VI.
Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier, foulant l'herbe
du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu des églantiers qui
barraient les dernières marches de leurs bras souples. Puis, lentement,
ils s'en allèrent dans le bois de roses. C'était un bois, avec
des futaies de hauts rosiers à tige, qui élargissaient des bouquets
de feuillage grands comme des arbres, avec des rosiers en buissons, énormes,
pareils à des taillis impénétrables de jeunes chênes.
Jadis, il y avait eu là, la plus admirable collection de plants qu'on
pût voir. Mais, depuis l'abandon du parterre, tout avait poussé
à l'aventure, la forêt vierge s'était bâtie, la forêt
de roses, envahissant les sentiers, se noyant dans les rejets sauvages, mêlant
les variétés à ce point, que des roses de toutes les odeurs
et de tous les éclats semblaient s'épanouir sur les mêmes
pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient à terre des tapis de mousse,
tandis que des rosiers grimpants s'attachaient à d'autres rosiers, ainsi
que des lierres dévorants, montaient en fusées de verdure, laissaient
retomber, au moindre souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. Et
des allées naturelles s'étaient tracées au milieu du bois,
d'étroits sentiers, de larges avenues, d'adorables chemins couverts,
où l'on marchait à l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi
à des carrefours, à des clairières, sous des berceaux de
petites roses rouges, entre des murs tapissés de petites roses jaunes.
Certains coins de soleil luisaient comme des étoffes de soie verte brochées
de taches voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements d'alcôve,
une senteur d'amour, une tiédeur de bouquet pâmé aux seins
d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers étaient
pleins de nids qui chantaient.
-- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le bois. Je
me suis perdue, une fois. Le soleil était couché, quand j'ai pu
me débarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes, à
chaque pas.
Mais ils marchaient à peine depuis quelques minutes, lorsque Serge, brisé
de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un sommeil profond.
Albine, assise à côté de lui, resta songeuse. C'était
au débouché d'un sentier, au bord d'une clairière. Le sentier
s'enfonçait très loin, rayé de coups de soleil, s'ouvrant
à l'autre bout sur le ciel, par une étroite ouverture ronde et
bleue. D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La clairière
était faite de grands rosiers étagés, montant avec une
débauche de branches, un fouillis de lianes épineuses tels, que
des nappes épaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient suspendues,
tendaient d'un arbuste à l'autre les pans d'une tente volante. On ne
voyait, entre ces lambeaux découpés comme de la fine guipure,
que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur laissant passer la lumière
en une impalpable poussière de soleil. Et de la voûte, ainsi que
des girandoles, pendaient des échappées de branches, de grosses
touffes tenues par le fil vert d'une tige, des brassées de fleurs descendant
jusqu'à terre, le long de quelque déchirure du plafond, qui traînait,
pareille à un coin de rideau arraché.
Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point encore vu dans
un tel accablement des membres, les mains ouvertes sur le gazon, la face morte.
Il était ainsi mort pour elle, elle pensait qu'elle pouvait le baiser
au visage, sans qu'il sentit même son baiser. Et, triste, distraite, elle
occupait ses mains oisives à effeuiller les roses qu'elle trouvait à
sa portée. Au-dessus de sa tête, une gerbe énorme retombait,
effleurant ses cheveux, mettant des roses à son chignon, à ses
oreilles, à sa nuque, lui jetant aux épaules un manteau de roses.
Plus haut, sous ses doigts, les roses pleuvaient, de larges pétales tendres,
ayant la rondeur exquise, la pureté à peine rougissante d'un sein
de vierge. Les roses, comme une tombée de neige vivante, cachaient déjà
ses pieds repliés dans l'herbe. Les roses montaient à ses genoux,
couvraient sa jupe, la noyaient jusqu'à la taille; tandis que trois feuilles
de rose égarées, envolées sur son corsage, à la
naissance de la gorge, semblaient mettre là trois bouts de sa nudité
adorable.
-- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux poignées
de roses et les jetant sur la face de Serge pour le réveiller.
Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la bouche.
Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout son coeur les deux
yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses baisers pour faire envoler les
roses; mais les roses lui restaient aux lèvres, et elle eut un rire plus
sonore, tout amusée par cette caresse dans les fleurs.
