Aller au contenu principal

La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)CHAPITRE X

La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)
Chapitre 25 / 39

CHAPITRE X


Si j’étais joaillier, et si je prenais dans mon trésor un collier de perles pour en faire présent à un ami, il me semble que j’aurais une grande joie à le lui poser moi-même autour du cou ; mais si j’étais l’ami, je mourrais plutôt que d’arracher le collier des mains du joaillier.

J’ai vu que la plupart des hommes pressent de se donner la femme qui les aime, et j’ai toujours fait le contraire, non par calcul, mais par un sentiment naturel. La femme qui aime un peu et qui résiste n’aime pas assez, et celle qui aime assez et qui résiste sait qu’elle est moins aimée.

Madame Pierson me témoigna plus de confiance, après m’avoir avoué qu’elle m’aimait, qu’elle ne m’en avait jamais montré. Le respect que j’avais pour elle lui inspira une si douce joie, que son beau visage en devint comme une fleur épanouie ; je la voyais quelquefois s’abandonner à une gaieté folle, puis tout à coup s’arrêter pensive ; affectant, à certains moments, de me traiter presque en enfant, puis me regardant les yeux pleins de larmes ; imaginant mille plaisanteries pour se donner le prétexte d’un mot plus familier ou d’une caresse innocente, puis me quittant pour s’asseoir à l’écart et s’abandonner à des rêveries qui la saisissaient. Y a-t-il au monde un plus doux spectacle ? Quand elle revenait à moi, elle me trouvait sur son passage, dans quelque allée d’où je l’avais observée de loin. — Ô mon amie ! lui disais-je. Dieu lui-même se réjouit de voir combien vous êtes aimée.

Je ne pouvais pourtant lui cacher ni la violence de mes désirs ni ce que je souffrais en luttant contre eux. Un soir que j’étais chez elle, je lui dis que j’avais appris le matin la perte d’un procès important pour moi, et qui apportait dans mes affaires un changement considérable. — Comment se fait-il, me demanda-t-elle, que vous me l’annonciez en riant ?

Il y a, lui dis-je, une maxime d’un poète persan : « Celui qui est aimé d’une belle femme est à l’abri des coups du sort. »

Madame Pierson ne me répondit pas ; elle se montra toute la soirée plus gaie encore que de coutume. Comme je jouais aux cartes avec sa tante et que je perdais, il n’y eut sorte de malice qu’elle n’employât pour me piquer, disant que je n’y entendais rien et pariant toujours contre moi, si bien qu’elle me gagna tout ce que j’avais dans ma bourse. Quand la vieille dame se fut retirée, elle s’en alla sur le balcon, et je l’y suivis en silence.

Il faisait la plus belle nuit du monde ; la lune se couchait et les étoiles brillaient d’une clarté plus vive sur un ciel d’un azur foncé. Pas un souffle de vent n’agitait les arbres ; l’air était tiède et embaumé.

Elle était appuyée sur son coude, les yeux au ciel ; je m’étais penché à côté d’elle, et je la regardais rêver. Bientôt je levai les yeux moi-même ; une volupté mélancolique nous enivrait tous deux. Nous respirions ensemble les tièdes bouffées qui sortaient des charmilles ; nous suivions au loin dans l’espace les dernières lueurs d’une blancheur pâle que la lune entraînait avec elle en descendant derrière les masses noires des marronniers. Je me souvins d’un certain jour que j’avais regardé avec désespoir le vide immense de ce beau ciel ; ce souvenir me fit tressaillir ; tout était si plein maintenant ! Je sentis qu’un hymne de grâces s’élevait dans mon cœur, et que notre amour montait à Dieu. J’entourai de mon bras la taille de ma chère maîtresse ; elle tourna doucement la tête ; ses yeux étaient noyés de larmes. Son corps plia comme un roseau, ses lèvres entr’ouvertes tombèrent sur les miennes, et l’univers fut oublié.