La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888) — CHAPITRE III
CHAPITRE III
Brigitte se portait mieux. Comme elle me l’avait dit, elle avait voulu partir aussitôt guérie. Mais je m’y étais opposé, et nous devions attendre encore une quinzaine, qu’elle fût en état de supporter le voyage.
Toujours triste et silencieuse, elle était pourtant bienveillante. Quoi que je fisse pour la déterminer à me parler à cœur ouvert, la lettre qu’elle m’avait montrée était, disait-elle, le seul motif de sa mélancolie, et elle me priait qu’il n’en fût plus question. Ainsi réduit moi-même à me taire comme elle, je cherchais vainement à deviner ce qui se passait dans son cœur. Le tête-à-tête nous pesait à tous deux et nous allions au spectacle tous les soirs. Là, assis l’un près de l’autre dans le fond d’une loge, nous nous serrions quelquefois la main ; de temps en temps, un beau morceau de musique, un mot qui nous frappait, nous faisait échanger des regards amis ; mais, pour aller comme pour revenir, nous restions muets, plongés dans nos pensées. Vingt fois par jour, je me sentais prêt à me jeter à ses pieds et à lui demander comme une grâce de me donner le coup de la mort ou de me rendre le bonheur que j’avais entrevu ; vingt fois, au moment de le faire, je voyais ses traits s’altérer ; elle se levait et me quittait, ou, par une parole glacée, arrêtait mon cœur sur mes lèvres.
Smith venait presque tous les jours. Quoique sa présence dans la maison eût été la cause de tout le mal et que la visite que je lui avais faite m’eût laissé dans l’esprit de singuliers soupçons, la manière dont il parlait de notre voyage, sa bonne foi et sa simplicité me rassuraient sur lui. Je lui avais parlé des lettres qu’il avait apportées, et il m’en avait paru non pas aussi offensé, mais plus triste que moi. Il en ignorait le contenu, et l’amitié de vieille date qu’il avait pour Brigitte les lui faisait blâmer hautement. Il ne s’en serait pas chargé, disait-il, s’il avait su ce qu’elles renfermaient. Au ton réservé que madame Pierson gardait avec lui, je ne pouvais le croire dans sa confidence. Je le voyais donc avec plaisir, quoiqu’il y eût toujours entre nous une sorte de gêne et de cérémonie. Il s’était chargé d’être, après notre départ, l’intermédiaire entre Brigitte et sa famille, et d’empêcher une rupture éclatante. L’estime qu’on avait pour lui dans le pays ne devait pas être de peu d’importance dans cette négociation, et je ne pouvais m’empêcher de lui en savoir gré. C’était le plus noble caractère : quand nous étions tous trois ensemble, s’il apercevait quelque froideur ou quelque contrainte, je le voyais faire tous ses efforts pour ramener la gaieté entre nous ; s’il semblait inquiet de ce qui se passait, c’était toujours sans indiscrétion et de manière à faire comprendre qu’il eût souhaité de nous voir heureux ; s’il parlait de notre liaison, c’était pour ainsi dire avec respect, et comme un homme pour qui l’amour est un lien sacré devant Dieu ; enfin, c’était une sorte d’ami, et il m’inspirait une entière confiance.
