Aller au contenu principal

La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)CHAPITRE III

La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)
Chapitre 29 / 39

CHAPITRE III


Notre querelle avait été, pour ainsi dire, moins triste que notre réconciliation ; elle fut accompagnée, de la part de Brigitte, d’un mystère qui m’effraya d’abord, puis qui me laissa dans l’âme une inquiétude perpétuelle.

Plus j’allais, plus se développaient en moi, malgré tous mes efforts, les deux éléments de malheur que le passé m’avait légués : tantôt une jalousie furieuse, pleine de reproches et d’injures, tantôt une gaieté cruelle, une légèreté affectée qui outrageait en plaisantant ce que j’avais moi-même de plus cher. Ainsi me poursuivaient sans relâche des souvenirs inexorables ; ainsi Brigitte, se voyant traitée alternativement ou comme une maîtresse infidèle ou comme une fille entretenue, tombait peu à peu dans une tristesse qui dévastait notre vie entière ; et le pire de tout, c’est que cette tristesse même, quoique j’en susse le motif et que je me sentisse coupable, ne m’en était pas moins à charge. J’étais jeune, et j’aimais le plaisir ; ce tête-à-tête de tous les jours avec une femme plus âgée que moi, qui souffrait et languissait, ce visage de plus en plus sérieux que j’avais toujours devant moi, tout cela révoltait ma jeunesse et m’inspirait des regrets amers pour ma liberté d’autrefois.

Lorsque, par un beau clair de lune, nous traversions lentement la forêt, nous nous sentions pris tous les deux d’une mélancolie profonde. Brigitte me regardait avec pitié ; nous allions nous asseoir sur une roche qui dominait une gorge déserte. Nous y passions des heures entières ; ses yeux à demi voilés plongeaient dans mon cœur à travers les miens, puis elle les reportait sur la nature, sur le ciel et sur la vallée. — Ah ! mon cher enfant, disait-elle, que je te plains ! tu ne m’aimes pas.

Pour gagner cette roche, il fallait faire deux lieues dans les bois ; autant pour revenir, cela faisait quatre. Brigitte n’avait peur ni de la fatigue ni de la nuit. Nous partions à onze heures du soir pour ne rentrer quelquefois qu’au matin. Quand il s’agissait de ces grandes courses, elle prenait une blouse bleue et des habits d’homme, disant avec gaieté que son costume habituel n’était pas fait pour les broussailles. Elle marchait devant moi dans le sable, avec un pas déterminé et un mélange si charmant de délicatesse féminine et de témérité enfantine, que je m’arrêtais pour la regarder à chaque instant. Il semblait, une fois lancée, qu’elle eût à accomplir une tâche difficile, mais sacrée ; elle allait devant comme un soldat, les bras ballants, et chantant à tue-tête ; tout d’un coup elle se retournait, venait à moi et m’embrassait. C’était pour aller ; au retour, elle s’appuyait sur mon bras : alors plus de chanson ; c’étaient des confidences, de tendres propos à voix basse, quoique nous fussions tous deux seuls à plus de deux lieues à la ronde. Je ne me souviens pas d’un seul mot, échangé durant le retour, qui ne fût pas d’amour ou d’amitié.

Un soir, nous avions pris, pour gagner la roche, un chemin de notre invention, c’est-à-dire que nous avions été à travers les bois sans suivre de chemin. Brigitte y allait de si bon cœur, et sa petite casquette de velours sur ses grands cheveux blonds lui donnait si bien l’air d’un gamin résolu, que j’oubliais qu’elle était femme lorsqu’il y avait quelque pas difficile à franchir. Plus d’une fois, elle avait été obligée de me rappeler pour l’aider à grimper aux rochers, tandis que, sans songer à elle, je m’étais déjà élancé plus haut. Je ne puis dire l’effet que produisait alors, dans cette nuit claire et magnifique, au milieu des forêts, cette voix de femme à demi joyeuse et à demi plaintive sortant de ce petit corps d’écolier, accroché aux genêts et aux troncs d’arbres et ne pouvant plus avancer. Je la prenais dans mes bras. — Allons, madame, lui disais-je en riant, vous êtes un joli petit montagnard brave et alerte ; mais vous écorchez vos petites mains blanches, et, malgré vos gros souliers ferrés, votre bâton et votre air martial, je vois qu’il faut vous emporter.