Serge s'était soulevé lentement. Il la regardait, frappé
d'étonnement, comme effrayé de la trouver là. Il lui demanda:
-- Qui es-tu, d'où viens-tu, que fais-tu à mon côté?
Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors, il
parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance heureuse:
-- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je te prenne
entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je rêvais de toi.
Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang, mes muscles, mes
os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de mon coeur, si doucement,
que c'était en moi une volupté de me partager ainsi. Je cherchais
ce que j'avais de meilleur, ce que j'avais de plus beau, pour te l'abandonner.
Tu aurais tout emporté, que je t'aurais dit merci... Et je me suis réveillé,
quand tu es sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante
que c'est le frisson même de ton corps qui m'a mis sur mon séant.
Albine, en extase, l'écoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
achevait de naître, il guérissait. Elle le supplia de continuer,
les mains tendues:
-- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne vivais pas,
j'étais pareil à une bête ensommeillée... Et te voilà
à moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-même! Écoute,
il faut ne jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans la tienne.
Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon corps se sèche
ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!
Il lui prit les mains, en répétant d'une voix frémissante
d'admiration:
-- Comme tu es belle!
Albine, dans la poussière du soleil qui tombait, avait une chair de
lait, à peine dorée d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que son peigne
attachait mal, la coiffaient d'un astre à son coucher, lui couvrant la
nuque du désordre de ses dernières mèches flambantes. Elle
portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant elle était vivante
sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa gorge, ses genoux. Elle montrait
sa peau innocente, épanouie sans honte ainsi qu'une fleur, musquée
d'une odeur propre. Elle s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent,
avec des rondeurs molles, des élargissements de lignes voluptueux, toute
une grâce de corps naissant, encore baigné d'enfance, déjà
renflé de puberté. Sa face longue, au front étroit, à
la bouche un peu forte, riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle
était sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
naturellement belle que les arbres sont beaux.
-- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant à lui.
Ils restèrent l'un à l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
point, ils s'étaient pris par la taille, mettant la joue contre la joue,
unis, muets, charmés de n'être plus qu'un. Autour d'eux, les rosiers
fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse, pleine de rires
rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs vivantes s'ouvraient comme
des nudités, comme des corsages laissant voir les trésors des
poitrines. Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées
de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de
soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par les cieux ardents.
Puis, les chairs s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs
adorables, étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on
ne montre pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le
réseau des veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite:
le blanc rose, à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un
pied de vierge qui tâte l'eau d'une source; le rose pâle, plus discret
que la blancheur chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras
éclaire une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules
nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière;
le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes des
lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers
grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches, habillaient
tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de leurs grappes, de l'innocence
de leur mousseline légère; tandis que, çà et là,
des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes, trouaient cette pureté
d'épousée d'une blessure de passion. Noces du bois odorant, menant
les virginités de mai aux fécondités de juillet et d'août;
premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au matin du mariage. Jusque
dans l'herbe, des roses mousseuses, avec leurs robes montantes de laine verte,
attendaient l'amour. Le long du sentier, rayé de coups de soleil, des
fleurs rôdaient, des visages s'avançaient, appelant les vents légers
au passage. Sous la tente déployée de la clairière, tous
les sourires luisaient. Pas un épanouissement ne se ressemblait. Les
roses avaient leurs façons d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à
entrebâiller leur bouton, très timides, le coeur rougissant, pendant
que d'autres, le corset délacé, pantelantes, grandes ouvertes,
semblaient chiffonnées, folles de leur corps au point d'en mourir. Il
y en avait de petites, alertes, gaies, s'en allant à la file, la cocarde
au bonnet; d'énormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
engraissées; d'effrontées, l'air fille, d'un débraillé
coquet, étalant des pétales blanchis de poudre de riz; d'honnêtes,
décolletées en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
élégance souple, d'une originalité permise, inventant des
déshabillés. Les roses épanouies en coupe offraient leur
parfum comme dans un cristal précieux; les roses renversées en
forme d'urne le laissaient couler goutte à goutte; les roses rondes,
pareilles à des choux, l'exhalaient d'une haleine régulière
de fleurs endormies; les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient
encore que le soupir vague de leur virginité.