Mais, malgré tout et en dépit de ses efforts mêmes, il était triste, et je ne pouvais vaincre d’étranges pensées qui me saisissaient. Les larmes que j’avais vu répandre à ce jeune homme, sa maladie arrivée précisément en même temps que celle de ma maîtresse, je ne sais quelle sympathie mélancolique qu’il me semblait découvrir entre eux, me troublaient et m’inquiétaient. Il n’y avait pas un mois que, sur de moindres soupçons, j’aurais eu des transports de jalousie ; mais maintenant, de quoi soupçonner Brigitte ? Quel que fût le secret qu’elle me cachait, n’allait-elle pas partir avec moi ? Quand bien même il eût été possible que Smith fût dans la confidence de quelque mystère que j’ignorais, de quelle nature pouvait être ce mystère ? Que pouvait-il y avoir de blâmable dans leur tristesse et dans leur amitié ? Elle l’avait connu enfant ; elle le revoyait après de longues années, au moment de quitter la France ; elle se trouvait dans une situation malheureuse, et le hasard voulait qu’il en fût instruit, qu’il eût servi même en quelque sorte d’instrument à sa mauvaise destinée. N’était-il pas tout naturel qu’ils échangeassent quelques tristes regards, que la vue de ce jeune homme rappelât à Brigitte le passé, quelques souvenirs et quelques regrets ? Pouvait-il, à son tour, la voir partir sans crainte, sans songer malgré lui aux chances d’un long voyage, aux risques d’une vie désormais errante, presque proscrite et abandonnée ? Sans doute, cela devait être, et je sentais, quand j’y pensais, que c’était à moi à me lever, à me mettre entre eux deux, à les rassurer, à les faire croire en moi, à dire à l’une que mon bras la soutiendrait tant qu’elle voudrait s’y appuyer, à l’autre que je lui étais reconnaissant de l’affection qu’il nous témoignait et des services qu’il allait nous rendre. Je le sentais, et ne pouvais le faire. Un froid mortel me serrait le cœur, et je restais sur mon fauteuil.
Smith parti le soir, ou nous nous taisions, ou nous parlions de lui. Je ne sais quel attrait bizarre me faisait demander tous les jours à Brigitte de nouveaux détails sur son compte. Elle n’avait cependant à m’en dire que ce que j’en ai dit au lecteur ; sa vie n’avait jamais été autre chose que ce qu’elle était, pauvre, obscure et honnête. Pour la raconter tout entière, il suffisait de peu de mots ; mais je me les faisais répéter sans cesse, et, sans savoir pourquoi, j’y prenais intérêt.
En y réfléchissant, il y avait au fond de mon cœur une souffrance secrète que je ne m’avouais pas. Si ce jeune homme fût arrivé au moment de notre joie, qu’il eût apporté à Brigitte une lettre insignifiante, qu’il lui eût serré la main en montant en voiture, y aurais-je fait la moindre attention ? Qu’il m’eût reconnu ou non à l’Opéra, qu’il lui fût échappé devant moi des larmes dont j’ignorais la cause, que m’importait, si j’étais heureux ? Mais, tout en ne pouvant deviner le motif de la tristesse de Brigitte, je voyais bien que ma conduite passée, quoi qu’elle en pût dire, n’était pas maintenant étrangère à ses chagrins. Si j’eusse été ce que j’avais dû être depuis six mois que nous vivions ensemble, rien au monde, je le savais, n’aurait pu troubler notre amour. Smith n’était qu’un homme ordinaire, mais il était bon et dévoué ; ses qualités simples et modestes ressemblaient à de grandes lignes pures que l’œil saisit sans peine et tout d’abord ; en un quart d’heure, on le connaissait, et il inspirait la confiance, sinon l’admiration. Je ne pouvais m’empêcher de me dire que, s’il eût été l’amant de Brigitte, elle serait partie joyeuse avec lui.
C’était de ma propre volonté que j’avais retardé notre départ, et déjà je m’en repentais. Brigitte aussi, quelquefois, me pressait. — Qui nous arrête ? disait-elle ; me voilà guérie, tout est prêt. Qui m’arrêtait, en effet ? Je ne sais.
Assis près de la cheminée, je fixais mes yeux alternativement sur Smith et sur ma maîtresse. Je les voyais tous deux pâles, sérieux, muets. J’ignorais pourquoi ils étaient ainsi, et, malgré moi, je me répétais que ce pouvait bien être pour la même cause, et qu’il n’y avait pas là deux secrets à apprendre. Mais ce n’était pas un de ces soupçons vagues et maladifs qui m’avaient tourmenté autrefois, c’était un instinct invincible, fatal. Quelle étrange chose que nous ! Je me plaisais à les laisser seuls, et à les quitter au coin du feu pour aller rêver sur le quai, m’appuyer sur le parapet, et regarder l’eau comme un oisif des rues.
