CHAPITRE V
Effroyable levier que la pensée humaine ! c’est notre défense et notre sauvegarde, le plus beau présent que Dieu nous ait fait. Elle est à nous et nous obéit ; nous la pouvons lancer dans l’espace, et une fois hors de ce faible crâne, c’en est fait, nous n’en répondons plus.
Tandis que, du jour au lendemain, je remettais sans cesse ce départ, je perdais la force et le sommeil, et peu à peu, sans que je m’en aperçusse, toute la vie m’abandonnait. Lorsque je m’asseyais à table, je me sentais un mortel dégoût ; la nuit, ces deux pâles visages, celui de Smith et de ma maîtresse, que j’observais tant que durait le jour, me poursuivaient dans des rêves affreux. Lorsqu’ils allaient le soir au spectacle, je refusais d’y aller avec eux ; puis je m’y rendais de mon côté, je me cachais dans le parterre, et, de là, je les regardais. Je feignais d’avoir affaire dans la chambre voisine, et j’y restais une heure à les écouter. Tantôt l’idée de chercher querelle à Smith et de le forcer à se battre avec moi me saisissait avec violence ; je lui tournais le dos pendant qu’il me parlait, puis je le voyais, d’un air de surprise, venir à moi en me tendant la main ; tantôt, quand j’étais seul la nuit et que tout dormait dans la maison, je me sentais la tentation d’aller au secrétaire de Brigitte et de lui enlever ses papiers. Je fus obligé une fois de sortir pour y résister. Que puis-je dire ? je voulais un jour les menacer, un couteau à la main, de les tuer s’ils ne me disaient par quelle raison ils étaient si tristes ; un autre jour, c’était contre moi que je voulais tourner ma fureur. Avec quelle honte je l’écris ! Et qui m’aurait demandé au fond ce qui me faisait agir ainsi, je n’aurais su lui répondre.
Voir, savoir, douter, fureter, m’inquiéter et me rendre misérable, passer les jours l’oreille au guet et la nuit me noyer de larmes, me répéter que j’en mourrais de douleur et croire que j’en avais sujet, sentir l’isolement et la faiblesse déraciner l’espoir dans mon cœur, m’imaginer que j’épiais, tandis que je n’écoutais dans l’ombre que le battement de mon pouls fiévreux ; rebattre sans fin ces phrases plates qui courent partout : « La vie est un songe », « Il n’y a rien de stable ici-bas » ; maudire enfin, blasphémer Dieu en moi, par ma misère et mon caprice : voilà quelle était ma jouissance, la chère occupation pour laquelle je renonçais à l’amour, à l’air du ciel, à la liberté !
Éternel Dieu, la liberté ! oui, il y avait de certains moments où, malgré tout, j’y pensais encore. Au milieu de tant de démence, de bizarrerie et de stupidité, il y avait en moi des bondissements qui m’enlevaient tout à coup à moi-même. C’était une bouffée d’air qui me frappait le visage quand je sortais de mon cachot ; c’était une page d’un livre que je lisais, quand toutefois il m’arrivait d’en prendre d’autres que ceux de ces sycophantes modernes qu’on appelle des pamphlétaires, et à qui on devrait défendre, par simple mesure de salubrité publique, de dépecer et de philosophailler. Puisque je parle de ces bons moments, ils furent si rares que j’en veux citer un. Je lisais un soir les Mémoires de Constant ; j’y trouve les dix lignes suivantes :
« Salsdorf, chirurgien saxon attaché au prince Christian, eut à la bataille de Wagram la jambe cassée par un obus. Il était couché sur la poussière, presque sans vie. À quinze pas de lui, Amédée de Kerbourg, aide de camp (j’ai oublié de qui), froissé à la poitrine par un boulet, tombe et vomit le sang. Salsdorf voit que, si ce jeune homme n’est secouru, il va mourir d’une apoplexie ; il recueille ses forces, se traîne en rampant jusqu’à lui, le saigne, et lui sauve la vie. Au sortir de là, Salsdorf mourut à Vienne, quatre jours après l’amputation. »
Quand je lus ces mots, je jetai le livre et je fondis en larmes. Je ne regrette pas celles-là, elles me valurent une bonne journée ; car je ne fis que parler de Salsdorf, et ne me souciai de quoi que ce soit. Je ne pensai pas, à coup sûr, à soupçonner personne ce jour-là. Pauvre rêveur ! devais-je alors me souvenir que j’avais été bon ? À quoi cela me servait-il ? À tendre au ciel des bras désolés, à me demander pourquoi j’étais au monde, et à chercher autour de moi s’il ne tomberait pas aussi quelque obus qui me délivrât pour l’éternité. Hélas ! ce n’en était que l’éclair qui traversait un instant ma nuit.
Comme ces derviches insensés qui trouvent l’extase dans le vertige, quand la pensée, tournant sur elle-même, s’est épuisée à se creuser, lasse d’un travail inutile, elle s’arrête épouvantée. Il semble que l’homme soit vide, et qu’à force de descendre en lui, il arrive à la dernière marche d’une spirale. Là, comme au sommet des montagnes, comme au fond des mines, l’air manque et Dieu défend d’aller plus loin. Alors, frappé d’un froid mortel, le cœur, comme altéré d’oubli, voudrait s’élancer au dehors pour renaître ; il redemande la vie à ceux qui l’environnent, il aspire l’air ardemment, mais il ne trouve autour de lui que ses propres chimères, qu’il vient d’animer de la force qui lui manque, et qui, créées par lui, l’entourent comme des spectres sans pitié.
Il n’était pas possible que les choses continuassent longtemps ainsi. Fatigué de l’incertitude, je résolus de tenter une épreuve pour découvrir la vérité.