-- Je t'aime, je t'aime, répétait Serge à voix basse.
Et Albine était une grande rose, une des roses pâles, ouvertes
du matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la nuque
blonde, la gorge adorablement veinée, pâle, d'une moiteur exquise.
Elle sentait bon, elle tendait des lèvres qui offraient dans une coupe
de corail leur parfum faible encore. Et Serge la respirait, la mettait à
sa poitrine.
-- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre tout entière.
Serge resta ravi de son rire, pareil à la phrase cadencée d'un
oiseau.
-- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu d'aussi doux...
Tu es ma joie.
Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlées de petites notes
de flûte, très aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
sons graves. C'était un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
musique sonnante, triomphante, célébrant la volupté du
réveil. Tout riait, dans ce rire de femme naissant à la beauté
et à l'amour, les roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-là,
il avait manqué un charme au grand jardin, une voix de grâce, qui
fût la gaieté vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant,
le grand jardin était doué de ce charme du rire.
-- Quel âge as-tu? demanda Albine, après avoir éteint son
chant sur une note filée et mourante.
-- Bientôt vingt-six ans, répondit Serge.
Elle s'étonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-même était
tout surpris d'avoir répondu cela, si aisément. Il lui semblait
qu'il n'avait pas un jour, pas une heure.
-- Et toi, quel âge as-tu? demanda-t-il à son tour.
-- Moi, j'ai seize ans.
Et elle repartit, toute vibrante, répétant son âge, chantant
son âge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire très fin, qui
coulait comme un filet d'eau, dans un rythme tremblé de la voix. Serge
la regardait de tout près, émerveillé de cette vie du rire,
dont la face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait à peine,
les joues trouées de fossettes, les lèvres arquées, montrant
le rose humide de la bouche, les yeux pareils à des bouts de ciel bleu
s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le chauffait de
son menton gonflé de rire, qu'elle lui appuyait sur l'épaule.
Il tendit la main, il chercha derrière sa nuque, d'un geste machinal.
-- Que veux-tu? demanda-t-elle.
Et, se souvenant, elle cria:
-- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!
Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes lourdes de son
chignon. Ce fut comme une étoffe d'or dépliée. Ses cheveux
la vêtirent jusqu'aux reins. Des mèches qui lui coulèrent
sur la poitrine achevèrent de l'habiller royalement. Serge, à
ce flamboiement brusque, avait poussé un léger cri. Il baisait
chaque mèche, il se brûlait les lèvres à ce rayonnement
de soleil couchant.
Mais Albine, à présent, se soulageait de son long silence. Elle
causait, questionnait, ne s'arrêtait plus.
-- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'étais plus rien pour toi, je passais
mes journées, inutile, impuissante, me désespérant comme
une propre à rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais soulagé.
Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas, lorsque tu étais
couché et que tu t'endormais contre mon épaule, en murmurant que
je te faisais du bien?
-- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais jamais vue. Je
viens de te voir pour la première fois, belle, rayonnante, inoubliable.
Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se récriant:
-- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne, pour avoir
la paix, lorsque tu étais redevenu enfant? Tout à l'heure, tu
le cherchais encore.
-- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine. Jamais je n'avais
baisé tes cheveux.
Elle se fâcha, précisa certains détails, lui conta sa convalescence
dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par lui mettre
la main sur les lèvres, en disant avec une lassitude inquiète:
-- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je viens de m'éveiller,
et je t'ai trouvée là, pleine de roses. Cela suffit.
Et il la reprit entre ses bras, longuement, rêvant tout haut, murmurant:
-- Peut-être ai-je déjà vécu. Cela doit être
bien loin... Je t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus,
ta face un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux, soigneusement,
sous un linge; et moi je n'osais écarter ce linge, parce que tes cheveux
étaient redoutables et qu'ils m'auraient fait mourir... Aujourd'hui,
tes cheveux sont la douceur même de ta personne. Ce sont eux qui gardent
ton parfum, qui me livrent ta beauté assouplie, tout entière entre
mes doigts. Quand je les baise, quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta
vie.
Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses lèvres,
comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout d'un silence, il continua:
-- C'est étrange, avant d'être né, on rêve de naître...
