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La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)Chapitre 36 / 39

CHAPITRE IV


Mon cœur me criait de partir, et cependant je tardais toujours ; une volupté secrète et amère me clouait le soir à ma place. Quand Smith devait venir, je n’avais point de repos que je n’eusse entendu le bruit de la sonnette. Comment se fait-il qu’il y ait ainsi en nous je ne sais quoi qui aime le malheur ?

Chaque jour, un mot, un éclair rapide, un regard, me faisaient frémir ; chaque jour, un autre mot, un autre regard, par une impression contraire, me rejetaient dans l’incertitude. Par quel mystère inexplicable les voyais-je si tristes tous deux ? Par quel autre mystère restais-je immobile, comme une statue, à les regarder, lorsque, dans plus d’une occasion semblable, je m’étais montré violent jusques à la fureur ? Je n’avais pas la force de bouger, moi qui m’étais senti en amour de ces jalousies presque féroces, comme on en voit en Orient. Je passais mes journées à attendre, et je n’aurais pu dire ce que j’attendais. Je m’asseyais le soir sur mon lit, et je me disais : Voyons, pensons à cela. Je mettais ma tête dans mes mains, puis je m’écriais : C’est impossible ! et je recommençais le jour suivant.

En présence de Smith, Brigitte me témoignait plus d’amitié que quand nous étions seuls. Il arriva un soir, comme nous venions d’échanger quelques mots assez durs ; quand elle entendit sa voix dans l’antichambre, elle vint s’asseoir sur mes genoux. Pour lui, toujours tranquille et triste, il semblait qu’il fît sur lui-même un effort continuel. Ses moindres gestes étaient mesurés ; il parlait peu et lentement ; mais les mouvements brusques qui lui échappaient n’en étaient que plus frappants par leur contraste avec sa contenance habituelle.

Dans la circonstance où je me trouvais, puis-je appeler curiosité l’impatience qui me dévorait ? Qu’aurais-je répondu si quelqu’un fût venu me dire : — Que vous importe ? vous êtes bien curieux. Peut-être, cependant, n’était-ce pas autre chose.

Je me souviens qu’un jour, au Pont-Royal, je vis un homme se noyer. Je faisais avec des amis ce qu’on appelle une pleine eau, à l’école de natation, et nous étions suivis par un bateau où se tenaient deux maîtres nageurs. C’était au plus fort de l’été : notre bateau en avait rencontré un autre, en sorte que nous nous trouvions plus de trente sous la grande arche du pont. Tout à coup, au milieu de nous, un jeune homme est pris d’un coup de sang. J’entends un cri et je me retourne. Je vis deux mains qui s’agitaient à la surface de l’eau, puis tout disparut. Nous plongeâmes aussitôt ; ce fut en vain, et, une heure après seulement, on parvint à retirer le cadavre engagé sous un train de bois.

L’impression que j’éprouvai tandis que je plongeais dans la rivière ne sortira jamais de ma mémoire. Je regardais de tous côtés, dans les couches d’eau obscures et profondes qui m’enveloppaient avec un sourd murmure. Tant que je pouvais retenir mon haleine, je m’enfonçais toujours plus avant ; puis je revenais à la surface, j’échangeais une question avec quelque autre nageur aussi inquiet que moi ; puis je retournais à cette pêche humaine. J’étais plein d’horreur et d’espérance ; l’idée que j’allais peut-être me sentir saisi par deux bras convulsifs me causait une joie et une terreur indicibles, et ce ne fut qu’exténué de fatigue que je remontai dans le bateau.

Quand la débauche n’abrutit pas l’homme, une de ses suites nécessaires est une étrange curiosité. J’ai dit plus haut celle que j’avais ressentie à ma première visite à Desgenais. Je m’expliquerai davantage.

La vérité, squelette des apparences, veut que tout homme, quel qu’il soit, vienne à son jour et à son heure toucher ses ossements éternels au fond de quelque plaie passagère. Cela s’appelle connaître le monde, et l’expérience est à ce prix.

