La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888) — CHAPITRE I
CHAPITRE I
Décidés à un long voyage, nous étions venus à Paris ; les préparatifs nécessaires et les affaires à régler demandaient du temps, et il fallut prendre pour un mois un appartement à l’hôtel garni.
La résolution de quitter la France avait tout fait changer de face ; la joie, l’espoir, la confiance, tout était revenu à la fois ; plus de chagrins, plus de querelles devant la pensée du départ prochain. Il ne s’agissait plus que de rêves de bonheur, de serments d’aimer à jamais ; je voulais enfin pour tout de bon faire oublier à ma chère maîtresse tous les maux qu’elle avait soufferts. Comment aurais-je pu résister à tant de preuves d’une affection si tendre et à une résignation si courageuse ? Non seulement Brigitte me pardonnait, mais elle s’apprêtait à me faire le plus grand sacrifice et à tout quitter pour me suivre. Autant je me sentais indigne du dévouement qu’elle me témoignait, autant je voulais à l’avenir que mon amour l’en récompensât ; enfin mon bon ange avait triomphé, et l’admiration et l’amour prenaient le dessus dans mon cœur.
Inclinée près de moi, Brigitte cherchait sur la carte le lieu où nous allions nous ensevelir ; nous ne l’avions pas décidé encore, et nous trouvions à cette incertitude un plaisir si vif et si nouveau, que nous feignions, pour ainsi dire, de ne pouvoir nous fixer sur rien. Durant ces recherches, nos fronts se touchaient, mon bras entourait la taille de Brigitte. — Où irons-nous ? que ferons-nous ? où commencera la vie nouvelle ? Comment dirais-je ce que j’éprouvais, lorsqu’au milieu de tant d’espérances je relevais la tête par moments ? Quel repentir me pénétrait à la vue de ce beau et tranquille visage qui souriait à l’avenir, pâle encore des douleurs du passé ! Lorsque je la tenais ainsi et que son doigt errait sur la carte, tandis qu’elle parlait à voix basse de ses affaires qu’elle disposait, de ses désirs, de notre retraite future, j’aurais donné mon sang pour elle. Projets de bonheur, vous êtes peut-être le seul bonheur véritable ici-bas !
Il y avait huit jours environ que notre temps se passait en courses et en emplettes, lorsqu’un jeune homme se présenta chez nous ; il apportait des lettres à Brigitte. Après l’entretien qu’il eut avec elle, je la trouvai triste et abattue ; mais je n’en pus savoir autre chose sinon que les lettres étaient de N***, cette même ville où, pour la première fois, j’avais parlé de mon amour, et où demeuraient les seuls parents que Brigitte eût encore.
Cependant nos préparatifs se faisaient rapidement, et il n’y avait place dans mon cœur que pour l’impatience du départ ; en même temps la joie que j’éprouvais me laissait à peine un instant de repos. Quand je me levais le matin et que le soleil éclairait nos croisées, je me sentais de tels transports que j’en étais comme enivré ; j’entrais alors sur la pointe du pied dans la chambre où dormait Brigitte. Elle me trouva plus d’une fois, en s’éveillant, à genoux au pied de son lit, la regardant dormir et ne pouvant retenir mes larmes ; je ne savais par quel moyen la convaincre de la sincérité de mon repentir. Si mon amour pour ma première maîtresse m’avait fait faire autrefois des folies, j’en faisais maintenant cent fois plus ; tout ce que la passion portée à l’excès peut inspirer d’étrange ou de violent, je le recherchais avec fureur. C’était un culte que j’avais pour Brigitte, et, quoique son amant depuis plus de six mois, il me semblait, quand je l’approchais, que je la voyais pour la première fois ; j’osais à peine baiser le bas de la robe de cette femme que j’avais si longtemps maltraitée. Ses moindres mots me faisaient tressaillir comme si sa voix m’eût été nouvelle ; tantôt je me jetais dans ses bras en sanglotant, et tantôt j’éclatais de rire sans motif ; je ne parlais de ma conduite passée qu’avec horreur et avec dégoût, et j’aurais voulu qu’il eût existé quelque part un temple consacré à l’Amour, pour m’y laver dans un baptême et m’y couvrir d’un vêtement distinct que rien désormais n’eût pu m’arracher.
