si cet homme revient aux vacances, elle le reverra sans doute, et probablement sans rompre avec moi. Qu’est-ce que c’est que cette tante, que cette vie mystérieuse qui a la charité pour affiche, que cette liberté déterminée qui ne se soucie d’aucun propos ? Ne seraient-ce point des aventurières que ces deux femmes avec leur petite maison, leur prud’homie et leur sagesse qui en imposent si vite aux gens et se démentent plus vite encore ? Assurément, quoi qu’il en soit, je suis tombé les yeux fermés dans une affaire de galanterie que j’ai prise pour un roman ; mais que faire à présent ? Je ne vois personne ici que ce prêtre, qui ne veut pas parler clairement, ou son oncle, qui en dira moins encore. Ô mon Dieu ! qui me sauvera ? comment savoir la vérité ?
Ainsi parlait la jalousie ; ainsi, oubliant tant de larmes et tout ce que j’avais souffert, j’en venais, au bout de deux jours, à m’inquiéter de ce que Brigitte m’avait cédé. Ainsi, comme tous ceux qui doutent, je mettais déjà de côté les sentiments et les pensées pour disputer avec les faits, m’attacher à la lettre morte et disséquer ce que j’aimais.
Tout en m’enfonçant dans mes réflexions, je gagnais à pas lents la maison de Brigitte. Je trouvai la grille ouverte, et, comme je traversais la cour, je vis de la lumière dans la cuisine. Je pensai à questionner la servante. Je tournai donc de ce côté, et, maniant dans ma poche quelques pièces d’argent, je m’avançai vers le seuil.
Une impression d’horreur m’arrêta court. Cette servante était une vieille femme maigre et ridée, le dos toujours courbé comme les gens attachés à la glèbe. Je la trouvai remuant sa vaisselle sur un évier malpropre. Une chandelle dégoûtante tremblotait dans sa main ; autour d’elle des casseroles, des plats, des restes du dîner que visitait un chien errant, entré comme moi avec honte ; une odeur chaude et nauséabonde sortait des murs humides. Lorsque la vieille m’aperçut, elle me regarda en souriant avec un air confidentiel. Elle m’avait vu me glisser le matin hors de la chambre de sa maîtresse. Je frissonnai de dégoût de moi-même et de ce que je venais chercher dans un lieu si bien assorti à l’action ignoble que je méditais. Je me sauvai de cette vieille comme de ma jalousie personnifiée, et comme si l’odeur de sa vaisselle fût sortie de mon propre cœur.
Brigitte était à la fenêtre, arrosant ses fleurs bien-aimées ; un enfant d’une de nos voisines, assis au fond de la bergère et enterré dans les coussins, se berçait à une de ses manches, et lui faisait, la bouche pleine de bonbons, dans son langage joyeux et incompréhensible, un de ces grands discours des marmots qui ne savent pas encore parler. Je m’assis auprès d’elle et baisai l’enfant sur ses grosses joues, comme pour rendre à mon cœur un peu d’innocence. Brigitte me fit un accueil craintif ; elle voyait dans mes regards son image déjà troublée. De mon côté, j’évitais ses yeux ; plus j’admirais sa beauté et son air de candeur, plus je me disais qu’une pareille femme, si elle n’était pas un ange, était un monstre de perfidie. Je m’efforçais de me rappeler chaque parole de Mercanson, et je confrontais pour ainsi dire les insinuations de cet homme avec les traits de ma maîtresse et les contours charmants de son visage.
— Elle est bien belle, me disais-je, bien dangereuse si elle sait tromper ; mais je la rouerai et lui tiendrai tête, et elle saura qui je suis.
— Ma chère, lui dis-je après un long silence, je viens de donner un conseil à un ami qui m’a consulté. C’est un jeune homme assez simple ; il m’écrit qu’il a découvert qu’une femme, qui vient de se donner à lui, a en même temps un autre amant. Il m’a demandé ce qu’il devait faire.
— Que lui avez-vous répondu ?