Or, il arrive que, devant cette épreuve, les uns reculent épouvantés ; les autres, faibles et effrayés, en restent vacillants comme des ombres. Quelques créatures, les meilleures peut-être, en meurent aussitôt. Le plus grand nombre oublie, et ainsi tout flotte à la mort.

Mais certains hommes, à coup sûr malheureux, ne reculent ni ne chancellent, ne meurent ni n’oublient ; quand leur tour vient de toucher au malheur, autrement dit à la vérité, ils s’en approchent d’un pas ferme, étendent la main, et, chose horrible ! se prennent d’amour pour le noyé livide qu’ils ont senti au fond des eaux. Ils le saisissent, le palpent, l’étreignent ; les voilà ivres du désir de connaître ; ils ne regardent plus les choses que pour voir à travers ; ils ne font plus que douter et tenter ; ils fouillent le monde comme des espions de Dieu ; leurs pensées s’aiguisent en flèches, et il leur naît un lynx dans les entrailles.

Les débauchés, plus que tous les autres, sont exposés à cette fureur, et la raison en est toute simple. En comparant la vie ordinaire à une surface plane et transparente, les débauchés, dans les courants rapides, à tout moment touchent le fond. Au sortir d’un bal, par exemple, ils s’en vont dans un mauvais lieu. Après avoir serré dans la valse la main pudique d’une vierge, et peut-être l’avoir fait trembler, ils partent, ils courent, jettent leur manteau et s’attablent en se frottant les mains. La dernière phrase qu’ils viennent d’adresser à une belle et honnête femme est encore sur leurs lèvres ; ils la répètent en éclatant de rire. Que dis-je ? ne soulèvent-ils pas pour quelques pièces d’argent ce vêtement qui fait la chasteté, la robe, ce voile plein de mystère, qui semble respecter lui-même l’être qu’il embellit, et l’entoure sans le toucher ? Quelle idée doivent-ils donc se faire du monde ? Ils s’y trouvent à chaque instant comme des comédiens dans une coulisse. Qui plus qu’eux est habitué à cette recherche du fond des choses, et, si l’on peut ainsi parler, à ces tâtements profonds et impies ? Voyez comme ils parlent de tout. Toujours les termes les plus crus, les plus grossiers, les plus abjects, ceux-là seulement leur paraissent vrais ; tout le reste n’est que parade, convention et préjugés. Qu’ils racontent une anecdote, qu’ils rendent compte de ce qu’ils ont éprouvé, toujours le mot sale et physique, toujours la lettre, toujours la mort. Ils ne disent pas : Cette femme m’a aimé ; ils disent : J’ai eu cette femme ; ils ne disent pas : J’aime ; ils disent : J’ai envie ; ils ne disent jamais : Dieu le veuille ! ils disent partout : Si je voulais ! Je ne sais ce qu’ils pensent d’eux-mêmes, et quels monologues ils font.

De là, inévitablement, ou la paresse ou la curiosité ; car, pendant qu’ils s’exercent ainsi à voir en tout ce qu’il y a de pire, ils n’en entendent pas moins les autres continuer de croire au bien. Il faut donc qu’ils soient nonchalants jusqu’à se boucher les oreilles, ou que ce bruit du reste du monde les vienne éveiller en sursaut. Le père laisse aller son fils où vont tant d’autres, où allait Caton lui-même ; il dit que jeunesse se passe. Mais, en rentrant, le fils regarde sa sœur ; et voyez ce qu’a produit en lui une heure passée en tête-à-tête avec la brute réalité ! il faut qu’il se dise : Ma sœur n’a rien de semblable à la créature que je quitte ; et de ce jour le voilà inquiet.

