CHAPITRE VII
Madame Pierson, après avoir parlé ainsi, garda le
silence, comme attendant une réponse. Comme je restais
accablé de tristesse, elle retira doucement sa main,
recula de quelques pas, s’arrêta encore, puis rentra lentement
chez elle.
Je demeurai sur le gazon. Je m’attendais à ce qu’elle
m’avait dit ; ma résolution fut prise aussitôt, et je me
décidai à partir. Je me relevai le cœur navré, mais
ferme, et je fis le tour du jardin. Je regardai la maison,
la fenêtre de sa chambre ; je tirai la grille en sortant,
et, après l’avoir fermée, je posai mes lèvres sur la
serrure.
Rentré chez moi, je dis à Larive de préparer ce qu’il
fallait, et que je comptais partir dès qu’il ferait jour.
Le pauvre garçon en fut étonné ; mais je lui fis signe
d’obéir et de ne pas questionner. Il apporta une grande
malle, et nous commençâmes à tout disposer.
Il était cinq heures du matin, et le jour commençait
à paraître, lorsque je me demandai où j’irais. À cette
pensée si simple, qui ne m’était pas encore venue, je
me sentis un découragement irrésistible. Je jetai les yeux sur la campagne, regardant çà et là l’horizon.
Une grande faiblesse s’empara de moi ; j’étais épuisé
de fatigue. Je m’assis dans un fauteuil ; peu à peu mes
idées se troublèrent ; je portai la main à mon front ; il
était baigné de sueur. Une fièvre violente faisait trembler
tous mes membres ; je n’eus que la force de me
traîner à mon lit avec l’aide de Larive. Toutes mes pensées
étaient si confuses que j’avais à peine le souvenir
de ce qui s’était passé. La journée s’écoula ; vers le soir,
j’entendis un bruit d’instruments. C’était le bal du
dimanche, et je dis à Larive d’y aller, et de voir si madame
Pierson y était. Il ne l’y trouva point ; je l’envoyai
chez elle. Les fenêtres étaient fermées ; la servante lui
dit que sa maîtresse était partie avec sa tante, et qu’elles
devaient passer quelques jours chez un parent qui demeurait
à N***, petite ville assez éloignée. En même
temps, il m’apporta une lettre qu’on lui avait remise.
Elle était conçue en ces termes :
« Il y a trois mois que je vous vois, et un mois que
je me suis aperçue que vous preniez pour moi ce qu’à
votre âge on appelle de l’amour. J’avais cru remarquer
en vous la résolution de me le cacher et de vous
vaincre. J’avais de l’estime pour vous ; cela m’en a
donné davantage. Je n’ai aucun reproche à vous faire
sur ce qui s’est passé, ni de ce que la volonté vous a
manqué.
« Ce que vous croyez de l’amour n’est que du désir.
Je sais que bien des femmes cherchent à l’inspirer ; il pourrait y avoir un orgueil mieux placé en elles, de
faire en sorte qu’elles n’en aient pas besoin pour plaire
à ceux qui les approchent. Mais cette vanité même est
dangereuse, puisque j’ai eu tort de l’avoir avec vous.
« Je suis plus vieille que vous de quelques années,
et je vous demande de ne plus me revoir. Ce serait en
vain que vous tenteriez d’oublier un moment de faiblesse ;
ce qui s’est passé entre nous ne peut ni être
une seconde fois ni s’oublier tout à fait.
« Je ne vous quitte pas sans tristesse ; je fais une
absence de quelques jours ; si, en revenant, je ne vous
retrouve plus au pays, je serai sensible à cette dernière
marque de l’amitié et de l’estime que vous m’avez
témoignées.
« Brigitte Pierson. »
CHAPITRE VII
Madame Pierson, après avoir parlé ainsi, garda le
silence, comme attendant une réponse. Comme je restais
accablé de tristesse, elle retira doucement sa main,
recula de quelques pas, s’arrêta encore, puis rentra lentement
chez elle.
Je demeurai sur le gazon. Je m’attendais à ce qu’elle
m’avait dit ; ma résolution fut prise aussitôt, et je me
décidai à partir. Je me relevai le cœur navré, mais
ferme, et je fis le tour du jardin. Je regardai la maison,
la fenêtre de sa chambre ; je tirai la grille en sortant,
et, après l’avoir fermée, je posai mes lèvres sur la
serrure.
Rentré chez moi, je dis à Larive de préparer ce qu’il
fallait, et que je comptais partir dès qu’il ferait jour.
Le pauvre garçon en fut étonné ; mais je lui fis signe
d’obéir et de ne pas questionner. Il apporta une grande
malle, et nous commençâmes à tout disposer.
Il était cinq heures du matin, et le jour commençait
à paraître, lorsque je me demandai où j’irais. À cette
pensée si simple, qui ne m’était pas encore venue, je
me sentis un découragement irrésistible. Je jetai les yeux sur la campagne, regardant çà et là l’horizon.
Une grande faiblesse s’empara de moi ; j’étais épuisé
de fatigue. Je m’assis dans un fauteuil ; peu à peu mes
idées se troublèrent ; je portai la main à mon front ; il
était baigné de sueur. Une fièvre violente faisait trembler
tous mes membres ; je n’eus que la force de me
traîner à mon lit avec l’aide de Larive. Toutes mes pensées
étaient si confuses que j’avais à peine le souvenir
de ce qui s’était passé. La journée s’écoula ; vers le soir,
j’entendis un bruit d’instruments. C’était le bal du
dimanche, et je dis à Larive d’y aller, et de voir si madame
Pierson y était. Il ne l’y trouva point ; je l’envoyai
chez elle. Les fenêtres étaient fermées ; la servante lui
dit que sa maîtresse était partie avec sa tante, et qu’elles
devaient passer quelques jours chez un parent qui demeurait
à N***, petite ville assez éloignée. En même
temps, il m’apporta une lettre qu’on lui avait remise.
Elle était conçue en ces termes :
« Il y a trois mois que je vous vois, et un mois que
je me suis aperçue que vous preniez pour moi ce qu’à
votre âge on appelle de l’amour. J’avais cru remarquer
en vous la résolution de me le cacher et de vous
vaincre. J’avais de l’estime pour vous ; cela m’en a
donné davantage. Je n’ai aucun reproche à vous faire
sur ce qui s’est passé, ni de ce que la volonté vous a
manqué.
« Ce que vous croyez de l’amour n’est que du désir.
Je sais que bien des femmes cherchent à l’inspirer ; il pourrait y avoir un orgueil mieux placé en elles, de
faire en sorte qu’elles n’en aient pas besoin pour plaire
à ceux qui les approchent. Mais cette vanité même est
dangereuse, puisque j’ai eu tort de l’avoir avec vous.
« Je suis plus vieille que vous de quelques années,
et je vous demande de ne plus me revoir. Ce serait en
vain que vous tenteriez d’oublier un moment de faiblesse ;
ce qui s’est passé entre nous ne peut ni être
une seconde fois ni s’oublier tout à fait.
« Je ne vous quitte pas sans tristesse ; je fais une
absence de quelques jours ; si, en revenant, je ne vous
retrouve plus au pays, je serai sensible à cette dernière
marque de l’amitié et de l’estime que vous m’avez
témoignées.
« Brigitte Pierson. »