J’allai demander des chevaux de poste pour dix heures du soir. Nous avions loué une calèche, et j’ordonnai que tout fût prêt pour l’heure indiquée. Je défendis en même temps qu’on en dît rien à madame Pierson. Smith vint dîner ; en me mettant à table, j’affectai plus de gaieté qu’à l’ordinaire, et, sans les avertir de mon dessein, je mis l’entretien sur notre voyage. J’y renoncerais, dis-je à Brigitte, si je pensais qu’elle l’eût moins à cœur ; je me trouvais si bien à Paris que je ne demandais pas mieux que d’y rester tant qu’elle le trouverait agréable. Je fis l’éloge de tous les plaisirs qu’on ne peut trouver que dans cette ville ; je parlai des bals, des théâtres, de tant d’occasions de se distraire qui s’y rencontrent à chaque pas. Bref, puisque nous étions heureux, je ne voyais pas pourquoi nous changions de place, et je ne songeais pas à partir de sitôt.
Je m’attendais qu’elle allait insister pour notre projet d’aller à Genève, et, en effet, elle n’y manqua pas. Ce ne fut pourtant qu’assez faiblement ; mais, dès qu’elle en eut dit les premiers mots, je feignis de me rendre à ses instances ; puis, détournant la conversation, je parlai de choses indifférentes, comme si tout eût été convenu.
— Et pourquoi, ajoutai-je, Smith ne viendrait-il pas avec nous ? Il est bien vrai qu’il a ici des occupations qui le retiennent, mais ne peut-il obtenir un congé ? D’ailleurs, les talents qu’il possède, et dont il ne veut pas profiter, ne doivent-ils pas lui assurer partout une existence libre et honorable ? Qu’il vienne sans façon ; la voiture est grande, et nous lui offrons une place : il faut qu’un jeune homme voie le monde, et il n’y a rien de si triste à son âge que de s’enfermer dans un cercle restreint. N’est-il pas vrai, demandai-je à Brigitte ? Allons, ma chère, que votre crédit obtienne de lui ce qu’il me refuserait peut-être. Décidez-le à nous sacrifier six semaines de son temps. Nous voyagerons de compagnie, et un tour en Suisse avec nous lui fera retrouver avec plus de plaisir son cabinet et ses travaux.
Brigitte se joignit à moi, quoiqu’elle sût bien que cette invitation n’était qu’une plaisanterie. Smith ne pouvait s’absenter de Paris sans danger de perdre sa place, et il nous répondit, non sans regret, que cette raison l’empêchait d’accepter. Cependant, j’avais fait monter une bouteille de bon vin, et, tout en continuant de le presser, moitié en riant, moitié sérieusement, nous nous étions animés tous trois. Après dîner, je sortis un quart d’heure pour m’assurer que mes ordres étaient suivis ; puis, je rentrai d’un air joyeux, et, m’asseyant au piano, je proposai de faire de la musique. — Passons ici notre soirée, leur dis-je ; si vous m’en croyez, n’allons pas au spectacle ; je ne suis pas capable de vous aider, mais je le suis de vous entendre. Nous ferons jouer Smith s’il s’ennuie, et le temps passera plus vite qu’ailleurs.
Brigitte ne se fit pas prier, elle chanta de bonne grâce ; Smith l’accompagnait sur son violoncelle. On avait apporté de quoi faire du punch, et bientôt la flamme du rhum brûlant nous égaya de sa clarté. Le piano fut quitté pour la table ; on y revint ; nous prîmes des cartes ; tout se passa comme je voulais, et il ne fut question que de se divertir.
J’avais les yeux fixés sur la pendule, et j’attendais impatiemment que l’aiguille marquât dix heures. L’inquiétude me dévorait, mais j’eus la force de n’en rien laisser voir. Enfin arriva le moment fixé ; j’entendis le fouet du postillon et les chevaux entrer dans la cour. Brigitte était assise près de moi ; je lui pris la main et lui demandai si elle était prête à partir. Elle me regarda avec surprise, croyant sans doute que je voulais rire. Je lui dis qu’à dîner elle m’avait paru si bien décidée que je n’avais pas hésité à faire venir des chevaux, et que c’était pour en demander que j’étais sorti. Au même instant entra le garçon de l’hôtel, qui venait annoncer que les paquets étaient sur la voiture et qu’on n’attendait plus que nous.
— Est-ce sérieux ? demanda Brigitte ; vous voulez partir cette nuit ?
— Pourquoi pas, répondis-je, puisque nous sommes d’accord ensemble que nous devons quitter Paris ?
— Quoi ! maintenant ? à l’instant même ?
— Sans doute ; n’y a-t-il pas un mois que tout est prêt ? Vous voyez qu’on n’a eu que la peine de lier nos malles sur la calèche ; du moment qu’il est décidé que nous ne restons pas ici, le plus tôt fait n’est-il pas le meilleur ? Je suis d’avis qu’il faut tout faire ainsi et ne rien remettre au lendemain. Vous êtes ce soir d’humeur voyageuse, et je me hâte d’en profiter. Pourquoi attendre et différer sans cesse ? Je ne saurais supporter cette vie. Vous voulez partir, n’est-il pas vrai ? Eh bien ! partons, il ne tient plus qu’à vous.