— Deux questions : Est-elle jolie, et l’aimez-vous ? Si vous l’aimez, oubliez-la ; si elle est jolie et que vous ne l’aimiez pas, gardez-la pour votre plaisir : il sera toujours temps de la quitter si vous n’avez affaire qu’à sa beauté, et autant vaut celle-là qu’une autre.
En m’entendant parler ainsi, Brigitte lâcha l’enfant qu’elle tenait ; elle fut s’asseoir au fond de la chambre. Nous étions sans lumière ; la lune, qui éclairait la place que Brigitte venait de quitter, projetait une ombre profonde sur le sofa où elle était assise. Les mots que j’avais prononcés portaient un sens si dur, si cruel, que j’en étais navré moi-même et que mon cœur s’emplissait d’amertume. L’enfant inquiet appelait Brigitte et s’attristait en nous regardant. Ses cris joyeux, son petit bavardage cessèrent peu à peu ; il s’endormit sur la bergère. Ainsi, tous trois, nous demeurâmes en silence, et un nuage passa sur la lune.
Une servante entra qui vint chercher l’enfant ; on apporta de la lumière. Je me levai, et Brigitte en même temps ; mais elle porta les deux mains sur son cœur, et tomba à terre au pied de son lit.
Je courus à elle épouvanté ; elle n’avait pas perdu connaissance et me pria de n’appeler personne. Elle me dit qu’elle était sujette à de violentes palpitations qui la tourmentaient depuis sa jeunesse et la prenaient ainsi tout à coup, mais que du reste il n’y avait point de danger dans ces attaques ni aucun remède à employer. J’étais à genoux auprès d’elle ; elle m’ouvrit doucement les bras ; je lui saisis la tête et me jetai sur son épaule.
— Ah ! mon ami, dit-elle, je vous plains.
— Écoute-moi, lui dis-je à l’oreille, je suis un misérable fou ; mais je ne puis rien garder sur le cœur. Qu’est-ce que c’est qu’un M. Dalens qui demeure sur la montagne et qui vient te voir quelquefois ?
Elle parut étonnée de m’entendre prononcer ce nom.
— Dalens ? dit-elle, c’est un ami de mon mari.
Elle me regardait comme pour ajouter : — À propos de quoi cette question ? Il me sembla que son visage s’était rembruni. Je me mordis les lèvres. — Si elle veut me tromper, pensai-je, j’ai eu tort de parler.
Brigitte se leva avec peine ; elle prit son éventail et marcha à grands pas dans la chambre. Elle respirait avec violence ; je l’avais blessée. Elle resta quelque temps pensive, et nous échangeâmes deux ou trois regards presque froids et presque ennemis. Elle alla à son secrétaire, qu’elle ouvrit, en tira un paquet de lettres attachées avec de la soie et le jeta devant moi sans dire un mot.
Mais je ne regardais ni elle ni ses lettres ; je venais de lancer une pierre dans un abîme et j’en écoutais retentir l’écho. Pour la première fois, sur le visage de Brigitte, avait paru l’orgueil offensé. Il n’y avait plus dans ses yeux ni inquiétude ni pitié, et comme je venais de me sentir tout autre que je n’avais jamais été, je venais aussi de voir en elle une femme qui m’était inconnue.
— Lisez cela, dit-elle enfin. Je m’avançai et lui tendis la main. — Lisez cela, lisez cela, répéta-t-elle d’un ton glacé.
Je tenais les lettres. Je me sentis en ce moment si persuadé de son innocence, et je me trouvais si injuste, que j’étais pénétré de repentir. — Vous me rappelez, me dit-elle, que je vous dois l’histoire de ma vie ; asseyez-vous, et vous la saurez. Vous ouvrirez ensuite ces tiroirs, et vous lirez tout ce qu’il y a ici écrit de ma main ou de mains étrangères.
Elle s’assit et me montra un fauteuil. Je vis l’effort qu’elle faisait pour parler. Elle était pâle comme la mort ; sa voix altérée sortait avec peine et sa gorge se contractait.