Nous arrivâmes tout essoufflés ; j’avais autour du corps une courroie, et je portais de quoi boire dans une bouteille d’osier ; lorsque nous fûmes sur la roche, ma chère Brigitte me demanda ma bouteille ; je l’avais perdue, aussi bien qu’un briquet qui nous servait à un autre usage : c’était à lire les noms des routes écrits sur les poteaux, quand nous nous étions égarés, ce qui arrivait continuellement. Je grimpais alors aux poteaux, et il s’agissait d’allumer le briquet assez à propos pour saisir au passage les lettres à demi effacées : tout cela follement, comme deux enfants que nous étions. Il fallait nous voir dans un carrefour, lorsqu’il y avait à déchiffrer, non pas un poteau, mais cinq ou six, jusqu’à ce que le bon se trouvât. Mais, ce soir-là, tout notre bagage était resté dans l’herbe. — Eh bien ! me dit Brigitte, nous passerons la nuit ici ; aussi bien, je suis fatiguée. Ce rocher est un lit un peu dur ; nous en ferons un avec des feuilles sèches. Asseyons-nous et n’en parlons plus.

La soirée était superbe ; la lune se levait derrière nous ; je la vois encore à ma gauche. Brigitte la regarda longtemps sortir doucement des dentelures noires que les collines boisées dessinaient à l’horizon. À mesure que la clarté de l’astre se dégageait des taillis épais et se répandait dans le ciel, la chanson de Brigitte devenait plus lente et plus mélancolique. Elle s’inclina bientôt, et me jetant ses bras au cou : — Ne crois pas, me dit-elle, que je ne comprenne pas ton cœur, et que je te fasse des reproches de ce que tu me fais souffrir. Ce n’est pas ta faute, mon ami, si tu manques de forces pour oublier ta vie passée ; c’est de bonne foi que tu m’as aimée, et je ne regretterai jamais, quand je devrais mourir de ton amour, le jour où je me suis donnée. Tu as cru renaître à la vie, et que tu oublierais dans mes bras le souvenir des femmes qui t’ont perdu. Hélas ! Octave, j’ai souri autrefois de cette précoce expérience que tu disais avoir acquise, et dont je t’entendais te vanter comme les enfants qui ne savent rien. Je croyais que je n’avais qu’à vouloir, et que tout ce qu’il y avait de bon dans ton cœur allait te venir sur les lèvres à mon premier baiser. Tu le croyais toi-même, et nous nous sommes trompés tous deux. Ô enfant ! tu portes au cœur une plaie qui ne veut pas guérir ; cette femme qui t’a trompé, il faut que tu l’aies bien aimée ! oui, plus que moi, bien plus, hélas ! puisqu’avec tout mon pauvre amour je ne puis effacer son image ; il faut aussi qu’elle t’ait cruellement trompé, puisque c’est en vain que je te suis fidèle. Et les autres, ces misérables, qu’ont-elles donc fait pour empoisonner ta jeunesse ? Les plaisirs qu’elles t’ont vendus étaient donc bien vifs et bien terribles, puisque tu me demandes de leur ressembler ! Tu te souviens d’elles près de moi ! Ah ! mon enfant, c’est là le plus cruel. J’aime mieux te voir, injuste et furieux, me reprocher des crimes imaginaires et te venger sur moi du mal que t’a fait ta première maîtresse, que de trouver sur ton visage cette affreuse gaieté, cet air de libertin railleur qui vient tout à coup se poser comme un masque de plâtre entre tes lèvres et les miennes. Dis-moi, Octave, pourquoi cela ? pourquoi ces jours où tu parles de l’amour avec mépris, et où tu railles si tristement jusqu’à nos épanchements les plus doux ? Quel empire avait donc pris sur tes nerfs irritables cette vie affreuse que tu as menée, pour que de pareilles injures flottent encore malgré toi sur tes lèvres ? Oui, malgré toi, car ton cœur est noble ; tu rougis toi-même de ce que tu fais ; tu m’aimes trop pour n’en pas souffrir, parce que tu vois que j’en souffre. Ah ! je te connais maintenant. La première fois que je t’ai vu ainsi, j’ai été prise d’une terreur dont rien ne peut te donner l’idée. J’ai cru que tu n’étais qu’un roué, que tu m’avais trompée à dessein par l’apparence d’un amour que tu n’éprouvais pas, et que je te voyais tel que tu étais véritablement. Ô mon ami ! j’ai pensé à la mort ; quelle nuit j’ai passée ! Tu ne connais pas ma vie ; tu ne sais pas que, moi qui te parle, je n’ai pas fait du monde une expérience plus douce que la tienne. Hélas ! elle est douce, la vie, mais c’est à ceux qui ne la connaissent pas.

Vous n’êtes pas, mon cher Octave, le premier homme que j’aie aimé. Il y a, au fond de mon cœur, une histoire fatale que je désire que vous sachiez. Mon père m’avait destinée, jeune encore, au fils unique d’un vieil ami. Ils étaient voisins de campagne, et possédaient deux petits domaines à peu près d’égale valeur. Les deux familles se voyaient tous les jours et vivaient pour ainsi dire ensemble. Mon père mourut ; il y avait longtemps que nous avions perdu ma mère. Je demeurai sous la garde de ma tante, que vous connaissez. Un voyage qu’elle fut obligée de faire quelque temps après la força de me confier à son tour à mon futur beau-père. Il ne m’appelait jamais autrement que sa fille, et il était si bien connu dans le pays que je devais épouser son fils, qu’on nous laissait tous deux ensemble avec la plus grande liberté.

