CHAPITRE VI
Brigitte dormait. Muet, immobile, j’étais assis à son
chevet. Comme un laboureur, après un orage, compte
les épis d’un champ dévasté, ainsi je commençai à
descendre en moi-même et à sonder le mal que j’avais
fait.
Je n’y eus pas plus tôt pensé que je le jugeai irréparable.
Certaines souffrances, par leur excès même, nous
avertissent de leur terme, et plus j’éprouvais de honte
et de remords, plus je sentis qu’après une telle scène il
ne restait qu’à nous dire adieu. Quelque courage que
pût avoir Brigitte, elle avait bu jusqu’à la lie la coupe
amère de son triste amour ; si je ne voulais la voir mourir,
il fallait qu’elle s’en reposât. Il était arrivé souvent
qu’elle m’eût fait de cruels reproches, et elle y avait
peut-être mis jusqu’alors plus de colère que cette fois ;
mais, cette fois, ce qu’elle m’avait dit, ce n’étaient plus
de vaines paroles dictées par l’orgueil offensé, c’était la
vérité qui, refoulée au fond du cœur, l’avait brisé pour
en sortir. La circonstance où nous nous trouvions et
mon refus de partir avec elle rendaient d’ailleurs tout
espoir impossible ; elle aurait voulu pardonner qu’elle n’en eût pas eu la force. Ce sommeil même, cette mort
passagère d’un être qui ne pouvait plus souffrir, témoignait
assez là-dessus ; ce silence venu tout à coup, cette
douceur qu’elle avait montrée en revenant si tristement
à la vie, ce pâle visage, et jusqu’à ce baiser, tout me
disait que c’en était fait, et, quelque lien qui pût nous
unir, que je l’avais rompu pour toujours. De même
qu’elle dormait maintenant, il était clair qu’à la première
souffrance qui lui viendrait de moi elle s’endormirait
du sommeil éternel. L’horloge sonna, et je sentis
que l’heure écoulée emportait ma vie avec elle.
Ne voulant appeler personne, j’avais allumé la
lampe de Brigitte ; je regardais cette faible lueur, et
mes pensées semblaient flotter dans l’ombre comme
ses rayons incertains.
Quoi que j’eusse pu dire ou faire, jamais l’idée de
perdre Brigitte ne s’était encore présentée à moi. J’avais
cent fois voulu la quitter ; mais qui a aimé en ce monde
et ne sait pas ce qui en est ? Ce n’était que du désespoir
ou des mouvements de colère. Tant que je me savais
aimé d’elle, j’étais bien sûr de l’aimer aussi ; l’invincible
nécessité venait, pour la première fois, de se lever entre
nous deux. J’en ressentais comme une langueur sourde,
où je ne distinguais rien clairement. J’étais courbé près
de l’alcôve, et, quoique j’eusse vu dès le premier instant
toute l’étendue de mon malheur, je n’en sentais
pas la souffrance. Ce que mon esprit comprenait, mon
âme, faible et épouvantée, semblait reculer pour n’en rien voir. — Allons, me disais-je, cela est certain, je
l’ai voulu, et je l’ai fait ; il n’y a pas le moindre doute
que nous ne pouvons plus vivre ensemble ; je ne veux
pas tuer cette femme : ainsi, je n’ai plus qu’à la quitter.
Voilà qui est fait ; je m’en irai demain. Et, tout en me
parlant ainsi, je ne pensais ni à mes torts, ni au passé,
ni à l’avenir ; je ne me souvenais ni de Smith, ni de
quoi que ce soit en ce moment ; je n’aurais pu dire qui
m’avait amené là, ni ce que j’avais fait depuis une heure.
Je regardais les murs de la chambre, et je crois que tout
ce qui m’occupait était de chercher pour le lendemain
par quelle voiture je m’en irais.
Je demeurai assez longtemps dans cet état de calme
étrange. Comme un homme frappé d’un coup de poignard
ne sent d’abord que le froid du fer ; il fait encore
quelques pas sur sa route, et, stupéfait, les yeux égarés,
il se demande ce qui lui arrive. Mais peu à peu le sang
vient goutte à goutte, la plaie s’entr’ouvre et le laisse
couler ; la terre se teint d’une pourpre noire, la mort
arrive ; l’homme, à son approche, frissonne d’horreur
et tombe foudroyé. Ainsi, tranquille en apparence,
j’écoutais venir le malheur ; je me répétais à voix basse
ce que Brigitte m’avait dit, et je disposais autour d’elle
tout ce que je savais d’habitude qu’on lui préparait pour
la nuit ; puis je la regardais, puis j’allais à la fenêtre et
j’y restais le front collé aux vitres, devant un grand ciel
sombre et lourd ; puis je revenais près du lit. Partir demain,
c’était ma seule pensée, et peu à peu ce mot de partir me devenait intelligible. — Ah, Dieu ! m’écriai-je
tout à coup, ma pauvre maîtresse, je vous perds, et je
n’ai pas su vous aimer !
Je tressaillis à ces paroles, comme si c’eût été un
autre que moi qui les eût prononcées ; elles retentirent
dans tout mon être, comme dans une harpe tendue
un coup de vent qui va la briser. En un instant, deux ans
de souffrances me traversèrent le cœur, et, après elles,
comme leur conséquence et leur dernière expression, le
présent me saisit. Comment rendrai-je une pareille
douleur ? Par un seul mot peut-être, pour ceux qui
ont aimé. J’avais pris la main de Brigitte, et, rêvant
sans doute dans son sommeil, elle avait prononcé mon
nom.
Je me levai et marchai dans la chambre ; un torrent
de larmes coulait de mes yeux. J’étendais les bras comme
pour ressaisir tout ce passé qui m’échappait. — Est-ce
possible ? répétais-je ; quoi ! je vous perds ? je ne puis
aimer que vous. Quoi ! vous partez ? c’en est fait pour
toujours ? Quoi ! vous, ma vie, mon adorée maîtresse,
vous me fuyez, je ne vous verrai plus ? Jamais, jamais !
disais-je tout haut ; et, m’adressant à Brigitte endormie,
comme si elle eût pu m’entendre : Jamais, jamais, n’y
comptez pas ; jamais je n’y consentirai. Et qu’est-ce
donc ? pourquoi tant d’orgueil ? N’y a-t-il plus aucun
moyen de réparer l’offense que je vous ai faite ? Je vous
en prie, cherchons ensemble. Ne m’avez-vous pas pardonné
mille fois ? Mais vous m’aimez, vous ne pourrez partir, et le courage vous manquera. Que voulez-vous
que nous fassions ensuite ?
Une démence horrible, effrayante, s’empara de moi
subitement ; j’allais et venais, parlant au hasard, cherchant
sur les meubles quelque instrument de mort. Je
tombai enfin à genoux et me frappai la tête sur le lit.
Brigitte fit un mouvement, et je m’arrêtai aussitôt.
— Si je l’éveillais ! me dis-je en frissonnant. Que
fais-tu donc, pauvre insensé ? Laisse-la dormir jusqu’au
jour ; tu as encore une nuit à la voir.
Je repris ma place ; j’avais une telle frayeur que Brigitte
ne fût éveillée, que j’osais à peine respirer. Mon
cœur semblait s’être arrêté en même temps que mes
larmes. Je demeurai glacé d’un froid qui me faisait
trembler, et comme pour me forcer au silence : Regarde-la,
me disais-je, regarde-la, cela t’est permis.
Je parvins enfin à me calmer, et je sentis des larmes
plus douces couler lentement sur mes joues. À la fureur
que j’avais ressentie succédait l’attendrissement.
Il me sembla qu’un cri plaintif déchirait les airs ; je
me penchai sur le chevet, et je me mis à regarder Brigitte,
comme si, pour la dernière fois, mon bon ange
m’eût dit de graver dans mon âme l’empreinte de ses
traits chéris.
Qu’elle était pâle ! Ses longues paupières, entourées
d’un cercle bleuâtre, brillaient encore, humides de larmes ;
sa taille, autrefois si légère, était courbée comme
sous un fardeau ; sa joue, amaigrie et plombée, reposait dans sa main fluette, sur son bras faible et chancelant ;
son front semblait porter l’empreinte de ce diadème
d’épines sanglantes dont se couronne la résignation.
Je me souvins de la chaumière. Qu’elle était jeune, il
y avait six mois ! qu’elle était gaie, libre, insouciante !
Qu’avais-je fait de tout cela ? Il me semblait qu’une
voix inconnue me répétait une vieille romance que
depuis longtemps j’avais oubliée :
Altra volta, gieri biele,
Blanch’e rossa com’un’flore,
Ma ora no. Non son più biele,
Consumatis dal’ amore.
C’était l’ancienne romance de ma première maîtresse,
et ce patois mélancolique me semblait clair pour la
première fois. Je le répétais comme si je n’eusse fait
jusque-là que le conserver dans ma mémoire sans le
comprendre. Pourquoi l’avais-je appris et pourquoi
m’en souvenais-je ? Elle était là, ma fleur fanée, prête
à mourir, consumée par l’amour.
— Regarde-la, me dis-je en sanglotant ; regarde-la !
Pense à ceux qui se plaignent que leurs maîtresses ne
les aiment pas ; la tienne t’aime, elle t’a appartenu ;
et tu la perds, et n’as pas su l’aimer.
Mais la douleur était trop forte ; je me levai et marchai
de nouveau. — Oui, continuai-je, regarde-la ;
pense à ceux que l’ennui dévore, et qui s’en vont traîner
au loin une douleur qui n’est point partagée. Les maux que tu souffres, on en a souffert, et rien en toi n’est
resté solitaire. Pense à ceux qui vivent sans mère, sans
parents, sans chien, sans ami ; à ceux qui cherchent et
ne trouvent pas, à ceux qui pleurent et qu’on en raille,
à ceux qui aiment et qu’on méprise, à ceux qui meurent
et qui sont oubliés. Devant toi, là, dans cette alcôve,
repose un être que la nature avait peut-être formé pour
toi. Depuis les sphères les plus élevées de l’intelligence
jusqu’aux mystères les plus impénétrables de la matière
et de la forme, cette âme et ce corps sont tes frères ;
depuis six mois, ta bouche n’a pas parlé, ton cœur
n’a pas battu une fois, qu’un mot, un battement de
cœur ne t’ait répondu ; et cette femme que Dieu t’envoyait
comme il envoie la rosée à l’herbe, elle n’aura
fait que glisser sur ton cœur. Cette créature qui, à la
face du ciel, était venue les bras ouverts pour te donner
sa vie et son âme, elle se sera évanouie comme
une ombre, et il n’en restera pas seulement le vestige
d’une apparence. Pendant que tes lèvres touchaient
les siennes, pendant que tes bras entouraient son cou,
pendant que les anges de l’éternel amour vous enlaçaient
comme un seul être des liens de sang de la
volupté, vous étiez plus loin l’un de l’autre que deux
exilés aux deux bouts de la terre, séparés par le monde
entier. Regarde-la et surtout fais silence. Tu as encore
une nuit à la voir, si tes sanglots ne l’éveillent pas.