J'étais enterré quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter
au-dessus de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, désespéré,
habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant
des joies terribles, ne cherchant même plus à me dégager
du tas de terre qui pesait sur ma poitrine... Où étais-je donc?
Qui donc m'a mis enfin à la lumière?
Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu'Albine, anxieuse, redoutait
maintenant qu'il ne se souvînt. Elle prit en souriant une poignée
de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle attacha à elle.
Ce jeu le fit sortir de sa rêverie.
-- Tu as raison, dit-il, je suis à toi, qu'importe le reste!... C'est
toi, n'est-ce pas, qui m'as tiré de la terre? Je devais être sous
ce jardin. Ce que j'entendais, c'étaient tes pas roulant les petits cailloux
du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma tête des chants d'oiseaux,
des odeurs d'oeillets, des chaleurs de soleil... Et je me doutais bien que tu
finirais par me trouver. Je t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je
n'espérais pas que tu te donnerais à moi sans ton voile, avec
tes cheveux dénoués, tes cheveux redoutables qui sont devenus
si doux.
Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son visage à
côté du sien.
-- Ne parlons plus. Nous sommes seuls à jamais. Nous nous aimons.
Ils demeurèrent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps encore,
ils s'oublièrent là. Le soleil montait, une poussière de
jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les roses blanches,
les roses rouges, n'étaient plus qu'un rayonnement de leur joie, une
de leurs façons de se sourire. Ils avaient certainement fait éclore
des boutons autour d'eux. Les roses les couronnaient, leur jetaient des guirlandes
aux reins. Et le parfum des roses devenait si pénétrant, si fort
d'une tendresse amoureuse, qu'il semblait être le parfum même de
leur haleine.
Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux à poignée,
avec une maladresse charmante, et planta le peigne de travers, dans l'énorme
chignon tassé sur la tête. Or, il arriva qu'elle était adorablement
coiffée. Il se leva ensuite, lui tendit les mains, la soutint à
la taille pour qu'elle se mit debout. Tous deux souriaient toujours, sans parler.
Doucement, ils s'en allèrent par le sentier.
VI.
Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier, foulant l'herbe
du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu des églantiers qui
barraient les dernières marches de leurs bras souples. Puis, lentement,
ils s'en allèrent dans le bois de roses. C'était un bois, avec
des futaies de hauts rosiers à tige, qui élargissaient des bouquets
de feuillage grands comme des arbres, avec des rosiers en buissons, énormes,
pareils à des taillis impénétrables de jeunes chênes.
Jadis, il y avait eu là, la plus admirable collection de plants qu'on
pût voir. Mais, depuis l'abandon du parterre, tout avait poussé
à l'aventure, la forêt vierge s'était bâtie, la forêt
de roses, envahissant les sentiers, se noyant dans les rejets sauvages, mêlant
les variétés à ce point, que des roses de toutes les odeurs
et de tous les éclats semblaient s'épanouir sur les mêmes
pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient à terre des tapis de mousse,
tandis que des rosiers grimpants s'attachaient à d'autres rosiers, ainsi
que des lierres dévorants, montaient en fusées de verdure, laissaient
retomber, au moindre souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. Et
des allées naturelles s'étaient tracées au milieu du bois,
d'étroits sentiers, de larges avenues, d'adorables chemins couverts,
où l'on marchait à l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi
à des carrefours, à des clairières, sous des berceaux de
petites roses rouges, entre des murs tapissés de petites roses jaunes.
Certains coins de soleil luisaient comme des étoffes de soie verte brochées
de taches voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements d'alcôve,
une senteur d'amour, une tiédeur de bouquet pâmé aux seins
d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers étaient
pleins de nids qui chantaient.
-- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le bois. Je
me suis perdue, une fois. Le soleil était couché, quand j'ai pu
me débarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes, à
chaque pas.
Mais ils marchaient à peine depuis quelques minutes, lorsque Serge, brisé
de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un sommeil profond.