J’ai vu le saint Thomas du Titien poser son doigt sur la plaie du Christ et j’ai souvent pensé à lui ; si j’osais comparer l’amour à la foi d’un homme en son Dieu, je pourrais dire que je lui ressemblais. Quel nom porte le sentiment qu’exprime cette tête inquiète, presque doutant encore et adorant déjà ? Il touche la plaie ; le blasphème étonné s’arrête sur ses lèvres ouvertes, où la prière se pose doucement. Est-ce un apôtre ? est-ce un impie ? se repent-il autant qu’il a offensé ? Ni lui, ni le peintre, ni toi qui le regardes, vous n’en savez rien ; le Sauveur sourit, et tout s’absorbe comme une goutte de rosée dans un rayon de l’immense bonté.
C’est ainsi que, devant Brigitte, j’étais muet et comme surpris sans cesse ; je tremblais qu’elle ne conservât des craintes, et que tant de changements qu’elle avait vus en moi ne la rendissent défiante. Mais au bout de quinze jours, elle avait lu clairement dans mon cœur ; elle comprit qu’en la voyant sincère, je l’étais devenu à mon tour, et comme mon amour venait de son courage, elle ne douta pas plus de l’un que de l’autre.
Notre chambre était pleine de hardes en désordre, d’albums, de crayons, de livres, de paquets, et sur tout cela, toujours étalée, la chère carte que nous aimions tant. Nous allions et venions ; je m’arrêtais à tout moment pour me jeter aux genoux de Brigitte, qui me traitait de paresseux, disant en riant qu’il lui fallait tout faire et que je n’étais bon à rien ; et, tout en préparant les malles, les projets allaient, comme on pense. C’était bien loin de gagner la Sicile ; mais l’hiver y est si agréable ! c’est le climat le plus heureux. Gênes est bien belle avec ses maisons peintes, ses jardins verts en espalier et les Apennins derrière elle. Mais que de bruit ! quelle multitude ! Sur trois hommes qui passent dans les rues, il y a un moine et un soldat. Florence est triste ; c’est le moyen âge encore vivant au milieu de nous. Comment souffrir ces fenêtres grillées et cette affreuse couleur brune dont les maisons sont toutes salies ? Qu’irions-nous faire à Rome ? nous ne voyageons pas pour nous éblouir, et encore moins pour rien apprendre. Si nous allions sur les bords du Rhin ? Mais la saison y sera passée, et quoiqu’on ne cherche pas le monde, il est toujours triste d’aller où il va, quand il n’y est plus. Mais l’Espagne ? Trop d’embarras nous y arrêteraient ; il faut y marcher comme en guerre et s’attendre à tout, hormis au repos. Allons en Suisse ; si tant de gens y voyagent, laissons les sots en faire fi ; c’est là qu’éclatent dans toute leur splendeur les trois couleurs les plus chères à Dieu : l’azur du ciel, la verdure des plaines et la blancheur des neiges au sommet des glaciers. — Partons, partons, disait Brigitte, envolons-nous comme deux oiseaux. Figurons-nous, mon cher Octave, que c’est d’hier que nous nous connaissons. Vous m’avez rencontrée au bal, je vous ai plu et je vous aime ; vous me contez qu’à quelques lieues d’ici, dans je ne sais quelle petite ville, vous avez aimé une madame Pierson ; ce qui s’est passé entre vous et elle, je ne le veux seulement pas croire. N’iriez-vous pas me faire confidence de vos amours avec une femme que vous avez quittée pour moi ? Je vous dis tout bas à mon tour qu’il n’y a pas bien longtemps encore, j’ai aimé un mauvais sujet qui m’a rendue assez malheureuse ; vous me plaignez, vous m’imposez silence, et il est convenu entre nous qu’il n’en sera jamais question.