Peu à peu, ma tête s’exaltait, et des idées de plus en
plus sombres me remuaient et m’épouvantaient ; une puissance irrésistible m’entraînait à descendre en moi.
Faire le mal ! tel était donc le rôle que la Providence
m’avait imposé ! Moi, faire le mal ! moi à qui ma conscience,
au milieu de mes fureurs mêmes, disait pourtant
que j’étais bon ! moi qu’une destinée impitoyable
entraînait sans cesse plus avant dans un abîme, et à qui,
en même temps, une horreur secrète montrait sans
cesse la profondeur de cet abîme où je tombais ! moi
qui, partout, malgré tout, eussé-je commis un crime et
versé le sang de ces mains que voilà, me serais encore
répété que mon cœur n’était pas coupable, que je me
trompais, que ce n’était pas moi qui agissais ainsi, mais
mon destin, mon mauvais génie, je ne sais quel être
qui habitait le mien, mais qui n’y était pas né ! moi,
faire le mal ! Depuis six mois, j’avais accompli cette
tâche ; pas une journée ne s’était passée que je n’eusse
travaillé à cette œuvre impie, et j’en avais, en ce moment
même, la preuve devant les yeux. L’homme qui
avait aimé Brigitte, qui l’avait offensée, puis insultée,
puis délaissée, quittée pour la reprendre, remplie de
craintes, assiégée de soupçons, jetée enfin sur ce lit de
douleur où je la voyais étendue, c’était moi ! Je me
frappais le cœur, et, en la voyant, je n’y pouvais croire.
Je contemplais Brigitte ; je la touchais comme pour
m’assurer que je n’étais pas trompé par un songe. Mon
propre visage, que j’apercevais dans la glace, me regardait
avec étonnement. Qu’était-ce donc que cette créature
qui m’apparaissait sous mes traits ? qu’était-ce donc que cet homme sans pitié qui blasphémait avec ma
bouche et torturait avec mes mains ? Était-ce lui que
ma mère appelait Octave ? était-ce lui qu’autrefois, à
quinze ans, parmi les bois et les prairies, j’avais vu
dans les claires fontaines où je me penchais avec un
cœur pur comme le cristal de leurs eaux ?
Je fermais les yeux, et je pensais aux jours de mon
enfance. Comme un rayon de soleil qui traverse un
nuage, mille souvenirs me traversaient le cœur. — Non,
me disais-je, je n’ai pas fait cela. Tout ce qui m’entoure
dans cette chambre n’est qu’un rêve impossible.
Je me rappelais le temps où j’ignorais, où je sentais
mon cœur s’ouvrir à mes premiers pas dans la vie. Je
me souvenais d’un vieux mendiant qui s’asseyait sur
un banc de pierre devant la porte d’une ferme, et à qui
on m’envoyait quelquefois porter, le matin, après déjeuner,
les restes de notre repas. Je le voyais, tendant
ses mains ridées, faible, courbé, me bénir en souriant.
Je sentais le vent du matin glisser sur mes tempes, je
ne sais quoi de frais comme la rosée qui tombait du
ciel dans mon âme. Puis, tout à coup, je rouvrais les
yeux, et je retrouvais, à la lueur de la lampe, la réalité
devant moi.
— Et tu ne te crois pas coupable ? me demandai-je
avec horreur. Ô apprenti corrompu d’hier ! parce que
tu pleures, tu te crois innocent ? Ce que tu prends pour
le témoignage de ta conscience, ce n’est peut-être que
du remords ? et quel meurtrier n’en éprouve pas ? Si la vertu te crie qu’elle souffre, qui te dit que ce n’est
pas parce qu’elle se sent mourir ? Ô misérable ! ces voix
lointaines que tu entends gémir dans ton cœur, tu crois
que ce sont des sanglots ; ce n’est peut-être que le cri
de la mouette, l’oiseau funèbre des tempêtes, que le
naufrage appelle à lui. Qui t’a jamais raconté l’enfance
de ceux qui meurent couverts de sang ? Ils ont aussi été
bons à leurs jours ; ils posent aussi leurs mains sur
leur visage pour s’en souvenir quelquefois. Tu fais le
mal et tu te repens ? Néron aussi, quand il tua sa
mère. Qui donc t’a dit que les pleurs nous lavaient ?
Et quand bien même il en serait ainsi, quand il serait
vrai qu’une part de ton âme n’appartiendra jamais
au mal, que feras-tu de l’autre qui lui appartiendra ?
Tu palperas de ta main gauche les plaies qu’ouvrira ta
main droite ; tu feras un suaire de ta vertu pour y ensevelir
tes crimes ; tu frapperas, et, comme Brutus, tu
graveras sur ton épée les bavardages de Platon ! À l’être
qui t’ouvrira ses bras, tu plongeras au fond du cœur
cette arme ampoulée et déjà repentante ; tu conduiras
au cimetière les restes de tes passions, et tu effeuilleras
sur leurs tombes la fleur stérile de ta pitié ; tu diras à
ceux qui te verront : — Que voulez-vous ! on m’a appris
à tuer, et remarquez que j’en pleure encore, et que Dieu
m’avait fait meilleur. Tu parleras de ta jeunesse, tu te
persuaderas à toi-même que le ciel doit te pardonner,
que tes malheurs sont involontaires, et tu harangueras tes
nuits d’insomnie pour qu’elles te laissent un peu de repos.
Mais, qui sait ? tu es jeune encore. Plus tu te fieras
à ton cœur, plus ton orgueil doit t’égarer. Te voilà
aujourd’hui devant la première ruine que tu vas laisser
sur ta route. Que Brigitte meure demain, tu pleureras
sur son cercueil ; où iras-tu en la quittant ? Tu partiras
pour trois mois peut-être, et tu feras un voyage en
Italie ; tu t’envelopperas dans ton manteau comme un
Anglais travaillé du spleen, et tu te diras quelque beau
matin, au fond d’une auberge, après boire, que tes
remords sont apaisés et qu’il est temps d’oublier pour
revivre. Toi qui commences à pleurer trop tard, prends
garde de ne plus pleurer un jour. Qui sait ? qu’on vienne
à te railler sur ces douleurs que tu croies senties ; qu’un
jour, au bal, une belle femme sourie de pitié quand on
lui contera que tu te souviens d’une maîtresse morte ;
n’en pourrais-tu pas tirer quelque gloire, et t’enorgueillir
tout à coup de ce qui te navre aujourd’hui ?
Quand le présent, qui te fait frissonner, et que tu n’oses
regarder en face, sera devenu le passé, une vieille histoire,
un souvenir confus, ne pourrais-tu par hasard
te renverser quelque soir sur ta chaise, dans un souper
de débauchés, et raconter, le sourire sur les lèvres, ce
que tu as vu les larmes aux yeux ? C’est ainsi qu’on
boit toute honte, c’est ainsi qu’on marche ici-bas. Tu
as commencé par être bon ; tu deviens faible, et tu seras
méchant.
Mon pauvre ami, me dis-je du fond du cœur, j’ai un
conseil à te donner : c’est que je crois qu’il te faut mourir. Pendant que tu es bon à cette heure, profites-en
pour n’être plus méchant ; pendant qu’une femme
que tu aimes est là, mourante, sur ce lit, et que tu
sens l’horreur de toi-même, étends la main sur sa poitrine :
elle vit encore, c’est assez ; ferme les yeux et ne
les rouvre plus ; n’assiste pas à ses funérailles, de peur
que demain tu n’en sois consolé ; donne-toi un coup de
poignard pendant que le cœur que tu portes aime encore
le Dieu qui l’a fait. Est-ce ta jeunesse qui t’arrête ?
et ce que tu veux épargner, est-ce la couleur de tes cheveux ?
Ne les laisse jamais blanchir, s’ils ne sont pas
blancs cette nuit.
Et aussi bien, que veux-tu faire au monde ? Si tu
sors, où vas-tu ? Qu’espères-tu si tu restes ? Ah ! n’est-ce
pas qu’en regardant cette femme, il te semble avoir
dans le cœur tout un trésor encore enfoui ? N’est-ce pas
que ce que tu perds, c’est moins ce qui a été que ce
qui aurait pu être, et que le pire des adieux est de sentir
qu’on n’a pas tout dit ? Que ne parlais-tu il y a une
heure ? Quand cette aiguille était à cette place, tu pouvais
encore être heureux. Si tu souffrais, que n’ouvrais-tu
ton âme ? si tu aimais, que ne le disais-tu ? Te voilà
comme l’enfouisseur mourant de faim sur son trésor ;
tu as fermé ta porte, avare ; tu te débats derrière tes
verrous. Secoue-les donc, ils sont solides ; c’est ta main
qui les a forgés. Ô insensé, qui as désiré et qui as possédé
ton désir, tu n’avais pas pensé à Dieu ! Tu jouais
avec le bonheur comme un enfant avec un hochet, et tu ne réfléchissais pas combien c’était rare et fragile
ce que tu tenais dans tes mains ; tu le dédaignais ; tu
en souriais et tu remettais d’en jouir, et tu ne comptais
pas les prières que ton bon ange faisait pendant ce
temps-là pour te conserver cette ombre d’un jour. Ah !
s’il en est un dans les cieux qui ait jamais veillé sur
toi, que devient-il en ce moment ? Il est assis devant un
orgue ; ses ailes sont à demi ouvertes, ses mains étendues
sur le clavier d’ivoire ; il commence un hymne
éternel, l’hymne d’amour et d’immortel oubli. Mais ses
genoux chancellent, ses ailes tombent, sa tête s’incline
comme un roseau brisé ; l’ange de la mort lui a touché
l’épaule, il disparaît dans l’immensité !
Et toi, c’est à vingt-deux ans que tu restes seul sur
la terre ! quand un amour noble et élevé, quand la force
de la jeunesse allait peut-être faire de toi quelque
chose ! Lorsque, après de si longs ennuis, des chagrins
si cuisants, tant d’irrésolutions, une jeunesse si dissipée,
tu pouvais voir se lever sur toi un jour tranquille
et pur ! lorsque ta vie, consacrée à un être adoré, pouvait
se remplir d’une sève nouvelle, c’est en ce moment
que tout s’abîme et s’évanouit devant toi ! Te voilà,
non plus avec des désirs vagues, mais avec des regrets
réels ; non plus le cœur vide, mais dépeuplé. Et tu hésites ?