Albine, assise à côté de lui, resta songeuse. C'était
au débouché d'un sentier, au bord d'une clairière. Le sentier
s'enfonçait très loin, rayé de coups de soleil, s'ouvrant
à l'autre bout sur le ciel, par une étroite ouverture ronde et
bleue. D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La clairière
était faite de grands rosiers étagés, montant avec une
débauche de branches, un fouillis de lianes épineuses tels, que
des nappes épaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient suspendues,
tendaient d'un arbuste à l'autre les pans d'une tente volante. On ne
voyait, entre ces lambeaux découpés comme de la fine guipure,
que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur laissant passer la lumière
en une impalpable poussière de soleil. Et de la voûte, ainsi que
des girandoles, pendaient des échappées de branches, de grosses
touffes tenues par le fil vert d'une tige, des brassées de fleurs descendant
jusqu'à terre, le long de quelque déchirure du plafond, qui traînait,
pareille à un coin de rideau arraché.
Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point encore vu dans
un tel accablement des membres, les mains ouvertes sur le gazon, la face morte.
Il était ainsi mort pour elle, elle pensait qu'elle pouvait le baiser
au visage, sans qu'il sentit même son baiser. Et, triste, distraite, elle
occupait ses mains oisives à effeuiller les roses qu'elle trouvait à
sa portée. Au-dessus de sa tête, une gerbe énorme retombait,
effleurant ses cheveux, mettant des roses à son chignon, à ses
oreilles, à sa nuque, lui jetant aux épaules un manteau de roses.
Plus haut, sous ses doigts, les roses pleuvaient, de larges pétales tendres,
ayant la rondeur exquise, la pureté à peine rougissante d'un sein
de vierge. Les roses, comme une tombée de neige vivante, cachaient déjà
ses pieds repliés dans l'herbe. Les roses montaient à ses genoux,
couvraient sa jupe, la noyaient jusqu'à la taille; tandis que trois feuilles
de rose égarées, envolées sur son corsage, à la
naissance de la gorge, semblaient mettre là trois bouts de sa nudité
adorable.
-- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux poignées
de roses et les jetant sur la face de Serge pour le réveiller.
Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la bouche.
Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout son coeur les deux
yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses baisers pour faire envoler les
roses; mais les roses lui restaient aux lèvres, et elle eut un rire plus
sonore, tout amusée par cette caresse dans les fleurs.
Serge s'était soulevé lentement. Il la regardait, frappé
d'étonnement, comme effrayé de la trouver là. Il lui demanda:
-- Qui es-tu, d'où viens-tu, que fais-tu à mon côté?
Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors, il
parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance heureuse:
-- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je te prenne
entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je rêvais de toi.
Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang, mes muscles, mes
os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de mon coeur, si doucement,
que c'était en moi une volupté de me partager ainsi. Je cherchais
ce que j'avais de meilleur, ce que j'avais de plus beau, pour te l'abandonner.
Tu aurais tout emporté, que je t'aurais dit merci... Et je me suis réveillé,
quand tu es sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante
que c'est le frisson même de ton corps qui m'a mis sur mon séant.
Albine, en extase, l'écoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
achevait de naître, il guérissait. Elle le supplia de continuer,
les mains tendues:
-- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne vivais pas,
j'étais pareil à une bête ensommeillée... Et te voilà
à moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-même! Écoute,
il faut ne jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans la tienne.
Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon corps se sèche
ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!
Il lui prit les mains, en répétant d'une voix frémissante
d'admiration:
-- Comme tu es belle!
Albine, dans la poussière du soleil qui tombait, avait une chair de
lait, à peine dorée d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que son peigne
attachait mal, la coiffaient d'un astre à son coucher, lui couvrant la
nuque du désordre de ses dernières mèches flambantes. Elle
portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant elle était vivante
sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa gorge, ses genoux. Elle montrait
sa peau innocente, épanouie sans honte ainsi qu'une fleur, musquée
d'une odeur propre. Elle s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent,
avec des rondeurs molles, des élargissements de lignes voluptueux, toute
une grâce de corps naissant, encore baigné d'enfance, déjà
renflé de puberté. Sa face longue, au front étroit, à
la bouche un peu forte, riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle
était sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
naturellement belle que les arbres sont beaux.
-- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant à lui.