La curiosité du mal est une maladie infâme qui naît de tout contact impur. C’est l’instinct rôdeur des fantômes qui lève la pierre des tombeaux ; c’est une torture inexplicable dont Dieu punit ceux qui ont failli ; ils voudraient croire que tout peut faillir, et ils en seraient peut-être désolés. Mais ils s’enquêtent, ils cherchent, disputent ; ils penchent la tête de côté comme un architecte qui ajuste une équerre, et travaillent ainsi à voir ce qu’ils désirent. Du mal prouvé, ils en sourient ; du mal douteux, ils en jureraient ; le bien, ils veulent voir derrière. — Qui sait ? voilà la grande formule, le premier mot que Satan a dit, quand il a vu le ciel se fermer. Hélas ! combien de malheureux a faits cette seule parole ! combien de désastres et de morts ! combien de coups de faux terribles dans des moissons prêtes à pousser ! combien de cœurs, combien de familles où il n’y a plus que des ruines depuis que ce mot s’y est fait entendre ! Qui sait ? qui sait ? parole infâme ! Plutôt que de la prononcer, on devrait faire comme les moutons qui ne savent où est l’abattoir et qui y vont en broutant de l’herbe. Cela vaut mieux que d’être un esprit fort et de lire la Rochefoucauld.

Quel meilleur exemple en puis-je donner que ce que je raconte en ce moment ? Ma maîtresse voulait partir et je n’avais qu’à dire un mot. Je la voyais triste, et pourquoi restais-je ? qu’en serait-il arrivé si j’étais parti ? Ce n’eût été qu’un moment de crainte ; nous n’aurions pas voyagé trois jours que tout se serait oublié. Seul auprès d’elle, elle n’eût pensé qu’à moi ; que m’importait d’apprendre un mystère qui n’attaquait pas mon bonheur ? Elle consentait, tout finissait là. Il ne fallait qu’un baiser sur les lèvres ; au lieu de cela, voyez ce que je fais.

Un soir que Smith avait dîné avec nous, je m’étais retiré de bonne heure et les avais laissés ensemble. Comme je fermais ma porte, j’entendis Brigitte demander du thé. Le lendemain, en entrant dans sa chambre, je m’approchai par hasard de la table, et à côté de la théière je ne vis qu’une seule tasse. Personne n’était entré avant moi, et par conséquent le domestique n’avait rien emporté de ce dont on s’était servi la veille. Je cherchai autour de moi sur les meubles si je voyais une seconde tasse, et m’assurai qu’il n’y en avait point.

— Est-ce que Smith est resté tard ? demandai-je à Brigitte.

— Il est resté jusqu’à minuit.

— Vous êtes-vous couchée seule, ou avez-vous appelé quelqu’un pour vous mettre au lit ?

— Je me suis couchée seule ; tout le monde dormait dans la maison.

Je cherchais toujours, et les mains me tremblaient. Dans quelle comédie burlesque y a-t-il un jaloux assez sot pour aller s’enquérir de ce qu’une tasse est devenue ? À propos de quoi Smith et madame Pierson auraient-ils bu dans la même tasse ? La noble pensée qui me venait là !

Je tenais cependant la tasse, et j’allais et venais par la chambre. Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire, et je la lançai sur le carreau. Elle s’y brisa en mille pièces, que j’écrasai à coups de talon.

Brigitte me vit faire sans me dire un seul mot. Pendant les deux jours suivants, elle me traita avec une froideur qui avait l’air de tenir du mépris, et je la vis affecter avec Smith un ton plus libre et plus bienveillant qu’à l’ordinaire. Elle l’appelait Henri, de son nom de baptême, et lui souriait familièrement.

— J’ai envie de prendre l’air, dit-elle après dîner ; venez-vous à l’Opéra, Octave ? je suis d’humeur à y aller à pied.

— Non, je reste ; allez-y sans moi.

Elle prit le bras de Smith et sortit. Je restai seul toute la soirée ; j’avais du papier devant moi et je voulais écrire pour fixer mes pensées, mais je ne pus en venir à bout.