Qu’attends-tu ? Puisqu’elle ne veut plus de ta vie,
que ta vie ne compte plus pour rien ; puisqu’elle te
quitte, quitte-toi aussi. Que ceux qui ont aimé ta jeunesse
pleurent sur toi ; ils ne sont pas nombreux. Qui a été muet près de Brigitte doit rester muet pour toujours !
Que celui qui a passé sur son cœur en garde du
moins la trace intacte ! Ah, Dieu ! si tu veux vivre encore,
ne faudrait-il pas l’effacer ? Quel autre parti te
resterait-il, pour conserver ton souffle misérable, que
d’achever de le corrompre ? Oui, maintenant ta vie est
à ce prix. Il te faudrait, pour la supporter, non seulement
oublier l’amour, mais désapprendre qu’il existe ;
non seulement renier ce qui a été bon en toi, mais tuer
ce qui peut l’être encore ; car que ferais-tu si tu t’en
souvenais ? Tu ne ferais pas un pas sur terre, tu ne
rirais pas, tu ne pleurerais pas, tu ne donnerais pas
l’aumône à un pauvre, tu ne pourrais pas être bon un
quart d’heure, sans que tout ton sang, reflué au cœur,
te crie que Dieu t’avait fait bon pour que Brigitte fût
heureuse. Tes moindres actions retentiraient en toi, et,
comme des échos sonores, y feraient gémir tes malheurs ;
tout ce qui remuerait ton âme y éveillerait un
regret, et l’espérance, ce messager céleste, ce saint ami
qui nous invite à vivre, se changerait lui-même pour
toi en un fantôme inexorable, et deviendrait frère jumeau
du passé ; tous tes essais de saisir quelque chose
ne seraient qu’un long repentir. Quand l’homicide
marche dans l’ombre, il tient ses mains serrées sur
sa poitrine, de peur de rien toucher et que les murs ne
l’accusent. C’est ainsi qu’il te faudrait faire ; choisis
de ton âme ou de ton corps : il te faudrait tuer l’un des
deux. Le souvenir du bien t’envoie au mal ; fais de toi un cadavre, si tu ne veux être ton propre spectre.
Ô enfant, enfant ! meurs honnête ! qu’on puisse pleurer
sur ton tombeau !
Je me jetai sur le pied du lit, plein d’un si affreux
désespoir que ma raison m’abandonnait, et que je ne
savais plus où j’étais ni ce que je faisais. Brigitte poussa
un soupir, et, écartant le drap qui la couvrait, comme
oppressée d’un poids importun, découvrit son sein blanc
et nu.
À cette vue, tous mes sens s’émurent. Était-ce de
douleur ou de désir ? je n’en sais rien. Une pensée horrible
m’avait fait frémir tout à coup. — Eh quoi ! me
dis-je, laisser cela à un autre ! mourir, descendre dans
la terre, tandis que cette blanche poitrine respirera
l’air du firmament ! Dieu juste ! une autre main que
la mienne sur cette peau fine et transparente ! une
autre bouche sur ces lèvres et un autre amour dans
ce cœur ! un autre homme ici, à ce chevet ! Brigitte
heureuse, vivante, adorée, et moi dans le coin d’un
cimetière, tombant en poussière au fond d’une fosse !
Combien de temps pour qu’elle m’oublie, si je n’existe
plus demain ? combien de larmes ? Aucune, peut-être !
Pas un ami, personne qui l’approche, qui ne lui dise
que ma mort est un bien, qui ne s’empresse de l’en
consoler, qui ne la conjure de n’y plus songer ! Si elle
pleure, on voudra la distraire ; si un souvenir la frappe,
on l’écartera ; si son amour me survit en elle, on l’en
guérira comme d’un empoisonnement ; et elle-même, qui, le premier jour, dira peut-être qu’elle veut me
suivre, se détournera dans un mois, pour ne pas voir de
loin le saule pleureur qu’on aura planté sur ma
tombe ! Comment en serait-il autrement ? Qui regrette-t-on
quand on est si belle ? Elle voudrait mourir de
chagrin que ce beau sein lui dirait qu’il veut vivre, et
qu’un miroir le lui persuaderait ; et le jour où les larmes
taries feront place au premier sourire, qui ne la félicitera
pas, convalescente de sa douleur ? Lorsque après
huit jours de silence elle commencera à souffrir qu’on
prononce mon nom devant elle, puis qu’elle en parlera
elle-même, en regardant languissamment, comme pour
dire : Consolez-moi ; puis peu à peu qu’elle en sera
venue, non plus à éviter mon souvenir, mais à n’en
plus parler, et qu’elle ouvrira ses fenêtres, par les
beaux matins de printemps, quand les oiseaux chantent
dans la rosée ; quand elle deviendra rêveuse et
qu’elle dira : J’ai aimé,… qui sera là, à côté d’elle ?
qui osera lui répondre qu’il faut aimer encore ? Ah !
alors je n’y serai plus ! Tu l’écouteras, infidèle ; tu te pencheras
en rougissant, comme une rose qui va s’épanouir,
et ta beauté et ta jeunesse te monteront au front.
Tout en disant que ton cœur est fermé, tu en laisseras
sortir cette fraîche auréole dont chaque rayon appelle
un baiser. Qu’elles veulent bien qu’on les aime, celles
qui disent qu’elles n’aiment plus ! Et quoi d’étonnant ?
Tu es femme ; ce corps, cette gorge d’albâtre, tu sais
ce qu’ils valent, on te l’a dit ; quand tu les caches sous ta robe, tu ne crois pas, comme les vierges, que tout
le monde te ressemble, et tu sais le prix de ta pudeur.
Comment la femme qui a été vantée peut-elle se résoudre
à ne l’être plus ? se croit-elle vivante si elle reste
à l’ombre, et s’il y a silence autour de sa beauté ? Sa
beauté même, c’est l’éloge et le regard de son amant.
Non, non, il n’en faut pas douter ; qui a aimé ne vit
plus sans amour ; qui apprend une mort se rattache à
la vie. Brigitte m’aime et en mourrait peut-être ; je me
tuerai, et un autre l’aura.
Un autre ! un autre ! répétais-je en m’inclinant, appuyé
sur le lit, et mon front effleurait son épaule.
N’est-elle pas veuve ? pensai-je ; n’a-t-elle pas déjà vu
la mort ? ces petites mains délicates n’ont-elles pas
soigné et enseveli ? Ses larmes savent combien elles
durent, et les secondes durent moins. Ah, Dieu me
préserve ! pendant qu’elle dort, à quoi tient-il que je
ne la tue ? Si je l’éveillais maintenant et si je lui disais
que son heure est venue et que nous allons mourir
dans un dernier baiser, elle accepterait. Que m’importe ?
Est-il donc sûr que tout ne finisse pas là ?
J’avais trouvé un couteau sur la table, et je le tenais
dans ma main.
Peur, lâcheté, superstition ! qu’en savent-ils, ceux
qui le disent ? C’est pour le peuple et les ignorants
qu’on nous parle d’une autre vie ; mais qui y croit au
fond du cœur ? Quel gardien de nos cimetières a vu un
mort quitter son tombeau et aller frapper chez le prêtre ? C’est autrefois qu’on voyait des fantômes ; la police les
interdit à nos villes civilisées, et il n’y crie plus du sein
de la terre que des vivants enterrés à la hâte. Qui eût
rendu la mort muette, si elle avait jamais parlé ? Est-ce
parce que les processions n’ont plus le droit d’encombrer
nos rues, que l’esprit céleste se laisse oublier ?
Mourir, voilà la fin, le but. Dieu l’a posé, les hommes
le discutent ; mais chacun porte écrit au front : « Fais
ce que tu veux, tu mourras. » Qu’en dirait-on, si je tuais
Brigitte ? Ni elle ni moi n’en entendrions rien. Il y aurait
demain dans un journal qu’Octave de T*** a tué sa
maîtresse, et après-demain on n’en parlerait plus. Qui
nous suivrait au dernier cortège ? Personne qui, en rentrant
chez soi, ne déjeunât tranquillement ; et nous, étendus
côte à côte dans les entrailles de cette fange d’un
jour, le monde pourrait marcher sur nous sans que le
bruit des pas nous éveillât. N’est-il pas vrai, ma bien-aimée,
n’est-il pas vrai que nous y serions bien ? C’est
un lit moelleux que la terre ; aucune souffrance ne nous
y atteindrait ; on ne jaserait pas dans les tombes voisines
de notre union devant Dieu ; nos ossements s’embrasseraient
en paix et sans orgueil ; la mort est conciliatrice,
et ce qu’elle noue ne se délie pas. Pourquoi le
néant t’effraierait-il, pauvre corps qui lui es promis ?
Chaque heure qui sonne t’y entraîne, chaque pas que
tu fais brise l’échelon où tu viens de t’appuyer ; tu ne
te nourris que de morts ; l’air du ciel te pèse et t’écrase,
la terre que tu foules te tire à elle par la plante des pieds. Descends, descends ! Pourquoi tant d’épouvante ?
est-ce un mot qui te fait horreur ? Dis seulement : Nous
ne vivrons plus. N’est-ce pas là une grande fatigue dont
il est doux de se reposer ? Comment se fait-il qu’on
hésite, s’il n’y a que la différence d’un peu plus tôt à
un peu plus tard ? La matière est impérissable, et les
physiciens, nous dit-on, tourmentent à l’infini le plus
petit grain de poussière sans pouvoir jamais l’anéantir.
Si la matière est la propriété du hasard, quel mal fait-elle
en changeant de torture, puisqu’elle ne peut changer
de maître ? Qu’importe à Dieu la forme que j’ai
reçue et quelle livrée porte ma douleur ? La souffrance
vit dans mon crâne ; elle m’appartient, je la tue ; mais
l’ossement ne m’appartient pas, et je le rends à qui me l’a
prêté ; qu’un poète en fasse une coupe où il boira
son vin nouveau ! Quel reproche puis-je encourir ? et ce
reproche, qui me le ferait ? quel ordonnateur inflexible
viendra me dire que j’ai mésusé ? Qu’en sait-il ? était-il
en moi ? Si chaque créature a sa tâche à remplir, et si
c’est un crime de la secouer, quels grands coupables
sont donc les enfants qui meurent sur le sein de la nourrice ?
pourquoi ceux-là sont-ils épargnés ? De comptes
rendus après la mort, à qui servirait la leçon ? Il faudrait
bien que le ciel fût désert pour que l’homme fût
puni d’avoir vécu, car c’est assez qu’il ait à vivre, et je
ne sais qui l’a demandé, sinon Voltaire au lit de mort ;
digne et dernier cri d’impuissance d’un vieil athée désespéré.