Il y eut un moment de profond silence. Brigitte alla à la fenêtre et vit qu’en effet on avait attelé. D’ailleurs, au ton dont je parlais, il ne pouvait lui rester aucun doute, et quelque prompte que dût lui paraître cette résolution, c’était d’elle qu’elle venait. Elle ne pouvait se dédire de ses propres paroles ni prétexter de motif de retard. Sa détermination fut prise aussitôt ; elle fit d’abord quelques questions, comme pour s’assurer que tout fût en ordre ; voyant qu’on n’avait rien omis, elle chercha de côté et d’autre. Elle prit son châle et son chapeau, puis les posa, puis chercha encore. — Je suis prête, dit-elle, me voilà ; nous partons donc ? nous allons partir ? Elle prit une lumière, visita ma chambre, la sienne, ouvrit les coffres et les armoires. Elle demandait la clef de son secrétaire, qu’elle avait perdue, disait-elle. Où pouvait être cette clef ? elle l’avait tenue, il y avait une heure. — Allons ! allons ! je suis prête, répétait-elle avec une agitation extrême, partons, Octave, descendons. En disant cela, elle cherchait toujours, et vint enfin se rasseoir près de nous.
J’étais resté sur le canapé et regardais Smith debout devant moi. Il n’avait pas changé de contenance et ne semblait ni troublé ni surpris ; mais deux gouttes de sueur lui coulaient sur les tempes, et j’entendis craquer dans ses doigts un jeton d’ivoire qu’il tenait et dont les morceaux tombèrent à terre. Il nous tendit ses deux mains à la fois. — Un bon voyage, mes amis, dit-il.
Nouveau silence ; je l’observais toujours et j’attendais qu’il ajoutât un mot. — S’il y a ici un secret, pensai-je, quand le saurai-je, si ce n’est en ce moment ? ils doivent l’avoir tous deux sur les lèvres. Qu’il en sorte l’ombre, et je la saisirai.
— Mon cher Octave, dit Brigitte, où comptez-vous que nous nous arrêterons ? Vous nous écrirez, n’est-ce pas, Henri ? vous n’oublierez pas ma famille, et ce que vous pourrez pour moi, vous le ferez ?
Il répondit d’une voix émue, mais avec un calme apparent, qu’il s’engageait de tout son cœur à la servir et qu’il y ferait ses efforts. — Je ne puis, dit-il, répondre de rien, et, sur les lettres que vous avez reçues, il y a bien peu d’espérance. Mais ce ne sera pas de ma faute si, malgré tout, je ne puis bientôt vous envoyer quelque heureuse nouvelle. Comptez sur moi, je vous suis dévoué.
Après nous avoir adressé encore quelques paroles obligeantes, il se disposait à sortir. Je me levai et le devançai ; je voulus une dernière fois les laisser encore un moment ensemble, et, aussitôt que j’eus fermé la porte derrière moi, dans toute la rage de la jalousie déçue, je collai mon front sur la serrure.
— Quand vous reverrai-je ? demanda-t-il.
— Jamais, répondit Brigitte ; adieu, Henri. Elle lui tendit la main. Il s’inclina, la porta à ses lèvres, et je n’eus que le temps de me jeter en arrière dans l’obscurité. Il passa sans me voir et sortit.
Demeuré seul avec Brigitte, je me sentis le cœur désolé. Elle m’attendait, son manteau sous le bras, et l’émotion qu’elle éprouvait était trop claire pour s’y méprendre. Elle avait trouvé la clef qu’elle cherchait, et son secrétaire était ouvert. Je retournai m’asseoir près de la cheminée.
— Écoutez, lui dis-je sans oser la regarder, j’ai été si coupable envers vous que je dois attendre et souffrir sans avoir le droit de me plaindre. Le changement qui s’est fait en vous m’a jeté dans un tel désespoir que je n’ai pu m’empêcher de vous en demander la raison ; mais aujourd’hui je ne vous la demande plus. Vous en coûte-t-il de partir ? dites-le moi ; je me résignerai.
— Partons, partons ! répondit-elle.
— Comme vous voudrez ; mais soyez franche. Quel que soit le coup que je reçoive, je ne dois pas même demander d’où il vient ; je m’y soumettrai sans murmure. Mais si je dois vous perdre jamais, ne me rendez pas l’espérance, car, Dieu le sait ! je n’y survivrais pas.
Elle se retourna précipitamment. — Parlez-moi, dit-elle, de votre amour, ne me parlez pas de votre douleur.
— Eh bien ! je t’aime plus que ma vie. Auprès de mon amour, ma douleur n’est qu’un rêve. Viens avec moi au bout du monde : ou je mourrai, ou je vivrai par toi.
En prononçant ces mots, je fis un pas vers elle, et je la vis pâlir et reculer. Elle faisait un vain effort pour forcer à sourire ses lèvres contractées, et, se baissant sur le secrétaire : — Un instant, dit-elle, un instant encore ; j’ai quelques papiers à brûler. Elle me montra les lettres de N***, les déchira et les jeta au feu ; elle en prit d’autres, qu’elle relut et qu’elle étala sur la table. C’étaient des mémoires de ses marchands, et il y en avait dans le nombre qui n’étaient pas encore payés. Tout en les examinant, elle commença à parler avec volubilité, les joues ardentes comme dans la fièvre. Elle me demandait pardon de son silence obstiné et de sa conduite depuis notre arrivée. Elle me témoignait plus de tendresse, plus de confiance que jamais. Elle frappait des mains en riant et se promettait le plus charmant voyage ; enfin elle était tout amour, ou du moins tout semblant d’amour. Je ne puis dire combien je souffrais de cette joie factice ; il y avait, dans cette douleur qui se démentait ainsi elle-même, une tristesse plus affreuse que les larmes et plus amère que les reproches. Je l’eusse mieux aimée froide et indifférente que s’excitant ainsi pour se vaincre ; il me semblait voir une parodie de nos moments les plus heureux. C’étaient les mêmes paroles, la même femme, les mêmes caresses, et ce qui, quinze jours auparavant, m’enivrait d’amour et de bonheur, répété ainsi, me faisait horreur.
— Brigitte, lui dis-je tout à coup, quel mystère me cachez-vous donc ? Si vous m’aimez, quelle comédie horrible jouez-vous donc ainsi devant moi ?