Comme un amant, dès qu’il se voit seul, tire de son sein une lettre de sa maîtresse et s’ensevelit dans un rêve chéri, ainsi je m’enfonçais à plaisir dans le sentiment d’une profonde solitude, et je m’enfermais pour douter. J’avais devant moi les deux sièges vides que Smith et Brigitte venaient d’occuper ; je les regardais d’un œil avide, comme s’ils eussent pu m’apprendre quelque chose. Je repassais mille fois dans ma tête ce que j’avais vu et entendu ; de temps en temps, j’allais à la porte et je jetais les yeux sur nos malles, qui étaient rangées contre le mur et qui attendaient depuis un mois ; je les entr’ouvrais doucement, j’examinais les hardes, les livres, rangés en ordre par ces petites mains soigneuses et délicates ; j’écoutais passer les voitures ; leur bruit me faisait palpiter le cœur. J’étalais sur la table notre carte d’Europe, témoin naguère de si doux projets ; et là, en présence même de toutes mes espérances, dans cette chambre où je les avais conçues et vues si près de se réaliser, je me livrais à cœur ouvert aux plus affreux pressentiments.

Comment cela était-il possible ? je ne sentais ni colère ni jalousie, et cependant une douleur sans bornes. Je ne soupçonnais pas, et pourtant je doutais. L’esprit de l’homme est si bizarre qu’il sait se forger, avec ce qu’il voit et malgré ce qu’il voit, cent sujets de souffrance. En vérité, sa cervelle ressemble à ces cachots de l’Inquisition où les murailles sont couvertes de tant d’instruments de supplice qu’on n’en comprend ni le but ni la forme, et qu’on se demande, en les voyant, si ce sont des tenailles ou des jouets. Dites-moi, je vous le demande, quelle différence il y a de dire à sa maîtresse : Toutes les femmes trompent, ou de lui dire : Vous me trompez ?

Ce qui se passait dans ma tête était pourtant peut-être aussi subtil, aussi ténu que le plus fin sophisme ; c’était une sorte de dialogue entre l’esprit et la conscience. — Si je perdais Brigitte ? disait l’esprit. — Elle part avec toi, disait la conscience. — Si elle me trompait ? — Comment te tromperait-elle, elle qui avait fait son testament, où elle disait de prier pour toi ! — Si Smith l’aimait ? — Fou, que t’importe, puisque tu sais que c’est toi qu’elle aime ? — Si elle m’aime, pourquoi est-elle triste ? — C’est son secret, respecte-le. — Si je l’emmène, sera-t-elle heureuse ? — Aime-la, elle le sera. — Pourquoi, quand cet homme la regarde, semble-t-elle craindre de rencontrer ses yeux ? — Parce qu’elle est femme, et qu’il est jeune. — Pourquoi, quand elle le regarde, cet homme pâlit-il tout à coup ? — Parce qu’il est homme, et qu’elle est belle. — Pourquoi, quand je l’ai été voir, s’est-il jeté en pleurant dans mes bras ? Pourquoi un jour s’est-il frappé le front ? — Ne demande pas ce qu’il faut que tu ignores. — Pourquoi faut-il que j’ignore ces choses ? — Parce que tu es misérable et fragile, et que tout mystère est à Dieu. — Mais pourquoi est-ce que je souffre ? Pourquoi ne puis-je songer à cela sans que mon âme s’épouvante ? — Songe à ton père, et à faire le bien. — Mais pourquoi ne le puis-je pas ? Pourquoi le mal m’attire-t-il à lui ? — Mets-toi à genoux, confesse-toi, si tu crois au mal ; tu l’as fait. — Si je l’ai fait, était-ce ma faute ? Pourquoi le bien m’a-t-il trahi ? — De ce que tu es dans les ténèbres, est-ce une raison pour nier la lumière ? S’il y a des traîtres, pourquoi es-tu l’un d’eux ? — Parce que j’ai peur d’être dupe. — Pourquoi passes-tu tes nuits à veiller ? — Les nouveau-nés dorment à cette heure. — Pourquoi es-tu seul maintenant ? — Parce que je pense, je doute et je crains. — Quand donc feras-tu ta prière ? — Quand je croirai. Pourquoi m’a-t-on menti ? — Pourquoi mens-tu, lâche, à ce moment même ? Que ne meurs-tu, si tu ne peux souffrir ?

Ainsi parlaient et gémissaient en moi deux voix terribles et contraires, et une troisième criait encore : — Hélas ! hélas ! mon innocence ! hélas ! hélas ! les jours d’autrefois !