À quoi bon ? pourquoi tant de luttes ? Qui donc est là-haut qui regarde, et qui se plaît à tant d’agonies ?
qui donc s’égaie et se désœuvre à ce spectacle d’une
création toujours naissante et toujours moribonde ? à
voir bâtir, et l’herbe pousse ; à voir planter, et la foudre
tombe ; à voir marcher, et la mort crie « holà » ; à voir
pleurer, et les larmes sèchent ; à voir aimer, et le visage
se ride ; à voir prier, se prosterner, supplier et tendre les
bras, et les moissons n’en ont pas un brin de froment
de plus ! Qui est-ce donc qui a tant fait, pour le plaisir
de savoir tout seul que ce qu’il a fait, ce n’est rien ? La
terre se meurt ; Herschell dit que c’est de froid. Qui
donc tient dans sa main cette goutte de vapeurs condensées,
et la regarde s’y dessécher, comme un pêcheur
un peu d’eau de mer, pour en avoir un grain de sel ?
Cette grande loi d’attraction qui suspend le monde à sa
place, l’use et le ronge dans un désir sans fin ; chaque
planète charrie ses misères en gémissant sur son essieu ;
elles s’appellent d’un bout du ciel à l’autre, et, inquiètes
du repos, cherchent qui s’arrêtera la première. Dieu
les retient ; elles accomplissent assidûment et éternellement
leur labeur vide et inutile ; elles tournent, elles
souffrent, elles brûlent, elles s’éteignent et s’allument ;
elles descendent et remontent ; elles se suivent et s’évitent,
elles s’enlacent comme des anneaux ; elles portent
à leur surface des milliers d’êtres renouvelés sans cesse ;
ces êtres s’agitent, se croisent aussi, se serrent une
heure les uns contre les autres, puis tombent, et d’autres
se lèvent ; là où la vie manque, elle accourt ; là où l’air sent le vide, il se précipite ; pas un désordre, tout
est réglé, marqué, écrit en lignes d’or et en paraboles
de feu ; tout marche au son de la musique céleste sur
des sentiers impitoyables, et pour toujours ; et tout
cela n’est rien ! Et nous, pauvres rêves sans nom, pâles
et douloureuses apparences, imperceptibles éphémères,
nous qu’on anime d’un souffle d’une seconde
pour que la mort puisse exister, nous nous épuisons
de fatigue pour nous prouver que nous jouons un
rôle et que je ne sais quoi s’aperçoit de nous. Nous
hésitons à nous tirer sur la poitrine un petit instrument
de fer, et à nous faire sauter la tête avec un
haussement d’épaules ; il semble que, si nous nous
tuons, le chaos va se rétablir ; nous avons écrit et rédigé
les lois divines et humaines et nous avons peur
de nos catéchismes ; nous souffrons trente ans sans
murmurer, et nous croyons que nous luttons ; enfin
la souffrance est la plus forte, nous envoyons une
pincée de poudre dans le sanctuaire de l’intelligence,
et il pousse une fleur sur notre tombeau.
Comme j’achevais ces paroles, j’avais approché le
couteau que je tenais de la poitrine de Brigitte. Je
n’étais plus maître de moi, et je ne sais, dans mon
délire, ce qui en serait arrivé ; je rejetai le drap pour
découvrir le cœur, et j’aperçus entre les deux seins
blancs un petit crucifix d’ébène.
Je reculai, frappé de crainte ; ma main s’ouvrit, et
l’arme tomba. C’était la tante de Brigitte qui lui avait, au lit de mort, donné ce petit crucifix. Je ne me souvenais
pourtant pas de le lui avoir jamais vu ; sans doute,
au moment de partir, elle l’avait suspendu à son cou,
comme une relique préservatrice des dangers du voyage.
Je joignis les mains tout à coup et me sentis fléchir vers
la terre. — Seigneur mon Dieu ! dis-je en tremblant,
Seigneur mon Dieu, vous étiez là !
Que ceux qui ne croient pas au Christ lisent cette
page ; je n’y croyais pas non plus. Ni au collège, ni
enfant, ni homme, je n’avais hanté les églises ; ma religion,
si j’en avais une, n’avait ni rite ni symbole, et je
ne croyais qu’à un Dieu sans forme, sans culte et sans
révélation. Empoisonné, dès l’adolescence, de tous les
écrits du dernier siècle, j’y avais sucé de bonne heure
le lait stérile de l’impiété. L’orgueil humain, ce dieu de
l’égoïste, fermait ma bouche à la prière, tandis que mon
âme effrayée se réfugiait dans l’espoir du néant. J’étais
comme ivre et insensé quand je vis le Christ sur le sein
de Brigitte ; mais bien que n’y croyant pas moi-même,
je reculai, sachant qu’elle y croyait. Ce ne fut pas une
terreur vaine qui, en ce moment, m’arrêta la main.
Qui me voyait ? j’étais seul, la nuit. S’agissait-il des préjugés
du monde ? qui m’empêchait d’écarter de mes yeux
ce petit morceau de bois noir ? Je pouvais le jeter dans
les cendres, et ce fut mon arme que j’y jetai. Ah ! que
je le sentis jusqu’à l’âme, et que je le sens maintenant
encore ! quels misérables sont les hommes qui ont jamais
fait une raillerie de ce qui peut sauver un être ! Qu’importe le nom, la forme, la croyance ? tout ce qui
est bon n’est-il pas sacré ? comment ose-t-on toucher
à Dieu ?
Comme, à un regard du soleil, la neige descend des
montagnes, et, du glacier qui menaçait le ciel, fait un
ruisseau dans la vallée ; ainsi descendait dans mon cœur
une source qui s’épanchait. Le repentir est un pur
encens ; il s’exhalait de toute ma souffrance. Quoique
j’eusse presque commis un crime, dès que ma main fut
désarmée, je sentis mon cœur innocent. Un seul instant
m’avait rendu le calme, la force et la raison ; je m’avançai
de nouveau vers l’alcôve ; je m’inclinai sur mon
idole, et je baisai son crucifix.
— Dors en paix, lui dis-je, Dieu veille sur toi ! Pendant
qu’un rêve te faisait sourire, tu viens d’échapper
au plus grand danger que tu aies couru de ta vie. Mais
la main qui t’a menacée ne fera de mal à personne ; j’en
jure par ton Christ lui-même, je ne tuerai ni toi ni moi.
Je suis un fou, un insensé, un enfant qui s’est cru un
homme. Dieu soit loué ! tu es jeune et vivante, et tu es
belle, et tu m’oublieras. Tu guériras du mal que je t’ai
fait, si tu ne peux le pardonner. Dors en paix jusqu’au
jour, Brigitte, et décide alors de notre destin ; quel que
soit l’arrêt que tu prononces, je m’y soumettrai sans
murmure. Et toi, Jésus, qui l’as sauvée, pardonne-moi,
ne le lui dis pas. Je suis né dans un siècle impie, et
j’ai beaucoup à expier. Pauvre fils de Dieu qu’on oublie,
on ne m’a pas appris à t’aimer. Je ne t’ai jamais cherché dans les temples ; mais, grâce au ciel, là où je
te trouve, je n’ai pas encore appris à ne pas trembler.
Une fois avant de mourir, je t’aurai du moins baisé de
mes lèvres sur un cœur qui est plein de toi. Protège-le
tant qu’il respirera ; restes-y, sainte sauvegarde ; souviens-toi
qu’un infortuné n’a pas osé mourir de sa douleur
en te voyant cloué sur ta croix ; impie, tu l’as
sauvé du mal ; s’il avait cru, tu l’aurais consolé. Pardonne
à ceux qui l’ont fait incrédule, puisque tu l’as
fait repentant ; pardonne à tous ceux qui blasphèment !
ils ne t’ont jamais vu, sans doute, lorsqu’ils étaient au
désespoir. Les joies humaines sont railleuses, elles dédaignent
sans pitié ; ô Christ ! les heureux de ce monde
pensent n’avoir jamais besoin de toi ; pardonne : quand
leur orgueil t’outrage, leurs larmes les baptisent tôt ou
tard ; plains-les de se croire à l’abri des tempêtes, et
d’avoir besoin, pour venir à toi, des leçons sévères du
malheur. Notre sagesse et notre scepticisme sont dans
nos mains de grands hochets d’enfants ; pardonne-nous
de rêver que nous sommes impies, toi qui souriais au
Golgotha. De toutes nos misères d’une heure, la pire
est pour nos vanités qu’elles essaient de t’oublier. Mais,
tu le vois, ce ne sont que des ombres, qu’un regard de
toi fait tomber. Toi-même, n’as-tu pas été homme ?
C’est la douleur qui t’a fait Dieu ; c’est un instrument
de supplice qui t’a servi à monter au ciel, et qui t’a
porté les bras ouverts au sein de ton père glorieux ; et
nous, c’est aussi la douleur qui nous conduit à toi comme elle t’a amené à ton père ; nous ne venons que
couronnés d’épines nous incliner devant ton image ;
nous ne touchons à tes pieds sanglants qu’avec des
mains ensanglantées, et tu as souffert le martyre pour
être aimé des malheureux.
Les premiers rayons de l’aurore commençaient à
paraître ; tout s’éveillait peu à peu, et l’air s’emplissait
de bruits lointains et confus. Faible et épuisé de fatigue,
j’allais quitter Brigitte pour prendre un peu de repos.
Comme je sortais, une robe jetée sur un fauteuil glissa
à terre près de moi, et il en tomba un papier plié. Je
le ramassai : c’était une lettre, et je reconnus la main
de Brigitte. L’enveloppe n’était pas cachetée ; je l’ouvris
et lus ce qui suit :
« 25 décembre 18..
« Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai loin de
vous, et peut-être ne la recevrez-vous jamais. Ma destinée
est liée à celle d’un homme à qui j’ai tout sacrifié ;
vivre sans moi lui est impossible, et je vais essayer de
mourir pour lui. Je vous aime, adieu, plaignez-nous. »
Je retournai le papier après l’avoir lu, et je vis sur
l’adresse : « À M. Henri Smith, à N***, poste restante. »
CHAPITRE VI
Brigitte dormait. Muet, immobile, j’étais assis à son
chevet. Comme un laboureur, après un orage, compte
les épis d’un champ dévasté, ainsi je commençai à
descendre en moi-même et à sonder le mal que j’avais
fait.