— Moi ! dit-elle presque offensée. Qui vous fait croire que je la joue ?
— Qui me le fait croire ? Dites-moi, ma chère, que vous avez la mort dans l’âme et que vous souffrez le martyre. Voilà mes bras prêts à vous recevoir ; appuyez-y la tête et pleurez. Alors je vous emmènerai peut-être ; mais, en vérité, pas ainsi.
— Partons, partons ! répéta-t-elle encore.
— Non, sur mon âme ! non, pas à présent ; non, tant qu’il y a entre nous un mensonge ou un masque. J’aime mieux le malheur que cette gaieté-là. Elle resta muette, consternée de voir que je ne me trompais pas à ses paroles et que je la devinais malgré ses efforts.
— Pourquoi nous abuser ? continuai-je, suis-je donc si bas dans votre estime que vous puissiez feindre devant moi ? Ce malheureux et triste voyage, vous y croyez-vous donc condamnée ? Suis-je un tyran, un maître absolu ? suis-je un bourreau qui vous traîne au supplice ? Que craignez-vous donc de ma colère pour en venir à de pareils détours ? Quelle terreur vous fait mentir ainsi ?
— Vous avez tort, répondit-elle ; je vous en prie, pas un mot de plus.
— Pourquoi donc si peu de sincérité ? Si je ne suis pas votre confident, ne puis-je du moins être traité en ami ? Si je ne puis savoir d’où viennent vos larmes, ne puis-je du moins les voir couler ? N’avez-vous pas même cette confiance de croire que je respecte vos chagrins ? Qu’ai-je fait pour les ignorer ? Ne saurait-on y trouver de remède ?
— Non, disait-elle, vous avez tort ; vous ferez votre malheur et le mien si vous me pressez davantage. N’est-ce pas assez que nous partions ?
— Et comment voulez-vous que je parte, lorsqu’il suffit de vous regarder pour voir que ce voyage vous répugne, que vous venez à contre-cœur, que vous vous en repentez déjà ? Qu’est-ce donc, grand Dieu ! et que me cachez-vous ? à quoi bon jouer avec les paroles quand la pensée est aussi claire que cette glace que voilà ? Ne serais-je pas le dernier des hommes d’accepter ainsi sans murmure ce que vous me donnez avec tant de regret ? Comment cependant le refuserais-je ? Que puis-je faire, si vous ne parlez pas ?
— Non, je ne vous suis pas à contre-cœur ; vous vous trompez ; je vous aime, Octave ; cessez de me tourmenter ainsi.
Elle mit tant de douceur dans ces paroles que je me jetai à ses genoux. Qui eût résisté à son regard et au son divin de sa voix ? — Mon Dieu ! m’écriai-je, vous m’aimez, Brigitte ? ma chère maîtresse, vous m’aimez ?
— Oui, je vous aime, oui, je vous appartiens ; faites de moi ce que vous voudrez. Je vous suivrai ; partons ensemble ; venez, Octave, on nous attend.
— Elle serrait ma main dans les siennes et me donna un baiser sur le front. — Oui, il le faut, murmura-t-elle ; oui, je le veux, jusqu’au dernier soupir.
— Il le faut ? me dis-je à moi-même. Je me levai. Il ne restait plus sur la table qu’une seule feuille de papier que Brigitte parcourait des yeux. Elle la prit, la retourna, puis la laissa tomber à terre. — Est-ce tout ? demandai-je.
— Oui, c’est tout.
Lorsque j’avais fait venir les chevaux, ce n’avait pas été avec la pensée que nous partirions en effet. Je ne voulais que faire une tentative ; mais, par la force même des choses, elle était devenue véritable. J’ouvris la porte. — Il le faut ! me disais-je ; il le faut ! répétai-je tout haut. Que veut dire ce mot, Brigitte ? Qu’y a-t-il donc que j’ignore ici ? Expliquez-vous, sinon je reste. Pourquoi faut-il que vous m’aimiez ?
Elle tomba sur le canapé et se tordit les mains de douleur. — Ah ! malheureux ! malheureux ! dit-elle, tu ne sauras jamais aimer !
— Eh bien ! peut-être, oui, je le crois ; mais, devant Dieu ! je sais souffrir. Il faut que vous m’aimiez, n’est-ce pas ? eh bien ! il faut aussi me répondre. Quand je devrais vous perdre à jamais, que ces murs devraient crouler sur ma tête, je ne sortirai pas d’ici que je ne sache quel est ce mystère qui me torture depuis un mois. Vous parlerez, ou je vous quitte. Que je sois un fou, un furieux, que je gâte à plaisir ma vie, que je vous demande ce que peut-être je devrais feindre de vouloir ignorer, qu’une explication entre nous doive détruire notre bonheur et élever désormais devant moi une barrière insurmontable, que, par là, je rende impossible ce départ même que j’ai tant souhaité ; quoi qu’il puisse nous en coûter à vous et à moi, vous parlerez, ou je renonce à tout.
— Non ! non ! je ne parlerai pas.
— Vous parlerez. Croyez-vous par hasard que je sois dupe de vos mensonges ? Quand je vous vois, du soir au lendemain, plus différente de vous-même que le jour ne l’est de la nuit, croyez-vous donc que je m’y trompe ? Quand vous me donnez pour raison je ne sais quelles lettres qui ne valent seulement pas la peine qu’on les lise, vous imaginez-vous que je me contente du premier prétexte venu, parce qu’il vous plaît de n’en pas chercher d’autre ? Votre visage est-il de plâtre, pour qu’il soit si difficile d’y voir ce qui se passe dans votre cœur ? Quelle opinion avez-vous donc de moi ? Je ne m’abuse pas autant qu’on le pense, et prenez garde qu’à défaut de paroles, votre silence ne m’apprenne ce que vous cachez si obstinément.