Lorsque Brigitte parlait ainsi, ce que j’éprouvais ressemblait à de l’avarice ; je la serrais avec des bras tremblants. — Ô Dieu ! m’écriais-je, je ne sais si c’est de joie ou de crainte que je frissonne. Je vais t’emporter, mon trésor. Devant cet horizon immense, tu es à moi ! nous allons partir. Meure ma jeunesse, meurent les souvenirs, meurent les soucis et les regrets ! Ô ma bonne et brave maîtresse ! tu as fait un homme d’un enfant ! Si je te perdais maintenant, jamais je ne pourrais aimer. Peut-être avant de te connaître une autre femme aurait pu me guérir ; mais maintenant toi seule au monde tu peux me tuer ou me sauver ; car je porte au cœur la blessure de tout le mal que je t’ai fait. J’ai été ingrat, aveugle et cruel. Dieu soit béni ! tu m’aimes encore. Si jamais tu retournes au village où je t’ai vue sous les tilleuls, regarde cette maison déserte : il doit y avoir là un fantôme, car l’homme qui en sort avec toi n’est pas celui qui y était entré.
— Est-ce bien vrai ? disait Brigitte, et son beau front, tout radieux d’amour, se levait alors vers le ciel, est-ce bien vrai que je suis à toi ? Oui, loin de ce monde odieux qui vous avait vieilli avant l’âge, oui, enfant, vous allez aimer. Je vous aurai tel que vous êtes, et, quel que soit le coin de la terre où nous allons trouver la vie, vous m’y pourrez oublier sans remords le jour où vous n’aimerez plus. Ma mission sera remplie, et il me restera toujours là-haut un Dieu pour l’en remercier.
De quel poignant et affreux souvenir me remplissent encore ces paroles ! Enfin il était décidé que nous irions d’abord à Genève, et que nous choisirions au pied des Alpes un lieu tranquille pour le printemps. Déjà Brigitte parlait du beau lac ; déjà j’aspirais dans mon cœur le souffle du vent qui l’agite, et la vivace odeur de la verte vallée ; déjà Lausanne, Vevey, l’Oberland, et, par delà les sommets du mont Rose, la plaine immense de la Lombardie ; déjà l’oubli, le repos, la fuite, tous les esprits des solitudes heureuses nous conviaient et nous invitaient ; déjà, quand le soir, les mains jointes, nous nous regardions l’un l’autre en silence, nous sentions s’élever en nous ce sentiment plein d’une grandeur étrange qui s’empare du cœur à la veille des longs voyages, vertige secret et inexplicable qui tient à la fois des terreurs de l’exil et des espérances du pèlerinage. Ô Dieu ! c’est ta voix elle-même qui appelle alors, et qui avertit l’homme qu’il va venir à toi. N’y a-t-il pas dans la pensée humaine des ailes qui frémissent et des cordes sonores qui se tendent ? Que vous dirai-je ? n’y a-t-il pas un monde dans ces seuls mots : Tout était prêt, nous allions partir ?
Tout à coup Brigitte languit ; elle baisse la tête, elle garde le silence. Quand je lui demande si elle souffre, elle me dit que non d’une voix éteinte ; quand je lui parle du jour du départ, elle se lève, froide et résignée, et continue ses préparatifs ; quand je lui jure qu’elle va être heureuse et que je veux lui consacrer ma vie, elle s’enferme pour pleurer ; quand je l’embrasse, elle devient pâle et détourne les yeux en me tendant les lèvres ; quand je lui dis que rien n’est encore fait, qu’elle peut renoncer à nos projets, elle fronce le sourcil d’un air dur et farouche ; quand je la supplie de m’ouvrir son cœur, quand je lui répète que, dussé-je en mourir, je sacrifierai mon bonheur s’il doit jamais lui coûter un regret, elle se jette à mon cou, puis s’arrête, et me repousse comme involontairement. Enfin j’entre un jour dans sa chambre, tenant à la main un billet où nos places sont marquées pour la voiture de Besançon. Je m’approche d’elle, je le pose sur ses genoux ; elle étend les bras, pousse un cri, et tombe sans connaissance à mes pieds.