Je n’y eus pas plus tôt pensé que je le jugeai irréparable.
Certaines souffrances, par leur excès même, nous
avertissent de leur terme, et plus j’éprouvais de honte
et de remords, plus je sentis qu’après une telle scène il
ne restait qu’à nous dire adieu. Quelque courage que
pût avoir Brigitte, elle avait bu jusqu’à la lie la coupe
amère de son triste amour ; si je ne voulais la voir mourir,
il fallait qu’elle s’en reposât. Il était arrivé souvent
qu’elle m’eût fait de cruels reproches, et elle y avait
peut-être mis jusqu’alors plus de colère que cette fois ;
mais, cette fois, ce qu’elle m’avait dit, ce n’étaient plus
de vaines paroles dictées par l’orgueil offensé, c’était la
vérité qui, refoulée au fond du cœur, l’avait brisé pour
en sortir. La circonstance où nous nous trouvions et
mon refus de partir avec elle rendaient d’ailleurs tout
espoir impossible ; elle aurait voulu pardonner qu’elle n’en eût pas eu la force. Ce sommeil même, cette mort
passagère d’un être qui ne pouvait plus souffrir, témoignait
assez là-dessus ; ce silence venu tout à coup, cette
douceur qu’elle avait montrée en revenant si tristement
à la vie, ce pâle visage, et jusqu’à ce baiser, tout me
disait que c’en était fait, et, quelque lien qui pût nous
unir, que je l’avais rompu pour toujours. De même
qu’elle dormait maintenant, il était clair qu’à la première
souffrance qui lui viendrait de moi elle s’endormirait
du sommeil éternel. L’horloge sonna, et je sentis
que l’heure écoulée emportait ma vie avec elle.
Ne voulant appeler personne, j’avais allumé la
lampe de Brigitte ; je regardais cette faible lueur, et
mes pensées semblaient flotter dans l’ombre comme
ses rayons incertains.
Quoi que j’eusse pu dire ou faire, jamais l’idée de
perdre Brigitte ne s’était encore présentée à moi. J’avais
cent fois voulu la quitter ; mais qui a aimé en ce monde
et ne sait pas ce qui en est ? Ce n’était que du désespoir
ou des mouvements de colère. Tant que je me savais
aimé d’elle, j’étais bien sûr de l’aimer aussi ; l’invincible
nécessité venait, pour la première fois, de se lever entre
nous deux. J’en ressentais comme une langueur sourde,
où je ne distinguais rien clairement. J’étais courbé près
de l’alcôve, et, quoique j’eusse vu dès le premier instant
toute l’étendue de mon malheur, je n’en sentais
pas la souffrance. Ce que mon esprit comprenait, mon
âme, faible et épouvantée, semblait reculer pour n’en rien voir. — Allons, me disais-je, cela est certain, je
l’ai voulu, et je l’ai fait ; il n’y a pas le moindre doute
que nous ne pouvons plus vivre ensemble ; je ne veux
pas tuer cette femme : ainsi, je n’ai plus qu’à la quitter.
Voilà qui est fait ; je m’en irai demain. Et, tout en me
parlant ainsi, je ne pensais ni à mes torts, ni au passé,
ni à l’avenir ; je ne me souvenais ni de Smith, ni de
quoi que ce soit en ce moment ; je n’aurais pu dire qui
m’avait amené là, ni ce que j’avais fait depuis une heure.
Je regardais les murs de la chambre, et je crois que tout
ce qui m’occupait était de chercher pour le lendemain
par quelle voiture je m’en irais.
Je demeurai assez longtemps dans cet état de calme
étrange. Comme un homme frappé d’un coup de poignard
ne sent d’abord que le froid du fer ; il fait encore
quelques pas sur sa route, et, stupéfait, les yeux égarés,
il se demande ce qui lui arrive. Mais peu à peu le sang
vient goutte à goutte, la plaie s’entr’ouvre et le laisse
couler ; la terre se teint d’une pourpre noire, la mort
arrive ; l’homme, à son approche, frissonne d’horreur
et tombe foudroyé. Ainsi, tranquille en apparence,
j’écoutais venir le malheur ; je me répétais à voix basse
ce que Brigitte m’avait dit, et je disposais autour d’elle
tout ce que je savais d’habitude qu’on lui préparait pour
la nuit ; puis je la regardais, puis j’allais à la fenêtre et
j’y restais le front collé aux vitres, devant un grand ciel
sombre et lourd ; puis je revenais près du lit. Partir demain,
c’était ma seule pensée, et peu à peu ce mot de partir me devenait intelligible. — Ah, Dieu ! m’écriai-je
tout à coup, ma pauvre maîtresse, je vous perds, et je
n’ai pas su vous aimer !
Je tressaillis à ces paroles, comme si c’eût été un
autre que moi qui les eût prononcées ; elles retentirent
dans tout mon être, comme dans une harpe tendue
un coup de vent qui va la briser. En un instant, deux ans
de souffrances me traversèrent le cœur, et, après elles,
comme leur conséquence et leur dernière expression, le
présent me saisit. Comment rendrai-je une pareille
douleur ? Par un seul mot peut-être, pour ceux qui
ont aimé. J’avais pris la main de Brigitte, et, rêvant
sans doute dans son sommeil, elle avait prononcé mon
nom.
Je me levai et marchai dans la chambre ; un torrent
de larmes coulait de mes yeux. J’étendais les bras comme
pour ressaisir tout ce passé qui m’échappait. — Est-ce
possible ? répétais-je ; quoi ! je vous perds ? je ne puis
aimer que vous. Quoi ! vous partez ? c’en est fait pour
toujours ? Quoi ! vous, ma vie, mon adorée maîtresse,
vous me fuyez, je ne vous verrai plus ? Jamais, jamais !
disais-je tout haut ; et, m’adressant à Brigitte endormie,
comme si elle eût pu m’entendre : Jamais, jamais, n’y
comptez pas ; jamais je n’y consentirai. Et qu’est-ce
donc ? pourquoi tant d’orgueil ? N’y a-t-il plus aucun
moyen de réparer l’offense que je vous ai faite ? Je vous
en prie, cherchons ensemble. Ne m’avez-vous pas pardonné
mille fois ? Mais vous m’aimez, vous ne pourrez partir, et le courage vous manquera. Que voulez-vous
que nous fassions ensuite ?
Une démence horrible, effrayante, s’empara de moi
subitement ; j’allais et venais, parlant au hasard, cherchant
sur les meubles quelque instrument de mort. Je
tombai enfin à genoux et me frappai la tête sur le lit.
Brigitte fit un mouvement, et je m’arrêtai aussitôt.
— Si je l’éveillais ! me dis-je en frissonnant. Que
fais-tu donc, pauvre insensé ? Laisse-la dormir jusqu’au
jour ; tu as encore une nuit à la voir.
Je repris ma place ; j’avais une telle frayeur que Brigitte
ne fût éveillée, que j’osais à peine respirer. Mon
cœur semblait s’être arrêté en même temps que mes
larmes. Je demeurai glacé d’un froid qui me faisait
trembler, et comme pour me forcer au silence : Regarde-la,
me disais-je, regarde-la, cela t’est permis.
Je parvins enfin à me calmer, et je sentis des larmes
plus douces couler lentement sur mes joues. À la fureur
que j’avais ressentie succédait l’attendrissement.
Il me sembla qu’un cri plaintif déchirait les airs ; je
me penchai sur le chevet, et je me mis à regarder Brigitte,
comme si, pour la dernière fois, mon bon ange
m’eût dit de graver dans mon âme l’empreinte de ses
traits chéris.
Qu’elle était pâle ! Ses longues paupières, entourées
d’un cercle bleuâtre, brillaient encore, humides de larmes ;
sa taille, autrefois si légère, était courbée comme
sous un fardeau ; sa joue, amaigrie et plombée, reposait dans sa main fluette, sur son bras faible et chancelant ;
son front semblait porter l’empreinte de ce diadème
d’épines sanglantes dont se couronne la résignation.
Je me souvins de la chaumière. Qu’elle était jeune, il
y avait six mois ! qu’elle était gaie, libre, insouciante !
Qu’avais-je fait de tout cela ? Il me semblait qu’une
voix inconnue me répétait une vieille romance que
depuis longtemps j’avais oubliée :
Altra volta, gieri biele,
Blanch’e rossa com’un’flore,
Ma ora no. Non son più biele,
Consumatis dal’ amore.
C’était l’ancienne romance de ma première maîtresse,
et ce patois mélancolique me semblait clair pour la
première fois. Je le répétais comme si je n’eusse fait
jusque-là que le conserver dans ma mémoire sans le
comprendre. Pourquoi l’avais-je appris et pourquoi
m’en souvenais-je ? Elle était là, ma fleur fanée, prête
à mourir, consumée par l’amour.
— Regarde-la, me dis-je en sanglotant ; regarde-la !
Pense à ceux qui se plaignent que leurs maîtresses ne
les aiment pas ; la tienne t’aime, elle t’a appartenu ;
et tu la perds, et n’as pas su l’aimer.
Mais la douleur était trop forte ; je me levai et marchai
de nouveau. — Oui, continuai-je, regarde-la ;
pense à ceux que l’ennui dévore, et qui s’en vont traîner
au loin une douleur qui n’est point partagée. Les maux que tu souffres, on en a souffert, et rien en toi n’est
resté solitaire. Pense à ceux qui vivent sans mère, sans
parents, sans chien, sans ami ; à ceux qui cherchent et
ne trouvent pas, à ceux qui pleurent et qu’on en raille,
à ceux qui aiment et qu’on méprise, à ceux qui meurent
et qui sont oubliés. Devant toi, là, dans cette alcôve,
repose un être que la nature avait peut-être formé pour
toi. Depuis les sphères les plus élevées de l’intelligence
jusqu’aux mystères les plus impénétrables de la matière
et de la forme, cette âme et ce corps sont tes frères ;
depuis six mois, ta bouche n’a pas parlé, ton cœur
n’a pas battu une fois, qu’un mot, un battement de
cœur ne t’ait répondu ; et cette femme que Dieu t’envoyait
comme il envoie la rosée à l’herbe, elle n’aura
fait que glisser sur ton cœur. Cette créature qui, à la
face du ciel, était venue les bras ouverts pour te donner
sa vie et son âme, elle se sera évanouie comme
une ombre, et il n’en restera pas seulement le vestige
d’une apparence. Pendant que tes lèvres touchaient
les siennes, pendant que tes bras entouraient son cou,
pendant que les anges de l’éternel amour vous enlaçaient
comme un seul être des liens de sang de la
volupté, vous étiez plus loin l’un de l’autre que deux
exilés aux deux bouts de la terre, séparés par le monde
entier. Regarde-la et surtout fais silence. Tu as encore
une nuit à la voir, si tes sanglots ne l’éveillent pas.
