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La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)Chapitre 22 / 39

CHAPITRE VII


Madame Pierson, après avoir parlé ainsi, garda le silence, comme attendant une réponse. Comme je restais accablé de tristesse, elle retira doucement sa main, recula de quelques pas, s’arrêta encore, puis rentra lentement chez elle.

Je demeurai sur le gazon. Je m’attendais à ce qu’elle m’avait dit ; ma résolution fut prise aussitôt, et je me décidai à partir. Je me relevai le cœur navré, mais ferme, et je fis le tour du jardin. Je regardai la maison, la fenêtre de sa chambre ; je tirai la grille en sortant, et, après l’avoir fermée, je posai mes lèvres sur la serrure.

Rentré chez moi, je dis à Larive de préparer ce qu’il fallait, et que je comptais partir dès qu’il ferait jour. Le pauvre garçon en fut étonné ; mais je lui fis signe d’obéir et de ne pas questionner. Il apporta une grande malle, et nous commençâmes à tout disposer.

Il était cinq heures du matin, et le jour commençait à paraître, lorsque je me demandai où j’irais. À cette pensée si simple, qui ne m’était pas encore venue, je me sentis un découragement irrésistible. Je jetai les yeux sur la campagne, regardant çà et là l’horizon. Une grande faiblesse s’empara de moi ; j’étais épuisé de fatigue. Je m’assis dans un fauteuil ; peu à peu mes idées se troublèrent ; je portai la main à mon front ; il était baigné de sueur. Une fièvre violente faisait trembler tous mes membres ; je n’eus que la force de me traîner à mon lit avec l’aide de Larive. Toutes mes pensées étaient si confuses que j’avais à peine le souvenir de ce qui s’était passé. La journée s’écoula ; vers le soir, j’entendis un bruit d’instruments. C’était le bal du dimanche, et je dis à Larive d’y aller, et de voir si madame Pierson y était. Il ne l’y trouva point ; je l’envoyai chez elle. Les fenêtres étaient fermées ; la servante lui dit que sa maîtresse était partie avec sa tante, et qu’elles devaient passer quelques jours chez un parent qui demeurait à N***, petite ville assez éloignée. En même temps, il m’apporta une lettre qu’on lui avait remise. Elle était conçue en ces termes :

« Il y a trois mois que je vous vois, et un mois que je me suis aperçue que vous preniez pour moi ce qu’à votre âge on appelle de l’amour. J’avais cru remarquer en vous la résolution de me le cacher et de vous vaincre. J’avais de l’estime pour vous ; cela m’en a donné davantage. Je n’ai aucun reproche à vous faire sur ce qui s’est passé, ni de ce que la volonté vous a manqué.

« Ce que vous croyez de l’amour n’est que du désir. Je sais que bien des femmes cherchent à l’inspirer ; il pourrait y avoir un orgueil mieux placé en elles, de faire en sorte qu’elles n’en aient pas besoin pour plaire à ceux qui les approchent. Mais cette vanité même est dangereuse, puisque j’ai eu tort de l’avoir avec vous.

« Je suis plus vieille que vous de quelques années, et je vous demande de ne plus me revoir. Ce serait en vain que vous tenteriez d’oublier un moment de faiblesse ; ce qui s’est passé entre nous ne peut ni être une seconde fois ni s’oublier tout à fait.

« Je ne vous quitte pas sans tristesse ; je fais une absence de quelques jours ; si, en revenant, je ne vous retrouve plus au pays, je serai sensible à cette dernière marque de l’amitié et de l’estime que vous m’avez témoignées.

« Brigitte Pierson. »