— Que voulez-vous que je vous cache ?
— Ce que je veux ? vous me le demandez ? Est-ce pour me braver en face que vous me faites cette question ? Est-ce pour me pousser à bout et vous débarrasser de moi ? Oui, à coup sûr, l’orgueil offensé est là, qui attend que j’éclate. Si je m’expliquais franchement, vous auriez à votre service toute l’hypocrisie féminine ; vous attendez que je vous accuse, afin de me répondre qu’une femme comme vous ne descend pas à se justifier. Dans quels regards de fierté dédaigneuse ne savent pas s’envelopper les plus coupables et les plus perfides ! Votre grande arme est le silence, ce n’est pas d’hier que je le sais. Vous ne voulez qu’être insultée, vous vous taisez jusqu’à ce qu’on y vienne ; allez ! allez ! luttez avec mon cœur : là où bat le vôtre, vous le trouverez ; mais ne luttez pas avec ma tête : elle est plus dure que le fer, et elle en sait aussi long que vous.
— Pauvre garçon, murmura Brigitte, vous ne voulez donc pas partir ?
— Non ! je ne pars qu’avec ma maîtresse, et vous ne l’êtes pas maintenant. J’ai assez lutté, j’ai assez souffert, je me suis assez dévoré le cœur. Il est temps que le jour se lève ; j’ai assez vécu dans la nuit. Oui ou non, voulez-vous répondre ?
— Non.
— Comme il vous plaira ; j’attendrai.
J’allai m’asseoir à l’autre bout de la chambre, déterminé à ne pas me lever que je n’eusse appris ce que je voulais savoir. Elle paraissait réfléchir et marchait lentement devant moi.
Je la suivais d’un œil avide, et le silence qu’elle gardait augmentait par degrés ma colère. Je ne voulais pas qu’elle s’en aperçût, et ne savais quel parti prendre. J’ouvris la fenêtre. — Qu’on dételle les chevaux, criai-je, et qu’on les paie. Je ne partirai pas ce soir.
— Pauvre malheureux ! dit Brigitte. Je refermai tranquillement la fenêtre et me rassis sans avoir l’air d’entendre ; mais je me sentais une telle rage que je n’y pouvais résister. Ce froid silence, cette force négative m’exaspéraient au dernier point. J’aurais été réellement trompé, et sûr de la trahison d’une femme aimée, que je n’aurais rien éprouvé de pire. Dès que je me fus condamné moi-même à rester encore à Paris, je me dis qu’à tout prix il fallait que Brigitte parlât ; je cherchais en vain dans ma tête un moyen de l’y obliger, mais, pour le trouver à l’instant même, j’aurais donné tout ce que je possédais. Que faire ? que dire ? elle était là, tranquille, me regardant avec tristesse. J’entendis dételer les chevaux ; ils s’en allèrent au petit trot, et le bruit de leurs grelots se perdit bientôt dans les rues. Je n’avais qu’à me retourner pour qu’ils revinssent, et il me semblait cependant que leur départ était irrévocable. Je poussai le verrou de la porte ; je ne sais quoi me disait à l’oreille : Te voilà seul, face à face avec l’être qui doit te donner la vie ou la mort.
Tandis que, perdu dans mes pensées, je m’efforçais d’inventer un biais qui pût me mener à la vérité, je me souvins d’un roman de Diderot, où une femme, jalouse de son amant, s’avise, pour éclaircir ses doutes, d’un moyen assez singulier. Elle lui dit qu’elle ne l’aime plus, et lui annonce qu’elle va le quitter. Le marquis des Arcis (c’était le nom de l’amant) donne dans le piège et avoue que lui-même est lassé de son amour. Cette scène bizarre, que j’avais lue trop jeune, m’avait frappé comme un tour d’adresse, et le souvenir que j’en avais gardé me fit sourire en ce moment. — Qui sait ? me dis-je ; si j’en faisais autant, Brigitte s’y tromperait peut-être et m’apprendrait quel est son secret.
D’une colère furieuse je passai tout à coup à des idées de ruse et de rouerie. Était-il donc si difficile de faire parler une femme malgré elle ? Cette femme était ma maîtresse ; j’étais bien faible si je n’y parvenais. Je me renversai sur le sofa d’un air libre et indifférent. — Eh bien ! ma chère, dis-je gaiement, nous ne sommes donc pas au jour des confidences ?
Elle me regarda d’un air étonné.
— Eh, mon Dieu ! oui, continuai-je, il faut pourtant qu’un jour ou l’autre nous en venions à nos vérités. Tenez, pour vous donner l’exemple, j’ai quelque envie de commencer : cela vous rendra confiante, et il n’y a rien de tel que de s’entendre entre amis.
Sans doute qu’en parlant ainsi, mon visage me trahissait ; Brigitte ne semblait pas m’entendre et continuait de se promener.
— Savez-vous bien, lui dis-je, qu’après tout voilà six mois que nous sommes ensemble ? Le genre de vie que nous menons n’a rien qui ressemble à ce dont on peut rire. Vous êtes jeune, je le suis aussi ; s’il arrivait que le tête-à-tête cessât d’être de votre goût, seriez-vous femme à me le dire ? En vérité, si cela était, je vous l’avouerais franchement. Et pourquoi pas ? est-ce un crime d’aimer ? ce ne peut donc pas être un crime de moins aimer, ou de n’aimer plus. Qu’y aurait-il d’étonnant qu’à notre âge on eût besoin de changement ?
Elle s’arrêta. — À notre âge ! dit-elle. Est-ce que c’est à moi que vous vous adressez ? Quelle comédie jouez-vous aussi ?
Le sang me monta au visage. Je lui saisis la main.