Peu à peu, ma tête s’exaltait, et des idées de plus en
plus sombres me remuaient et m’épouvantaient ; une puissance irrésistible m’entraînait à descendre en moi.
Faire le mal ! tel était donc le rôle que la Providence
m’avait imposé ! Moi, faire le mal ! moi à qui ma conscience,
au milieu de mes fureurs mêmes, disait pourtant
que j’étais bon ! moi qu’une destinée impitoyable
entraînait sans cesse plus avant dans un abîme, et à qui,
en même temps, une horreur secrète montrait sans
cesse la profondeur de cet abîme où je tombais ! moi
qui, partout, malgré tout, eussé-je commis un crime et
versé le sang de ces mains que voilà, me serais encore
répété que mon cœur n’était pas coupable, que je me
trompais, que ce n’était pas moi qui agissais ainsi, mais
mon destin, mon mauvais génie, je ne sais quel être
qui habitait le mien, mais qui n’y était pas né ! moi,
faire le mal ! Depuis six mois, j’avais accompli cette
tâche ; pas une journée ne s’était passée que je n’eusse
travaillé à cette œuvre impie, et j’en avais, en ce moment
même, la preuve devant les yeux. L’homme qui
avait aimé Brigitte, qui l’avait offensée, puis insultée,
puis délaissée, quittée pour la reprendre, remplie de
craintes, assiégée de soupçons, jetée enfin sur ce lit de
douleur où je la voyais étendue, c’était moi ! Je me
frappais le cœur, et, en la voyant, je n’y pouvais croire.
Je contemplais Brigitte ; je la touchais comme pour
m’assurer que je n’étais pas trompé par un songe. Mon
propre visage, que j’apercevais dans la glace, me regardait
avec étonnement. Qu’était-ce donc que cette créature
qui m’apparaissait sous mes traits ? qu’était-ce donc que cet homme sans pitié qui blasphémait avec ma
bouche et torturait avec mes mains ? Était-ce lui que
ma mère appelait Octave ? était-ce lui qu’autrefois, à
quinze ans, parmi les bois et les prairies, j’avais vu
dans les claires fontaines où je me penchais avec un
cœur pur comme le cristal de leurs eaux ?
Je fermais les yeux, et je pensais aux jours de mon
enfance. Comme un rayon de soleil qui traverse un
nuage, mille souvenirs me traversaient le cœur. — Non,
me disais-je, je n’ai pas fait cela. Tout ce qui m’entoure
dans cette chambre n’est qu’un rêve impossible.
Je me rappelais le temps où j’ignorais, où je sentais
mon cœur s’ouvrir à mes premiers pas dans la vie. Je
me souvenais d’un vieux mendiant qui s’asseyait sur
un banc de pierre devant la porte d’une ferme, et à qui
on m’envoyait quelquefois porter, le matin, après déjeuner,
les restes de notre repas. Je le voyais, tendant
ses mains ridées, faible, courbé, me bénir en souriant.
Je sentais le vent du matin glisser sur mes tempes, je
ne sais quoi de frais comme la rosée qui tombait du
ciel dans mon âme. Puis, tout à coup, je rouvrais les
yeux, et je retrouvais, à la lueur de la lampe, la réalité
devant moi.
— Et tu ne te crois pas coupable ? me demandai-je
avec horreur. Ô apprenti corrompu d’hier ! parce que
tu pleures, tu te crois innocent ? Ce que tu prends pour
le témoignage de ta conscience, ce n’est peut-être que
du remords ? et quel meurtrier n’en éprouve pas ? Si la vertu te crie qu’elle souffre, qui te dit que ce n’est
pas parce qu’elle se sent mourir ? Ô misérable ! ces voix
lointaines que tu entends gémir dans ton cœur, tu crois
que ce sont des sanglots ; ce n’est peut-être que le cri
de la mouette, l’oiseau funèbre des tempêtes, que le
naufrage appelle à lui. Qui t’a jamais raconté l’enfance
de ceux qui meurent couverts de sang ? Ils ont aussi été
bons à leurs jours ; ils posent aussi leurs mains sur
leur visage pour s’en souvenir quelquefois. Tu fais le
mal et tu te repens ? Néron aussi, quand il tua sa
mère. Qui donc t’a dit que les pleurs nous lavaient ?
Et quand bien même il en serait ainsi, quand il serait
vrai qu’une part de ton âme n’appartiendra jamais
au mal, que feras-tu de l’autre qui lui appartiendra ?
Tu palperas de ta main gauche les plaies qu’ouvrira ta
main droite ; tu feras un suaire de ta vertu pour y ensevelir
tes crimes ; tu frapperas, et, comme Brutus, tu
graveras sur ton épée les bavardages de Platon ! À l’être
qui t’ouvrira ses bras, tu plongeras au fond du cœur
cette arme ampoulée et déjà repentante ; tu conduiras
au cimetière les restes de tes passions, et tu effeuilleras
sur leurs tombes la fleur stérile de ta pitié ; tu diras à
ceux qui te verront : — Que voulez-vous ! on m’a appris
à tuer, et remarquez que j’en pleure encore, et que Dieu
m’avait fait meilleur. Tu parleras de ta jeunesse, tu te
persuaderas à toi-même que le ciel doit te pardonner,
que tes malheurs sont involontaires, et tu harangueras tes
nuits d’insomnie pour qu’elles te laissent un peu de repos.
Mais, qui sait ? tu es jeune encore. Plus tu te fieras
à ton cœur, plus ton orgueil doit t’égarer. Te voilà
aujourd’hui devant la première ruine que tu vas laisser
sur ta route. Que Brigitte meure demain, tu pleureras
sur son cercueil ; où iras-tu en la quittant ? Tu partiras
pour trois mois peut-être, et tu feras un voyage en
Italie ; tu t’envelopperas dans ton manteau comme un
Anglais travaillé du spleen, et tu te diras quelque beau
matin, au fond d’une auberge, après boire, que tes
remords sont apaisés et qu’il est temps d’oublier pour
revivre. Toi qui commences à pleurer trop tard, prends
garde de ne plus pleurer un jour. Qui sait ? qu’on vienne
à te railler sur ces douleurs que tu croies senties ; qu’un
jour, au bal, une belle femme sourie de pitié quand on
lui contera que tu te souviens d’une maîtresse morte ;
n’en pourrais-tu pas tirer quelque gloire, et t’enorgueillir
tout à coup de ce qui te navre aujourd’hui ?
Quand le présent, qui te fait frissonner, et que tu n’oses
regarder en face, sera devenu le passé, une vieille histoire,
un souvenir confus, ne pourrais-tu par hasard
te renverser quelque soir sur ta chaise, dans un souper
de débauchés, et raconter, le sourire sur les lèvres, ce
que tu as vu les larmes aux yeux ? C’est ainsi qu’on
boit toute honte, c’est ainsi qu’on marche ici-bas. Tu
as commencé par être bon ; tu deviens faible, et tu seras
méchant.
Mon pauvre ami, me dis-je du fond du cœur, j’ai un
conseil à te donner : c’est que je crois qu’il te faut mourir. Pendant que tu es bon à cette heure, profites-en
pour n’être plus méchant ; pendant qu’une femme
que tu aimes est là, mourante, sur ce lit, et que tu
sens l’horreur de toi-même, étends la main sur sa poitrine :
elle vit encore, c’est assez ; ferme les yeux et ne
les rouvre plus ; n’assiste pas à ses funérailles, de peur
que demain tu n’en sois consolé ; donne-toi un coup de
poignard pendant que le cœur que tu portes aime encore
le Dieu qui l’a fait. Est-ce ta jeunesse qui t’arrête ?
et ce que tu veux épargner, est-ce la couleur de tes cheveux ?
Ne les laisse jamais blanchir, s’ils ne sont pas
blancs cette nuit.
Et aussi bien, que veux-tu faire au monde ? Si tu
sors, où vas-tu ? Qu’espères-tu si tu restes ? Ah ! n’est-ce
pas qu’en regardant cette femme, il te semble avoir
dans le cœur tout un trésor encore enfoui ? N’est-ce pas
que ce que tu perds, c’est moins ce qui a été que ce
qui aurait pu être, et que le pire des adieux est de sentir
qu’on n’a pas tout dit ? Que ne parlais-tu il y a une
heure ? Quand cette aiguille était à cette place, tu pouvais
encore être heureux. Si tu souffrais, que n’ouvrais-tu
ton âme ? si tu aimais, que ne le disais-tu ? Te voilà
comme l’enfouisseur mourant de faim sur son trésor ;
tu as fermé ta porte, avare ; tu te débats derrière tes
verrous. Secoue-les donc, ils sont solides ; c’est ta main
qui les a forgés. Ô insensé, qui as désiré et qui as possédé
ton désir, tu n’avais pas pensé à Dieu ! Tu jouais
avec le bonheur comme un enfant avec un hochet, et tu ne réfléchissais pas combien c’était rare et fragile
ce que tu tenais dans tes mains ; tu le dédaignais ; tu
en souriais et tu remettais d’en jouir, et tu ne comptais
pas les prières que ton bon ange faisait pendant ce
temps-là pour te conserver cette ombre d’un jour. Ah !
s’il en est un dans les cieux qui ait jamais veillé sur
toi, que devient-il en ce moment ? Il est assis devant un
orgue ; ses ailes sont à demi ouvertes, ses mains étendues
sur le clavier d’ivoire ; il commence un hymne
éternel, l’hymne d’amour et d’immortel oubli. Mais ses
genoux chancellent, ses ailes tombent, sa tête s’incline
comme un roseau brisé ; l’ange de la mort lui a touché
l’épaule, il disparaît dans l’immensité !
Et toi, c’est à vingt-deux ans que tu restes seul sur
la terre ! quand un amour noble et élevé, quand la force
de la jeunesse allait peut-être faire de toi quelque
chose ! Lorsque, après de si longs ennuis, des chagrins
si cuisants, tant d’irrésolutions, une jeunesse si dissipée,
tu pouvais voir se lever sur toi un jour tranquille
et pur ! lorsque ta vie, consacrée à un être adoré, pouvait
se remplir d’une sève nouvelle, c’est en ce moment
que tout s’abîme et s’évanouit devant toi ! Te voilà,
non plus avec des désirs vagues, mais avec des regrets
réels ; non plus le cœur vide, mais dépeuplé. Et tu hésites ?