— Brigitte ! Brigitte ! m’écriai-je, au nom du ciel, ne parlez pas ! Dieu m’est témoin que je ne suis pas né tel que vous me croyez ; je n’ai jamais été de ma vie ni soupçonneux ni défiant. On m’a perdu, on m’a faussé le cœur. Une expérience déplorable m’a conduit dans un précipice, et je n’ai vu, depuis un an, que ce qu’il y a de mal ici-bas. Dieu m’est témoin que jusqu’à ce jour je ne me croyais pas moi-même capable de ce rôle ignoble, le dernier de tous, celui d’un jaloux. Dieu m’est témoin que je vous aime et qu’il n’y a que vous en ce monde qui puissiez me guérir du passé. Je n’ai eu affaire jusqu’ici qu’à des femmes qui m’ont trompé, ou qui étaient indignes d’amour. J’ai mené la vie d’un libertin ; j’ai dans le cœur des souvenirs qui ne s’en effaceront jamais. Est-ce ma faute si une calomnie, si l’accusation la plus vague, la plus insoutenable, rencontre aujourd’hui dans ce cœur des fibres encore souffrantes, prêtes à accueillir tout ce qui ressemble à de la douleur ? On m’a parlé ce soir d’un homme que je ne connais pas, dont je ne savais pas l’existence ; on m’a fait entendre qu’il y avait eu, sur vous et sur lui, des propos tenus qui ne prouvent rien ; je ne veux rien vous en demander ; j’en ai souffert, je vous l’ai avoué, et c’est un tort irréparable. Mais plutôt que d’accepter ce que vous me proposez, je vais tout jeter dans le feu. Ah ! mon amie, ne me dégradez pas ; n’en venez pas à vous justifier, ne me punissez pas de souffrir. Comment pourrais-je, au fond du cœur, vous soupçonner de me tromper ? Non, vous êtes belle et vous êtes sincère ; un seul de vos regards, Brigitte, m’en dit plus long que je n’en demande pour vous aimer. Si vous saviez quelles horreurs, quelles perfidies monstrueuses a vues l’enfant qui est devant vous ! Si vous saviez comme on l’a traité, comme on s’est raillé de tout ce qu’il a de bon, comme on a pris soin de lui apprendre tout ce qui peut mener au doute, à la jalousie, au désespoir ! Hélas ! hélas ! ma chère maîtresse, si vous saviez qui vous aimez ! Ne me faites point de reproches ; ayez le courage de me plaindre ; j’ai besoin d’oublier qu’il existe d’autres êtres que vous. Qui sait par quelles épreuves, par quels affreux moments de douleur il ne va pas falloir que je passe ! Je ne me doutais pas qu’il en pût être ainsi, je ne croyais pas avoir à combattre. Depuis que vous êtes à moi, je m’aperçois de ce que j’ai fait ; j’ai senti en vous embrassant combien mes lèvres s’étaient souillées. Au nom du ciel, aidez-moi à vivre ! Dieu m’a fait meilleur que cela.
Brigitte me tendit les bras, me fit les plus tendres caresses. Elle me pria de lui conter tout ce qui avait donné lieu à cette triste scène. Je ne lui parlai que de ce que m’avait dit Larive, et n’osai lui avouer que j’avais interrogé Mercanson. Elle voulut absolument que j’écoutasse ses explications. M. de Dalens l’avait aimée ; mais c’était un homme léger, très dissipé et très inconstant ; elle lui avait fait comprendre que, ne voulant pas se remarier, elle ne pouvait que le prier de changer de langage, et il s’était résigné de bonne grâce ; mais ses visites, depuis ce temps, avaient toujours été plus rares, et aujourd’hui il ne venait plus. Elle tira de la liasse une lettre qu’elle me montra, et dont la date était récente ; je ne pus m’empêcher de rougir en y trouvant la confirmation de ce qu’elle venait de me dire ; elle m’assura qu’elle me pardonnait, et exigea de moi, pour tout châtiment, la promesse que dorénavant je lui ferais part à l’instant même de ce qui pourrait éveiller en moi quelque soupçon sur elle. Notre traité fut scellé d’un baiser, et lorsque je partis, au jour, nous avions oublié tous deux que M. de Dalens existât.