— Assieds-toi là, lui dis-je, et écoute-moi.
— À quoi bon ? ce n’est pas vous qui parlez.
J’étais honteux de ma propre feinte, et j’y renonçai.
— Écoutez-moi, répétai-je avec force, et venez, je vous en supplie, vous asseoir ici près de moi. Si vous voulez garder le silence, faites-moi du moins la grâce de m’entendre.
— J’écoute ; qu’avez-vous à me dire ?
— Si on me disait aujourd’hui : Vous êtes un lâche ; j’ai vingt-deux ans et je me suis déjà battu ; ma vie entière, mon cœur se révolteraient. N’aurais-je pas en moi la conscience de ce que je suis ? Il faudrait pourtant aller sur le pré, il faudrait que je me misse vis-à-vis du premier venu, il faudrait jouer ma vie contre la sienne ; pourquoi ? Pour prouver que je ne suis pas un lâche ; sans quoi, le monde le croirait. Cette seule parole demande cette réponse, toutes les fois qu’on l’a prononcée, et n’importe qui.
— C’est vrai ; où voulez-vous en venir ?
Les femmes ne se battent pas ; mais, telle que la société est faite, il n’y a pourtant aucun être, de tel sexe qu’il soit, qui ne doive, à certains moments de sa vie, fût-elle réglée comme une horloge, solide comme le fer, voir tout mis en question. Réfléchissez ; qui voyez-vous échapper à cette loi ? quelques personnes peut-être ; mais voyez ce qui en arrive : si c’est un homme, le déshonneur ; si c’est une femme, quoi ? l’oubli. Tout être qui vit de la vie véritable doit, par cela même, faire preuve qu’il vit. Il y a donc pour une femme comme pour un homme telle occasion où elle est attaquée. Si elle est brave, elle se lève, fait acte de présence, et se rassoit. Un coup d’épée ne prouve rien pour elle. Non seulement il faut qu’elle se défende, mais qu’elle forge elle-même ses armes. On la soupçonne ; qui ? un indifférent ? Elle peut et doit le mépriser. Est-ce son amant ? l’aime-t-elle, cet amant ? Si elle l’aime, c’est là sa vie ; elle ne peut pas le mépriser.
— Sa seule réponse est le silence.
— Vous vous trompez : l’amant qui la soupçonne offense par là sa vie entière, je le sais ; ce qui répond pour elle, n’est-ce pas ? ce sont ses larmes, sa conduite passée, son dévouement et sa patience. Qu’arrivera-t-il si elle se tait ? Que son amant la perdra par sa faute, et que le temps la justifiera. N’est-ce pas là votre pensée ?
— Peut-être ; le silence avant tout.
— Peut-être, dites-vous ? assurément je vous perdrai si vous ne me répondez pas ; mon parti est pris, je pars seul.
— Eh bien ! Octave…
— Eh bien ! m’écriai-je ; le temps donc vous justifiera ? Achevez ; à cela du moins dites oui ou non.
— Oui, je l’espère.
— Vous l’espérez ! voilà ce que je vous prie de vous demander sincèrement. C’est la dernière fois sans doute que vous en aurez l’occasion devant moi. Vous me dites que vous m’aimez, et je le crois. Je vous soupçonne ; votre intention est-elle que je parte et que le temps vous justifie ?
— Et de quoi me soupçonnez-vous ?
— Je ne voulais pas vous le dire, car je vois que c’est inutile. Mais après tout, misère pour misère, à votre loisir ; j’aime autant celle-là. Vous me trompez ; vous en aimez un autre, voilà votre secret et le mien.
— Qui donc ? qui donc ? demanda-t-elle.
— Smith.
Elle me posa sa main sur les lèvres et se détourna. Je n’en pus dire davantage ; nous restâmes tous deux pensifs, les yeux fixés à terre.
— Écoutez-moi, dit-elle avec effort. J’ai beaucoup souffert, et je prends le ciel à témoin que je donnerais ma vie pour vous. Tant qu’il me restera au monde la plus faible lueur d’espérance, je serai prête à souffrir encore ; mais quand je devrais exciter de nouveau votre colère en vous disant que je suis femme, je le suis pourtant, mon ami. Il ne faut pas aller trop avant, ni plus loin que la force humaine. Je ne répondrai jamais là-dessus. Tout ce que je puis en cet instant, c’est de me mettre une dernière fois à genoux et de vous supplier encore de partir.
Elle s’inclina en disant ces mots. Je me levai.
— Bien insensé, dis-je avec amertume, bien insensé qui, une fois dans sa vie, veut obtenir la vérité d’une femme ! il n’obtiendra que le mépris, et il le mérite, en effet. La vérité ! celui-là la sait qui corrompt des femmes de chambre et qui se glisse à leur chevet à l’heure où elles parlent en rêve. Celui-là la sait qui se fait femme lui-même, et que sa bassesse initie à tout ce qui s’agite dans l’ombre ! Mais l’homme qui la demande franchement, celui qui ouvre une main loyale pour obtenir cette affreuse aumône, ce n’est pas lui qui l’aura jamais. On se tient en garde avec lui ; pour toute réponse, on hausse les épaules ; et si la patience lui échappe, on se lève dans sa vertu comme une vestale outragée, et on laisse tomber de ses lèvres le grand oracle féminin, que le soupçon détruit l’amour, et qu’on ne saurait pardonner ce à quoi l’on ne peut répondre. Ah ! juste Dieu, quelle fatigue ! quand donc finira tout cela ?
— Quand vous voudrez, dit-elle d’un ton glacé ; j’en suis aussi lasse que vous.