Qu’attends-tu ? Puisqu’elle ne veut plus de ta vie,
que ta vie ne compte plus pour rien ; puisqu’elle te
quitte, quitte-toi aussi. Que ceux qui ont aimé ta jeunesse
pleurent sur toi ; ils ne sont pas nombreux. Qui a été muet près de Brigitte doit rester muet pour toujours !
Que celui qui a passé sur son cœur en garde du
moins la trace intacte ! Ah, Dieu ! si tu veux vivre encore,
ne faudrait-il pas l’effacer ? Quel autre parti te
resterait-il, pour conserver ton souffle misérable, que
d’achever de le corrompre ? Oui, maintenant ta vie est
à ce prix. Il te faudrait, pour la supporter, non seulement
oublier l’amour, mais désapprendre qu’il existe ;
non seulement renier ce qui a été bon en toi, mais tuer
ce qui peut l’être encore ; car que ferais-tu si tu t’en
souvenais ? Tu ne ferais pas un pas sur terre, tu ne
rirais pas, tu ne pleurerais pas, tu ne donnerais pas
l’aumône à un pauvre, tu ne pourrais pas être bon un
quart d’heure, sans que tout ton sang, reflué au cœur,
te crie que Dieu t’avait fait bon pour que Brigitte fût
heureuse. Tes moindres actions retentiraient en toi, et,
comme des échos sonores, y feraient gémir tes malheurs ;
tout ce qui remuerait ton âme y éveillerait un
regret, et l’espérance, ce messager céleste, ce saint ami
qui nous invite à vivre, se changerait lui-même pour
toi en un fantôme inexorable, et deviendrait frère jumeau
du passé ; tous tes essais de saisir quelque chose
ne seraient qu’un long repentir. Quand l’homicide
marche dans l’ombre, il tient ses mains serrées sur
sa poitrine, de peur de rien toucher et que les murs ne
l’accusent. C’est ainsi qu’il te faudrait faire ; choisis
de ton âme ou de ton corps : il te faudrait tuer l’un des
deux. Le souvenir du bien t’envoie au mal ; fais de toi un cadavre, si tu ne veux être ton propre spectre.
Ô enfant, enfant ! meurs honnête ! qu’on puisse pleurer
sur ton tombeau !
Je me jetai sur le pied du lit, plein d’un si affreux
désespoir que ma raison m’abandonnait, et que je ne
savais plus où j’étais ni ce que je faisais. Brigitte poussa
un soupir, et, écartant le drap qui la couvrait, comme
oppressée d’un poids importun, découvrit son sein blanc
et nu.
À cette vue, tous mes sens s’émurent. Était-ce de
douleur ou de désir ? je n’en sais rien. Une pensée horrible
m’avait fait frémir tout à coup. — Eh quoi ! me
dis-je, laisser cela à un autre ! mourir, descendre dans
la terre, tandis que cette blanche poitrine respirera
l’air du firmament ! Dieu juste ! une autre main que
la mienne sur cette peau fine et transparente ! une
autre bouche sur ces lèvres et un autre amour dans
ce cœur ! un autre homme ici, à ce chevet ! Brigitte
heureuse, vivante, adorée, et moi dans le coin d’un
cimetière, tombant en poussière au fond d’une fosse !
Combien de temps pour qu’elle m’oublie, si je n’existe
plus demain ? combien de larmes ? Aucune, peut-être !
Pas un ami, personne qui l’approche, qui ne lui dise
que ma mort est un bien, qui ne s’empresse de l’en
consoler, qui ne la conjure de n’y plus songer ! Si elle
pleure, on voudra la distraire ; si un souvenir la frappe,
on l’écartera ; si son amour me survit en elle, on l’en
guérira comme d’un empoisonnement ; et elle-même, qui, le premier jour, dira peut-être qu’elle veut me
suivre, se détournera dans un mois, pour ne pas voir de
loin le saule pleureur qu’on aura planté sur ma
tombe ! Comment en serait-il autrement ? Qui regrette-t-on
quand on est si belle ? Elle voudrait mourir de
chagrin que ce beau sein lui dirait qu’il veut vivre, et
qu’un miroir le lui persuaderait ; et le jour où les larmes
taries feront place au premier sourire, qui ne la félicitera
pas, convalescente de sa douleur ? Lorsque après
huit jours de silence elle commencera à souffrir qu’on
prononce mon nom devant elle, puis qu’elle en parlera
elle-même, en regardant languissamment, comme pour
dire : Consolez-moi ; puis peu à peu qu’elle en sera
venue, non plus à éviter mon souvenir, mais à n’en
plus parler, et qu’elle ouvrira ses fenêtres, par les
beaux matins de printemps, quand les oiseaux chantent
dans la rosée ; quand elle deviendra rêveuse et
qu’elle dira : J’ai aimé,… qui sera là, à côté d’elle ?
qui osera lui répondre qu’il faut aimer encore ? Ah !
alors je n’y serai plus ! Tu l’écouteras, infidèle ; tu te pencheras
en rougissant, comme une rose qui va s’épanouir,
et ta beauté et ta jeunesse te monteront au front.
Tout en disant que ton cœur est fermé, tu en laisseras
sortir cette fraîche auréole dont chaque rayon appelle
un baiser. Qu’elles veulent bien qu’on les aime, celles
qui disent qu’elles n’aiment plus ! Et quoi d’étonnant ?
Tu es femme ; ce corps, cette gorge d’albâtre, tu sais
ce qu’ils valent, on te l’a dit ; quand tu les caches sous ta robe, tu ne crois pas, comme les vierges, que tout
le monde te ressemble, et tu sais le prix de ta pudeur.
Comment la femme qui a été vantée peut-elle se résoudre
à ne l’être plus ? se croit-elle vivante si elle reste
à l’ombre, et s’il y a silence autour de sa beauté ? Sa
beauté même, c’est l’éloge et le regard de son amant.
Non, non, il n’en faut pas douter ; qui a aimé ne vit
plus sans amour ; qui apprend une mort se rattache à
la vie. Brigitte m’aime et en mourrait peut-être ; je me
tuerai, et un autre l’aura.
Un autre ! un autre ! répétais-je en m’inclinant, appuyé
sur le lit, et mon front effleurait son épaule.
N’est-elle pas veuve ? pensai-je ; n’a-t-elle pas déjà vu
la mort ? ces petites mains délicates n’ont-elles pas
soigné et enseveli ? Ses larmes savent combien elles
durent, et les secondes durent moins. Ah, Dieu me
préserve ! pendant qu’elle dort, à quoi tient-il que je
ne la tue ? Si je l’éveillais maintenant et si je lui disais
que son heure est venue et que nous allons mourir
dans un dernier baiser, elle accepterait. Que m’importe ?
Est-il donc sûr que tout ne finisse pas là ?
J’avais trouvé un couteau sur la table, et je le tenais
dans ma main.
Peur, lâcheté, superstition ! qu’en savent-ils, ceux
qui le disent ? C’est pour le peuple et les ignorants
qu’on nous parle d’une autre vie ; mais qui y croit au
fond du cœur ? Quel gardien de nos cimetières a vu un
mort quitter son tombeau et aller frapper chez le prêtre ? C’est autrefois qu’on voyait des fantômes ; la police les
interdit à nos villes civilisées, et il n’y crie plus du sein
de la terre que des vivants enterrés à la hâte. Qui eût
rendu la mort muette, si elle avait jamais parlé ? Est-ce
parce que les processions n’ont plus le droit d’encombrer
nos rues, que l’esprit céleste se laisse oublier ?
Mourir, voilà la fin, le but. Dieu l’a posé, les hommes
le discutent ; mais chacun porte écrit au front : « Fais
ce que tu veux, tu mourras. » Qu’en dirait-on, si je tuais
Brigitte ? Ni elle ni moi n’en entendrions rien. Il y aurait
demain dans un journal qu’Octave de T*** a tué sa
maîtresse, et après-demain on n’en parlerait plus. Qui
nous suivrait au dernier cortège ? Personne qui, en rentrant
chez soi, ne déjeunât tranquillement ; et nous, étendus
côte à côte dans les entrailles de cette fange d’un
jour, le monde pourrait marcher sur nous sans que le
bruit des pas nous éveillât. N’est-il pas vrai, ma bien-aimée,
n’est-il pas vrai que nous y serions bien ? C’est
un lit moelleux que la terre ; aucune souffrance ne nous
y atteindrait ; on ne jaserait pas dans les tombes voisines
de notre union devant Dieu ; nos ossements s’embrasseraient
en paix et sans orgueil ; la mort est conciliatrice,
et ce qu’elle noue ne se délie pas. Pourquoi le
néant t’effraierait-il, pauvre corps qui lui es promis ?
Chaque heure qui sonne t’y entraîne, chaque pas que
tu fais brise l’échelon où tu viens de t’appuyer ; tu ne
te nourris que de morts ; l’air du ciel te pèse et t’écrase,
la terre que tu foules te tire à elle par la plante des pieds. Descends, descends ! Pourquoi tant d’épouvante ?
est-ce un mot qui te fait horreur ? Dis seulement : Nous
ne vivrons plus. N’est-ce pas là une grande fatigue dont
il est doux de se reposer ? Comment se fait-il qu’on
hésite, s’il n’y a que la différence d’un peu plus tôt à
un peu plus tard ? La matière est impérissable, et les
physiciens, nous dit-on, tourmentent à l’infini le plus
petit grain de poussière sans pouvoir jamais l’anéantir.
Si la matière est la propriété du hasard, quel mal fait-elle
en changeant de torture, puisqu’elle ne peut changer
de maître ? Qu’importe à Dieu la forme que j’ai
reçue et quelle livrée porte ma douleur ? La souffrance
vit dans mon crâne ; elle m’appartient, je la tue ; mais
l’ossement ne m’appartient pas, et je le rends à qui me l’a
prêté ; qu’un poète en fasse une coupe où il boira
son vin nouveau ! Quel reproche puis-je encourir ? et ce
reproche, qui me le ferait ? quel ordonnateur inflexible
viendra me dire que j’ai mésusé ? Qu’en sait-il ? était-il
en moi ? Si chaque créature a sa tâche à remplir, et si
c’est un crime de la secouer, quels grands coupables
sont donc les enfants qui meurent sur le sein de la nourrice ?
pourquoi ceux-là sont-ils épargnés ? De comptes
rendus après la mort, à qui servirait la leçon ? Il faudrait
bien que le ciel fût désert pour que l’homme fût
puni d’avoir vécu, car c’est assez qu’il ait à vivre, et je
ne sais qui l’a demandé, sinon Voltaire au lit de mort ;
digne et dernier cri d’impuissance d’un vieil athée désespéré.