Ils restèrent l'un à l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
point, ils s'étaient pris par la taille, mettant la joue contre la joue,
unis, muets, charmés de n'être plus qu'un. Autour d'eux, les rosiers
fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse, pleine de rires
rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs vivantes s'ouvraient comme
des nudités, comme des corsages laissant voir les trésors des
poitrines. Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées
de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de
soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par les cieux ardents.
Puis, les chairs s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs
adorables, étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on
ne montre pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le
réseau des veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite:
le blanc rose, à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un
pied de vierge qui tâte l'eau d'une source; le rose pâle, plus discret
que la blancheur chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras
éclaire une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules
nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière;
le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes des
lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers
grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches, habillaient
tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de leurs grappes, de l'innocence
de leur mousseline légère; tandis que, çà et là,
des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes, trouaient cette pureté
d'épousée d'une blessure de passion. Noces du bois odorant, menant
les virginités de mai aux fécondités de juillet et d'août;
premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au matin du mariage. Jusque
dans l'herbe, des roses mousseuses, avec leurs robes montantes de laine verte,
attendaient l'amour. Le long du sentier, rayé de coups de soleil, des
fleurs rôdaient, des visages s'avançaient, appelant les vents légers
au passage. Sous la tente déployée de la clairière, tous
les sourires luisaient. Pas un épanouissement ne se ressemblait. Les
roses avaient leurs façons d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à
entrebâiller leur bouton, très timides, le coeur rougissant, pendant
que d'autres, le corset délacé, pantelantes, grandes ouvertes,
semblaient chiffonnées, folles de leur corps au point d'en mourir. Il
y en avait de petites, alertes, gaies, s'en allant à la file, la cocarde
au bonnet; d'énormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
engraissées; d'effrontées, l'air fille, d'un débraillé
coquet, étalant des pétales blanchis de poudre de riz; d'honnêtes,
décolletées en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
élégance souple, d'une originalité permise, inventant des
déshabillés. Les roses épanouies en coupe offraient leur
parfum comme dans un cristal précieux; les roses renversées en
forme d'urne le laissaient couler goutte à goutte; les roses rondes,
pareilles à des choux, l'exhalaient d'une haleine régulière
de fleurs endormies; les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient
encore que le soupir vague de leur virginité.
-- Je t'aime, je t'aime, répétait Serge à voix basse.
Et Albine était une grande rose, une des roses pâles, ouvertes
du matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la nuque
blonde, la gorge adorablement veinée, pâle, d'une moiteur exquise.
Elle sentait bon, elle tendait des lèvres qui offraient dans une coupe
de corail leur parfum faible encore. Et Serge la respirait, la mettait à
sa poitrine.
-- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre tout entière.
Serge resta ravi de son rire, pareil à la phrase cadencée d'un
oiseau.
-- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu d'aussi doux...
Tu es ma joie.
Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlées de petites notes
de flûte, très aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
sons graves. C'était un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
musique sonnante, triomphante, célébrant la volupté du
réveil. Tout riait, dans ce rire de femme naissant à la beauté
et à l'amour, les roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-là,
il avait manqué un charme au grand jardin, une voix de grâce, qui
fût la gaieté vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant,
le grand jardin était doué de ce charme du rire.
-- Quel âge as-tu? demanda Albine, après avoir éteint son
chant sur une note filée et mourante.
-- Bientôt vingt-six ans, répondit Serge.
Elle s'étonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-même était
tout surpris d'avoir répondu cela, si aisément. Il lui semblait
qu'il n'avait pas un jour, pas une heure.
-- Et toi, quel âge as-tu? demanda-t-il à son tour.
-- Moi, j'ai seize ans.
Et elle repartit, toute vibrante, répétant son âge, chantant
son âge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire très fin, qui
coulait comme un filet d'eau, dans un rythme tremblé de la voix. Serge
la regardait de tout près, émerveillé de cette vie du rire,
dont la face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait à peine,
les joues trouées de fossettes, les lèvres arquées, montrant
le rose humide de la bouche, les yeux pareils à des bouts de ciel bleu
s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le chauffait de
son menton gonflé de rire, qu'elle lui appuyait sur l'épaule.
Il tendit la main, il chercha derrière sa nuque, d'un geste machinal.
-- Que veux-tu? demanda-t-elle.