— À l’instant même ; je vous quitte pour jamais, et que le temps vous justifie donc. Le temps ! le temps ! ô froide amante ! souvenez-vous de cet adieu. Le temps ! et ta beauté, et ton amour, et le bonheur, où seront-ils allés ? Est-ce donc sans regret que tu me perds ainsi ? Ah ! sans doute, le jour où l’amant jaloux saura qu’il a été injuste, le jour où il verra les preuves, il comprendra quel cœur il a blessé, n’est-il pas vrai ? il pleurera sa honte ; il n’aura plus ni joie ni sommeil, il ne vivra que pour se souvenir qu’il eût pu vivre autrefois heureux. Mais, ce jour-là, sa maîtresse orgueilleuse pâlira peut-être de se voir vengée ; elle se dira : Si je l’avais fait plutôt ! Et, croyez-moi, si elle a aimé, l’orgueil ne la consolera pas.
J’avais voulu parler avec calme, mais je n’étais plus maître de moi ; à mon tour, je marchais avec agitation. Il y a de certains regards qui sont de vrais coups d’épée ; ils se croisent comme le fer : c’étaient de ceux-là que Brigitte et moi nous échangions en ce moment. Je la regardais comme un prisonnier regarde la porte d’un cachot. Pour briser le sceau qu’elle avait sur les lèvres et pour la forcer à parler, j’aurais exposé ma vie et la sienne.
— Où allez-vous ? demanda-t-elle, que voulez-vous que je vous dise ?
— Ce que vous avez dans le cœur. N’êtes-vous pas assez cruelle de me le faire répéter ainsi ?
— Et vous, et vous, s’écria-t-elle, n’êtes-vous pas plus cruel cent fois ? — Ah ! bien insensé, dites-vous, qui veut savoir la vérité ! — Folle, puis-je dire à mon tour, qui peut espérer qu’on la croie ! Vous voulez savoir mon secret, et mon secret, c’est que je vous aime. Folle que je suis ! vous en cherchez un autre. Cette pâleur qui me vient de vous, vous l’accusez, vous l’interrogez. Folle ! j’ai voulu souffrir en silence, vous consacrer ma résignation ; j’ai voulu vous cacher mes larmes ; vous les épiez comme des témoins d’un crime. Folle ! j’ai voulu traverser les mers, m’exiler de France avec vous, aller mourir, loin de tout ce qui m’a aimée, sur ce cœur qui doute de moi. Folle ! j’ai cru que la vérité avait un regard, un accent, qu’on la devinait, qu’on la respectait ! Ah ! quand j’y pense, les larmes me suffoquent. Pourquoi, s’il en devait être ainsi, m’avoir entraînée à une démarche qui troublera à jamais mon repos ? Ma tête se perd ; je ne sais où j’en suis.
Elle se pencha en pleurant sur moi. — Folle ! folle ! répétait-elle avec une voix déchirante.
Et qu’est-ce donc ? continua-t-elle, jusques à quand persévérerez-vous ? Que puis-je faire à ces soupçons sans cesse renaissants, sans cesse altérés ? Il faut, dites-vous, que je me justifie ! de quoi ? de partir, d’aimer, de mourir, de désespérer ? Et si j’affecte une gaieté forcée, cette gaieté même vous offense. Je vous sacrifie tout pour partir, et vous n’aurez pas fait une lieue que vous regarderez en arrière. Partout, toujours, quoi que je fasse, l’injure, la colère. Ah ! cher enfant, si vous saviez quel froid mortel, quelle souffrance de voir ainsi la plus simple parole du cœur accueillie par le doute et le sarcasme ! Vous vous priverez par là du seul bonheur qu’il y ait au monde : aimer avec abandon. Vous tuerez dans le cœur de ceux qui vous aiment tout sentiment délicat et élevé ; vous en viendrez à ne plus croire qu’à ce qu’il y a de plus grossier ; il ne vous restera de l’amour que ce qui est visible et se touche du doigt. Vous êtes jeune, Octave, et vous avez encore une longue vie à parcourir ; vous aurez d’autres maîtresses. Oui, comme vous dites, l’orgueil est peu de chose, et ce n’est pas lui qui me consolera ; mais Dieu veuille qu’une larme de vous me paie un jour de celles que vous me faites répandre en ce moment !
Elle se leva. — Faut-il donc le dire ? faut-il donc que vous le sachiez, que depuis six mois je ne me suis pas couchée un soir sans me répéter que tout était inutile et que vous ne guéririez jamais ; que je ne me suis pas levée un matin sans me dire qu’il fallait essayer encore ; que vous n’avez pas dit une parole que je ne sentisse que je devais vous quitter, et que vous ne m’avez pas fait une caresse que je ne sentisse que j’aimais mieux mourir ; que jour par jour, minute par minute, toujours entre la crainte et l’espoir, j’ai mille fois tenté de vaincre ou mon amour ou ma douleur ; que, dès que j’ouvrais mon cœur près de vous, vous jetiez un coup d’œil moqueur jusques au fond de mes entrailles, et que, dès que je le fermais, il me semblait y sentir un trésor que vous seul pouviez dépenser ? Vous raconterai-je ces faiblesses, et tous ces mystères qui semblent puérils à ceux qui ne les respectent pas ? que, lorsque vous me quittiez avec colère, je m’enfermais pour relire vos premières lettres ; qu’il y a une valse chérie que je n’ai jamais jouée en vain lorsque j’éprouvais trop vivement l’impatience de vous voir venir ? Ah ! malheureuse, que toutes ces larmes ignorées, que toutes ces folies si douces aux faibles te coûteront cher ! Pleure, maintenant ; ce supplice même, cette douleur n’a servi de rien.