Lorsqu’ils parlaient de leur séjour à N***, et que Brigitte, presque enjouée, prenait un petit ton de mère, pour lui rappeler les jours passés ensemble, il me semblait que je souffrais, et cependant j’y prenais plaisir. Je leur faisais des questions ; je parlais à Smith de sa mère, de ses occupations, de ses projets. Je lui donnais occasion de se montrer dans un jour favorable, et je forçais sa modestie à nous révéler son mérite. — Vous aimez beaucoup votre sœur, n’est-il pas vrai ? lui demandais-je. Quand comptez-vous la marier ? Il nous disait alors en rougissant que le ménage coûtait beaucoup, que ce serait fait peut-être dans deux ans, peut-être plus tôt, si sa santé lui permettait quelques travaux extraordinaires qui lui valaient des gratifications ; qu’il y avait dans le pays une famille assez à l’aise dont le fils aîné était son ami ; qu’ils étaient presque d’accord ensemble, et que le bonheur pouvait venir un jour, comme le repos, sans y songer ; qu’il avait renoncé pour sa sœur à la petite part de l’héritage que le père leur avait laissé ; que la mère s’y opposait, mais qu’il tiendrait bon malgré elle ; qu’un jeune homme devait vivre de ses mains, tandis que l’existence d’une fille se décidait le jour de son contrat. Ainsi, peu à peu, il nous déroulait toute sa vie et toute son âme, et je regardais Brigitte l’écouter. Puis, quand il se levait pour se retirer, je l’accompagnais à la porte, et j’y restais pensif, immobile, jusqu’à ce que le bruit de ses pas se fût perdu dans l’escalier.
Je rentrais alors dans la chambre et je trouvais Brigitte se disposant à se déshabiller. Je contemplais avidement ce corps charmant, ces trésors de beauté, que tant de fois j’avais possédés. Je la regardais peigner ses longs cheveux, nouer son mouchoir, et se détourner lorsque sa robe glissait à terre, comme une Diane qui entre au bain. Elle se mettait au lit ; je courais au mien ; il ne pouvait me venir à l’esprit que Brigitte me trompât ni que Smith fût amoureux d’elle ; je ne pensais ni à les observer ni à les surprendre ; je ne me rendais compte de rien. Je me disais : — Elle est bien belle, et ce pauvre Smith est un honnête garçon ; ils ont tous deux un grand chagrin, et moi aussi. Cela me brisait le cœur, et en même temps me soulageait.
Nous avions trouvé, en rouvrant nos malles, qu’il y manquait encore quelques bagatelles ; Smith s’était chargé d’y pourvoir. Il avait une activité infatigable, et on l’obligeait, disait-il, quand on lui confiait le soin de quelques commissions. Comme je revenais un jour au logis, je le vis à terre, fermant un porte-manteau. Brigitte était devant un clavecin que nous avions loué à la semaine pour notre séjour à Paris. Elle jouait un de ces anciens airs où elle mettait tant d’expression et qui m’avaient été si chers. Je m’arrêtai dans l’antichambre près de la porte, qui était ouverte ; chaque note m’entrait dans l’âme ; jamais elle n’avait chanté si tristement et si saintement.
Smith l’écoutait avec délices ; il était à genoux, tenant la boucle du porte-manteau. Il la froissa, puis la laissa tomber, et regarda les hardes qu’il venait de plier lui-même et de couvrir d’un linge blanc. L’air terminé, il resta ainsi ; Brigitte, les mains sur le clavier, regardait au loin l’horizon. Je vis pour la seconde fois tomber des larmes des yeux du jeune homme ; j’étais près d’en verser moi-même, et, ne sachant ce qui se passait en moi, j’entrai et lui tendis la main.