Et, se souvenant, elle cria:
-- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!
Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes lourdes de son
chignon. Ce fut comme une étoffe d'or dépliée. Ses cheveux
la vêtirent jusqu'aux reins. Des mèches qui lui coulèrent
sur la poitrine achevèrent de l'habiller royalement. Serge, à
ce flamboiement brusque, avait poussé un léger cri. Il baisait
chaque mèche, il se brûlait les lèvres à ce rayonnement
de soleil couchant.
Mais Albine, à présent, se soulageait de son long silence. Elle
causait, questionnait, ne s'arrêtait plus.
-- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'étais plus rien pour toi, je passais
mes journées, inutile, impuissante, me désespérant comme
une propre à rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais soulagé.
Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas, lorsque tu étais
couché et que tu t'endormais contre mon épaule, en murmurant que
je te faisais du bien?
-- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais jamais vue. Je
viens de te voir pour la première fois, belle, rayonnante, inoubliable.
Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se récriant:
-- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne, pour avoir
la paix, lorsque tu étais redevenu enfant? Tout à l'heure, tu
le cherchais encore.
-- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine. Jamais je n'avais
baisé tes cheveux.
Elle se fâcha, précisa certains détails, lui conta sa convalescence
dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par lui mettre
la main sur les lèvres, en disant avec une lassitude inquiète:
-- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je viens de m'éveiller,
et je t'ai trouvée là, pleine de roses. Cela suffit.
Et il la reprit entre ses bras, longuement, rêvant tout haut, murmurant:
-- Peut-être ai-je déjà vécu. Cela doit être
bien loin... Je t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus,
ta face un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux, soigneusement,
sous un linge; et moi je n'osais écarter ce linge, parce que tes cheveux
étaient redoutables et qu'ils m'auraient fait mourir... Aujourd'hui,
tes cheveux sont la douceur même de ta personne. Ce sont eux qui gardent
ton parfum, qui me livrent ta beauté assouplie, tout entière entre
mes doigts. Quand je les baise, quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta
vie.
Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses lèvres,
comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout d'un silence, il continua:
-- C'est étrange, avant d'être né, on rêve de naître...
J'étais enterré quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter
au-dessus de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, désespéré,
habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant
des joies terribles, ne cherchant même plus à me dégager
du tas de terre qui pesait sur ma poitrine... Où étais-je donc?
Qui donc m'a mis enfin à la lumière?
Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu'Albine, anxieuse, redoutait
maintenant qu'il ne se souvînt. Elle prit en souriant une poignée
de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle attacha à elle.
Ce jeu le fit sortir de sa rêverie.
-- Tu as raison, dit-il, je suis à toi, qu'importe le reste!... C'est
toi, n'est-ce pas, qui m'as tiré de la terre? Je devais être sous
ce jardin. Ce que j'entendais, c'étaient tes pas roulant les petits cailloux
du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma tête des chants d'oiseaux,
des odeurs d'oeillets, des chaleurs de soleil... Et je me doutais bien que tu
finirais par me trouver. Je t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je
n'espérais pas que tu te donnerais à moi sans ton voile, avec
tes cheveux dénoués, tes cheveux redoutables qui sont devenus
si doux.
Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son visage à
côté du sien.
-- Ne parlons plus. Nous sommes seuls à jamais. Nous nous aimons.
Ils demeurèrent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps encore,
ils s'oublièrent là. Le soleil montait, une poussière de
jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les roses blanches,
les roses rouges, n'étaient plus qu'un rayonnement de leur joie, une
de leurs façons de se sourire. Ils avaient certainement fait éclore
des boutons autour d'eux. Les roses les couronnaient, leur jetaient des guirlandes
aux reins. Et le parfum des roses devenait si pénétrant, si fort
d'une tendresse amoureuse, qu'il semblait être le parfum même de
leur haleine.
Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux à poignée,
avec une maladresse charmante, et planta le peigne de travers, dans l'énorme
chignon tassé sur la tête. Or, il arriva qu'elle était adorablement
coiffée. Il se leva ensuite, lui tendit les mains, la soutint à
la taille pour qu'elle se mit debout. Tous deux souriaient toujours, sans parler.
Doucement, ils s'en allèrent par le sentier.