Je voulus l’interrompre. — Laissez-moi, laissez-moi, dit-elle ; il faut qu’un jour je vous parle aussi. Voyons ; pourquoi doutez-vous de moi ? Depuis six mois, de pensée, de corps et d’âme, je n’ai appartenu qu’à vous. De quoi osez-vous me soupçonner ? Voulez-vous partir pour la Suisse ? Je suis prête, vous le voyez. Est-ce un rival que vous croyez avoir ? Envoyez-lui une lettre que je signerai et que vous mettrez à la poste. Que faisons-nous ? où allons-nous ? prenons un parti. Ne sommes-nous pas toujours ensemble ? Eh bien ! pourquoi me quittes-tu ? je ne peux pas être à la fois près et loin de toi. Il faudrait, dis-tu, pouvoir se fier à sa maîtresse ; c’est vrai. Ou l’amour est un bien, ou c’est un mal ; si c’est un bien, il faut croire en lui ; si c’est un mal, il faut s’en guérir. Tout cela, vois-tu, c’est un jeu que nous jouons ; mais notre cœur et notre vie servent d’enjeu, et c’est horrible. Veux-tu mourir ? Ce sera plus tôt fait. Qui suis-je donc pour qu’on doute de moi ?
Elle s’arrêta devant la glace. — Qui suis-je donc ? répétait-elle, qui suis-je donc ? Y pensez-vous ? regardez donc ce visage que j’ai.
Douter de toi ? s’écria-t-elle en s’adressant à sa propre image ; pauvre tête pâle, on te soupçonne ! pauvres joues maigres, pauvres yeux fatigués, on doute de vous et de vos larmes ! Eh bien ! achevez de souffrir ; que ces baisers qui vous ont desséchés vous ferment les paupières. Descends dans cette terre humide, pauvre corps vacillant qui ne te soutiens plus. Quand tu y seras, on te croira peut-être, si le doute croit à la mort. Ô triste spectre ! sur quelle rive veux-tu donc errer et gémir ? quel est ce feu qui te dévore ? Tu fais des projets de voyage, toi qui as un pied dans le tombeau ! Meurs ! Dieu t’en est témoin, tu as voulu aimer ! Ah ! quelles richesses, quelles puissances d’amour on a éveillées dans ton cœur ! Ah ! quel rêve on t’a laissé faire, et de quels poisons on t’a tuée ! Quel mal avais-tu fait pour que l’on mît en toi cette fièvre ardente qui te brûle ? Quelle fureur l’anime donc, cette créature insensée, qui te pousse du pied dans le cercueil, tandis que ses lèvres te parlent d’amour ? Que deviendras-tu donc, si tu vis encore ? N’est-il pas temps ? n’en est-ce pas assez ? Quelle preuve de ta douleur donneras-tu pour qu’on y croie, quand toi, toi-même, pauvre preuve vivante, pauvre témoin, on ne te croit pas ? À quelle torture veux-tu te soumettre que tu n’aies pas déjà usée ? par quels tourments, quels sacrifices apaiseras-tu l’avide, l’insatiable amour ? Tu ne seras qu’un objet de risée ; tu chercheras en vain sur la terre une rue déserte où ceux qui passent ne te montrent pas au doigt. Tu perdras toute honte, et jusqu’à l’apparence de cette vertu fragile qui t’a été si chère ; et l’homme pour qui tu t’aviliras sera le premier à t’en punir. Il te reprochera de vivre pour lui seul, de braver le monde pour lui, et, tandis que tes propres amis murmureront autour de toi, il cherchera dans leurs regards s’il n’aperçoit pas trop de pitié ; il t’accusera de le tromper si une main serre encore la tienne, et si, dans le désert de ta vie, tu trouves par hasard quelqu’un qui puisse te plaindre en passant. Ô Dieu ! te souvient-il d’un jour d’été où l’on a posé sur ta tête une couronne de roses blanches ? Était-ce ce front qui la portait ? Ah ! cette main qui l’a suspendue aux murailles de l’oratoire, elle n’est pas tombée en poussière comme elle ! Ô ma vallée ! ô ma vieille tante, qui dormez maintenant en paix ! ô mes tilleuls, ma petite chèvre blanche, mes braves fermiers qui m’aimiez tant ! vous souvient-il de m’avoir vue heureuse, fière, tranquille et respectée ? Qui donc a jeté sur ma route cet étranger qui veut m’en arracher ? qui donc lui a donné le droit de passer dans le sentier de mon village ? Ah ! malheureuse, pourquoi t’es-tu retournée le premier jour qu’il t’y a suivie ? pourquoi l’as-tu accueilli comme un frère ; pourquoi as-tu ouvert ta porte et lui as-tu tendu la main ? Octave, Octave, pourquoi m’as-tu aimée, si tout devait finir ainsi ?
Elle était près de défaillir, et je la soutins jusqu’à un fauteuil, où elle tomba la tête sur mon épaule. L’effort terrible qu’elle venait de faire en me parlant si amèrement l’avait brisée. Au lieu d’une maîtresse outragée, je ne trouvai plus tout à coup en elle qu’un enfant plaintif et souffrant. Ses yeux se fermèrent ; je l’entourai de mes bras, et elle resta sans mouvement.
Lorsqu’elle reprit connaissance, elle se plaignit d’une extrême langueur et me pria d’une voix tendre de la laisser pour qu’elle se mît au lit. Elle pouvait à peine marcher, je la portai jusqu’à l’alcôve et la posai doucement sur son lit. Il n’y avait en elle aucune marque de souffrance ; elle se reposait de sa douleur comme d’une fatigue et ne semblait pas s’en souvenir. Sa nature faible et délicate cédait sans lutter, et, comme elle l’avait dit elle-même, j’avais été plus loin que sa force. Elle tenait ma main dans la sienne ; je l’embrassai ; nos lèvres encore amantes s’unirent comme à notre insu, et, au sortir d’une scène si cruelle, elle s’endormit sur mon cœur en souriant comme au premier jour.