— Étiez-vous là ? demanda Brigitte. Elle tressaillit et parut surprise.
— Oui, j’étais là, lui répondis-je. Chantez, ma chère, je vous en supplie. Que j’entende encore votre voix !
Elle recommença sans répondre ; c’était aussi pour elle un souvenir. Elle voyait mon émotion, celle de Smith ; sa voix s’altéra. Les derniers sons, à peine articulés, semblèrent se perdre dans les cieux ; elle se leva et me donna un baiser. Smith tenait encore ma main ; je le sentis me la serrer avec force et convulsivement ; il était pâle comme la mort.
Un autre jour, j’avais apporté un album lithographié qui représentait plusieurs vues de Suisse. Nous le regardions tous les trois, et, de temps en temps, lorsque Brigitte trouvait un site qui lui plaisait, elle s’y arrêtait pour l’observer. Il y en eut un qui lui parut surpasser de beaucoup tous les autres : c’était un paysage du canton de Vaud, à quelque distance de la route de Brigues : une vallée verte plantée de pommiers où des bestiaux paissaient à l’ombre ; dans l’éloignement, un village consistant en une douzaine de maisons de bois semées en désordre dans la prairie et étagées sur les collines environnantes. Sur le premier plan, une jeune fille, coiffée d’un large chapeau de paille, était assise au pied d’un arbre, et un garçon de ferme, debout devant elle, semblait lui montrer, un bâton ferré à la main, la route qu’il avait parcourue ; il indiquait un sentier tortueux qui se perdait dans la montagne. Au-dessus d’eux paraissaient les Alpes, et le tableau était couronné par trois sommets couverts de neige, teints des nuances du soleil couchant. Rien n’était plus simple, et en même temps rien n’était plus beau que ce paysage. La vallée ressemblait à un lac de verdure, et l’œil en suivait les contours avec la plus parfaite tranquillité.
— Irons-nous là ? dis-je à Brigitte. Je pris un crayon et traçai quelques traits sur l’estampe.
— Que faites-vous ? demanda-t-elle.
— Je cherche, lui dis-je, si, avec un peu d’adresse, il faudrait changer beaucoup cette figure pour qu’elle vous ressemblât. La jolie coiffure de cette fille vous irait, je crois, à merveille ; et ne pourrais-je pas, si je réussissais, donner à ce brave montagnard quelque ressemblance avec moi ?
Ce caprice parut lui plaire, et, s’emparant aussitôt d’un grattoir, elle eut bientôt effacé sur la feuille le visage du garçon et celui de la fille. Me voilà faisant son portrait, et elle voulut essayer le mien. Les figures étaient très petites, en sorte que nous ne fûmes pas difficiles ; il fut convenu que les portraits étaient frappants, et il suffisait, en effet, qu’on y cherchât nos traits pour les y retrouver. Lorsque nous en eûmes ri, le livre resta ouvert, et, le domestique m’ayant appelé pour quelque affaire, je sortis quelques instants après.
Lorsque je rentrai, Smith était appuyé sur la table et regardait l’estampe avec tant d’attention qu’il ne s’aperçut pas que je fusse revenu. Il était absorbé dans une rêverie profonde ; je repris ma place auprès du feu, et ce ne fut qu’à la première parole que j’adressai à Brigitte, qu’il releva la tête. Il nous regarda tous deux un moment ; puis il prit congé de nous à la hâte, et, comme il traversait la salle à manger, je le vis se frapper le front.
Quand je surprenais ces signes de douleur, je me levais et courais m’enfermer. — Et qu’est-ce donc ? qu’est-ce donc ? répétais-je. Puis je joignais les mains pour supplier… qui ? Je l’ignore ; peut-être mon bon ange, peut-être mon mauvais destin.