À quoi bon ? pourquoi tant de luttes ? Qui donc est là-haut qui regarde, et qui se plaît à tant d’agonies ?
qui donc s’égaie et se désœuvre à ce spectacle d’une
création toujours naissante et toujours moribonde ? à
voir bâtir, et l’herbe pousse ; à voir planter, et la foudre
tombe ; à voir marcher, et la mort crie « holà » ; à voir
pleurer, et les larmes sèchent ; à voir aimer, et le visage
se ride ; à voir prier, se prosterner, supplier et tendre les
bras, et les moissons n’en ont pas un brin de froment
de plus ! Qui est-ce donc qui a tant fait, pour le plaisir
de savoir tout seul que ce qu’il a fait, ce n’est rien ? La
terre se meurt ; Herschell dit que c’est de froid. Qui
donc tient dans sa main cette goutte de vapeurs condensées,
et la regarde s’y dessécher, comme un pêcheur
un peu d’eau de mer, pour en avoir un grain de sel ?
Cette grande loi d’attraction qui suspend le monde à sa
place, l’use et le ronge dans un désir sans fin ; chaque
planète charrie ses misères en gémissant sur son essieu ;
elles s’appellent d’un bout du ciel à l’autre, et, inquiètes
du repos, cherchent qui s’arrêtera la première. Dieu
les retient ; elles accomplissent assidûment et éternellement
leur labeur vide et inutile ; elles tournent, elles
souffrent, elles brûlent, elles s’éteignent et s’allument ;
elles descendent et remontent ; elles se suivent et s’évitent,
elles s’enlacent comme des anneaux ; elles portent
à leur surface des milliers d’êtres renouvelés sans cesse ;
ces êtres s’agitent, se croisent aussi, se serrent une
heure les uns contre les autres, puis tombent, et d’autres
se lèvent ; là où la vie manque, elle accourt ; là où l’air sent le vide, il se précipite ; pas un désordre, tout
est réglé, marqué, écrit en lignes d’or et en paraboles
de feu ; tout marche au son de la musique céleste sur
des sentiers impitoyables, et pour toujours ; et tout
cela n’est rien ! Et nous, pauvres rêves sans nom, pâles
et douloureuses apparences, imperceptibles éphémères,
nous qu’on anime d’un souffle d’une seconde
pour que la mort puisse exister, nous nous épuisons
de fatigue pour nous prouver que nous jouons un
rôle et que je ne sais quoi s’aperçoit de nous. Nous
hésitons à nous tirer sur la poitrine un petit instrument
de fer, et à nous faire sauter la tête avec un
haussement d’épaules ; il semble que, si nous nous
tuons, le chaos va se rétablir ; nous avons écrit et rédigé
les lois divines et humaines et nous avons peur
de nos catéchismes ; nous souffrons trente ans sans
murmurer, et nous croyons que nous luttons ; enfin
la souffrance est la plus forte, nous envoyons une
pincée de poudre dans le sanctuaire de l’intelligence,
et il pousse une fleur sur notre tombeau.
Comme j’achevais ces paroles, j’avais approché le
couteau que je tenais de la poitrine de Brigitte. Je
n’étais plus maître de moi, et je ne sais, dans mon
délire, ce qui en serait arrivé ; je rejetai le drap pour
découvrir le cœur, et j’aperçus entre les deux seins
blancs un petit crucifix d’ébène.
Je reculai, frappé de crainte ; ma main s’ouvrit, et
l’arme tomba. C’était la tante de Brigitte qui lui avait, au lit de mort, donné ce petit crucifix. Je ne me souvenais
pourtant pas de le lui avoir jamais vu ; sans doute,
au moment de partir, elle l’avait suspendu à son cou,
comme une relique préservatrice des dangers du voyage.
Je joignis les mains tout à coup et me sentis fléchir vers
la terre. — Seigneur mon Dieu ! dis-je en tremblant,
Seigneur mon Dieu, vous étiez là !
Que ceux qui ne croient pas au Christ lisent cette
page ; je n’y croyais pas non plus. Ni au collège, ni
enfant, ni homme, je n’avais hanté les églises ; ma religion,
si j’en avais une, n’avait ni rite ni symbole, et je
ne croyais qu’à un Dieu sans forme, sans culte et sans
révélation. Empoisonné, dès l’adolescence, de tous les
écrits du dernier siècle, j’y avais sucé de bonne heure
le lait stérile de l’impiété. L’orgueil humain, ce dieu de
l’égoïste, fermait ma bouche à la prière, tandis que mon
âme effrayée se réfugiait dans l’espoir du néant. J’étais
comme ivre et insensé quand je vis le Christ sur le sein
de Brigitte ; mais bien que n’y croyant pas moi-même,
je reculai, sachant qu’elle y croyait. Ce ne fut pas une
terreur vaine qui, en ce moment, m’arrêta la main.
Qui me voyait ? j’étais seul, la nuit. S’agissait-il des préjugés
du monde ? qui m’empêchait d’écarter de mes yeux
ce petit morceau de bois noir ? Je pouvais le jeter dans
les cendres, et ce fut mon arme que j’y jetai. Ah ! que
je le sentis jusqu’à l’âme, et que je le sens maintenant
encore ! quels misérables sont les hommes qui ont jamais
fait une raillerie de ce qui peut sauver un être ! Qu’importe le nom, la forme, la croyance ? tout ce qui
est bon n’est-il pas sacré ? comment ose-t-on toucher
à Dieu ?
Comme, à un regard du soleil, la neige descend des
montagnes, et, du glacier qui menaçait le ciel, fait un
ruisseau dans la vallée ; ainsi descendait dans mon cœur
une source qui s’épanchait. Le repentir est un pur
encens ; il s’exhalait de toute ma souffrance. Quoique
j’eusse presque commis un crime, dès que ma main fut
désarmée, je sentis mon cœur innocent. Un seul instant
m’avait rendu le calme, la force et la raison ; je m’avançai
de nouveau vers l’alcôve ; je m’inclinai sur mon
idole, et je baisai son crucifix.
— Dors en paix, lui dis-je, Dieu veille sur toi ! Pendant
qu’un rêve te faisait sourire, tu viens d’échapper
au plus grand danger que tu aies couru de ta vie. Mais
la main qui t’a menacée ne fera de mal à personne ; j’en
jure par ton Christ lui-même, je ne tuerai ni toi ni moi.
Je suis un fou, un insensé, un enfant qui s’est cru un
homme. Dieu soit loué ! tu es jeune et vivante, et tu es
belle, et tu m’oublieras. Tu guériras du mal que je t’ai
fait, si tu ne peux le pardonner. Dors en paix jusqu’au
jour, Brigitte, et décide alors de notre destin ; quel que
soit l’arrêt que tu prononces, je m’y soumettrai sans
murmure. Et toi, Jésus, qui l’as sauvée, pardonne-moi,
ne le lui dis pas. Je suis né dans un siècle impie, et
j’ai beaucoup à expier. Pauvre fils de Dieu qu’on oublie,
on ne m’a pas appris à t’aimer. Je ne t’ai jamais cherché dans les temples ; mais, grâce au ciel, là où je
te trouve, je n’ai pas encore appris à ne pas trembler.
Une fois avant de mourir, je t’aurai du moins baisé de
mes lèvres sur un cœur qui est plein de toi. Protège-le
tant qu’il respirera ; restes-y, sainte sauvegarde ; souviens-toi
qu’un infortuné n’a pas osé mourir de sa douleur
en te voyant cloué sur ta croix ; impie, tu l’as
sauvé du mal ; s’il avait cru, tu l’aurais consolé. Pardonne
à ceux qui l’ont fait incrédule, puisque tu l’as
fait repentant ; pardonne à tous ceux qui blasphèment !
ils ne t’ont jamais vu, sans doute, lorsqu’ils étaient au
désespoir. Les joies humaines sont railleuses, elles dédaignent
sans pitié ; ô Christ ! les heureux de ce monde
pensent n’avoir jamais besoin de toi ; pardonne : quand
leur orgueil t’outrage, leurs larmes les baptisent tôt ou
tard ; plains-les de se croire à l’abri des tempêtes, et
d’avoir besoin, pour venir à toi, des leçons sévères du
malheur. Notre sagesse et notre scepticisme sont dans
nos mains de grands hochets d’enfants ; pardonne-nous
de rêver que nous sommes impies, toi qui souriais au
Golgotha. De toutes nos misères d’une heure, la pire
est pour nos vanités qu’elles essaient de t’oublier. Mais,
tu le vois, ce ne sont que des ombres, qu’un regard de
toi fait tomber. Toi-même, n’as-tu pas été homme ?
C’est la douleur qui t’a fait Dieu ; c’est un instrument
de supplice qui t’a servi à monter au ciel, et qui t’a
porté les bras ouverts au sein de ton père glorieux ; et
nous, c’est aussi la douleur qui nous conduit à toi comme elle t’a amené à ton père ; nous ne venons que
couronnés d’épines nous incliner devant ton image ;
nous ne touchons à tes pieds sanglants qu’avec des
mains ensanglantées, et tu as souffert le martyre pour
être aimé des malheureux.
Les premiers rayons de l’aurore commençaient à
paraître ; tout s’éveillait peu à peu, et l’air s’emplissait
de bruits lointains et confus. Faible et épuisé de fatigue,
j’allais quitter Brigitte pour prendre un peu de repos.
Comme je sortais, une robe jetée sur un fauteuil glissa
à terre près de moi, et il en tomba un papier plié. Je
le ramassai : c’était une lettre, et je reconnus la main
de Brigitte. L’enveloppe n’était pas cachetée ; je l’ouvris
et lus ce qui suit :
« 25 décembre 18..
« Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai loin de
vous, et peut-être ne la recevrez-vous jamais. Ma destinée
est liée à celle d’un homme à qui j’ai tout sacrifié ;
vivre sans moi lui est impossible, et je vais essayer de
mourir pour lui. Je vous aime, adieu, plaignez-nous. »
Je retournai le papier après l’avoir lu, et je vis sur
l’adresse : « À M. Henri Smith, à N***, poste restante. »