Ce jeune homme, dont il est inutile de vous dire le nom, avait toujours paru m’aimer. Ce qui était depuis des années une amitié d’enfance devint de l’amour avec le temps. Il commençait, quand nous étions seuls, à me parler du bonheur qui nous attendait ; il me peignait son impatience. J’étais plus jeune que lui d’un an seulement, mais il avait fait dans le voisinage la connaissance d’un homme de mauvaise vie, espèce de chevalier d’industrie dont il avait écouté les conseils. Tandis que je me livrais à ses caresses avec la confiance d’un enfant, il résolut de tromper son père, de nous manquer à tous de parole et de m’abandonner après m’avoir perdue.

Son père nous avait fait venir un matin dans sa chambre, et là, en présence de toute la famille, nous avait annoncé que le jour de notre mariage était fixé. Le soir même de ce jour, il me rencontra au jardin, me parla de son amour avec plus de force que jamais, me dit que, puisque l’époque était décidée, il se regardait comme mon mari, et qu’il l’était devant Dieu depuis sa naissance. Je n’eus d’autre excuse à alléguer que ma jeunesse, mon ignorance et la confiance que j’avais. Je me donnai à lui avant d’être sa femme, et, huit jours après, il quitta la maison de son père ; il prit la fuite avec une femme que son nouvel ami lui avait fait connaître ; il nous écrivit qu’il partait pour l’Allemagne, et nous ne l’avons jamais revu.

Voilà, en un mot, l’histoire de ma vie ; mon mari l’a sue comme vous la savez maintenant. J’ai beaucoup d’orgueil, mon enfant, et j’avais juré dans ma solitude que jamais un homme ne me ferait souffrir une seconde fois ce que j’ai souffert alors. Je vous ai vu, et j’ai oublié mon serment, mais non pas ma douleur. Il faut me traiter doucement ; si vous êtes malade, je le suis aussi ; il faut avoir soin l’un de l’autre. Vous le voyez, Octave, je sais aussi ce que c’est que le souvenir du passé. Il m’inspire aussi près de vous des moments de terreur cruelle ; j’aurai plus de courage que vous, car peut-être ai-je plus souffert. Ce sera à moi de commencer ; mon cœur est bien peu sûr de lui, je suis encore bien faible ; ma vie, dans ce village, était si tranquille avant que tu y fusses venu ! je m’étais tant promis de n’y rien changer ! Tout cela me rend exigeante. Eh bien ! n’importe, je suis à toi. Tu m’as dit, dans tes bons moments, que la Providence m’a chargée de veiller sur toi comme une mère. C’est la vérité, mon ami ; je ne suis pas votre maîtresse tous les jours ; il y en a beaucoup où je suis, où je veux être votre mère. Oui, lorsque vous me faites souffrir, je ne vois plus en vous mon amant ; vous n’êtes plus qu’un enfant malade, défiant ou mutin, que je veux soigner ou guérir pour retrouver celui que j’aime et que je veux toujours aimer. Que Dieu me donne cette force ! ajouta-t-elle en regardant le ciel. Que Dieu, qui nous voit, qui m’entend, que le Dieu des mères et des amantes me laisse accomplir cette tâche ! Quand je devrais y succomber, quand mon orgueil qui se révolte, mon pauvre cœur qui se brise malgré moi, quand toute ma vie…

Elle n’acheva pas ; ses larmes l’arrêtèrent. Ô Dieu ! je l’ai vue là sur ses genoux, les mains jointes, inclinée sur la pierre ; le vent la faisait vaciller devant moi comme les bruyères qui nous environnaient. Frêle et sublime créature ! elle priait pour son amour. Je la soulevai dans mes bras. — Ô mon unique amie ! m’écriai-je, ô ma maîtresse, ma mère et ma sœur ! demande aussi pour moi que je puisse t’aimer comme tu le mérites ! Demande que je puisse vivre ! que mon cœur se lave dans tes larmes ; qu’il devienne une hostie sans tache, et que nous la partagions devant Dieu !

Nous nous renversâmes sur la pierre. Tout se taisait autour de nous ; au-dessus de nos têtes se déployait le ciel resplendissant d’étoiles. — Le reconnais-tu ? dis-je à Brigitte ; te souviens-tu du premier jour ?

Dieu merci, depuis cette soirée, nous ne sommes jamais retournés à cette roche. C’est un autel qui est resté pur ; c’est un des seuls spectres de ma vie qui soit encore vêtu de blanc lorsqu’il passe devant mes yeux.