VII.
Albine et Serge entrèrent dans le parterre. Elle le regardait avec une
sollicitude inquiète, craignant qu'il ne se fatiguât. Mais lui,
la rassura d'un léger rire. Il se sentait fort à la porter partout
où elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'était plus cette plante soumise
aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance attendrie! Il aurait voulu
éviter aux petits pieds d'Albine la rudesse des allées; il rêvait
de la pendre à son cou, comme une enfant que sa mère endort. Déjà,
il la protégeait en gardien jaloux, écartait les pierres et les
ronces, veillait à ce que le vent ne volât pas sur ses cheveux
adorés des caresses qui n'appartenaient qu'à lui. Elle s'était
blottie contre son épaule, elle s'abandonnait, pleine de sérénité.
Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marchèrent dans le soleil, pour la première
fois. Le couple laissait une bonne odeur derrière lui. Il donnait un
frisson au sentier, tandis que le soleil déroulait un tapis d'or sous
ses pas. Il avançait, pareil à un ravissement, entre les grands
buissons fleuris, si désirable que les allées écartées,
au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme les foules
saluent les rois longtemps attendus. Ce n'était qu'un être, souverainement
beau. La peau blanche d'Albine n'était que la blancheur de la peau brune
de Serge. Ils passaient lentement, vêtus de soleil; ils étaient
le soleil lui-même. Les fleurs, penchées, les adoraient.
Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre
leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l'abandon depuis un siècle,
coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares. L'heureuse
paix du Paradou, dormant au grand soleil, empêchait la dégénérescence
des espèces. Il y avait là une température égale,
une terre que chaque plante avait longuement engraissée pour y vivre
dans le silence de sa force. La végétation y était énorme,
superbe, puissamment inculte, pleine de hasards qui étalaient des floraisons
monstrueuses, inconnues à la bêche et aux arrosoirs des jardiniers.
Laissée à elle-même, libre de grandir sans honte, au fond
de cette solitude que des abris naturels protégeaient, la nature s'abandonnait
davantage à chaque printemps, prenait des ébats formidables, s'égayait
à s'offrir en toutes saisons des bouquets étranges, qu'aucune
main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre une rage à bouleverser
ce que l'effort de l'homme avait fait; elle se révoltait, lançait
des débandades de fleurs au milieu des allées, attaquait les rocailles
du flot montant de ses mousses, nouait au cou les marbres qu'elle abattait à
l'aide de la corde flexible de ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles
des bassins, des escaliers, des terrasses, en y enfonçant des arbustes;
elle rampait jusqu'à ce qu'elle possédât les moindres endroits
cultivés, les pétrissait à sa guise, y plantait comme drapeau
de rébellion quelque graine ramassée en chemin, une verdure humble
dont elle faisait une gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu
pour un maître qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
en bordures soignées, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui, on
retrouvait les mêmes plantes, mais perpétuées, élargies
en familles si innombrables, courant une telle prétentaine aux quatre
coins du jardin, que le jardin n'était plus qu'un tapage, une école
buissonnière battant les murs, un lieu suspect où la nature ivre
avait des hoquets de verveine et d'oeillet.
C'était Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parût se livrer
à lui, faible, soutenue à son épaule. Elle le mena d'abord
à la grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
se creusait, effondrée, des blocs de rochers tombés dans une vasque,
des filets d'eau coulant à travers les pierres. La grotte disparaissait
sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangées de roses trémières
semblaient barrer l'entrée d'une grille de fleurs rouges, jaunes, mauves,
blanches, dont les bâtons se noyaient dans des orties colossales, d'un
vert de bronze, suant tranquillement les brûlures de leur poison. Puis,
c'était un élan prodigieux, grimpant en quelques bonds: les jasmins,
étoilés de leurs fleurs suaves; les glycines, aux feuilles de
dentelle tendre; les lierres épais, découpés comme de la
tôle vernie; les chèvrefeuilles souples, criblés de leurs
brins de corail pâle; les clématites amoureuses, allongeant les
bras, pomponnées d'aigrettes blanches. Et d'autres plantes, plus frêles,
s'enlaçaient encore à celles-ci, les liaient davantage, les tissaient
d'une trame odorante. Des capucines, aux chairs verdâtres et nues, ouvraient
des bouches d'or rouge. Des haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces,
allumaient de place en place l'incendie de leurs étincelles vives. Des
volubilis élargissaient le coeur découpé de leurs feuilles,
sonnaient de leurs milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs
exquises. Des pois de senteur, pareils à des vols de papillons posés,
repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prêts à se laisser
emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure immense de verdure,
piquée d'une pluie de fleurs, dont les mèches débordaient
de toutes parts, s'échappaient en un échevellement fou, faisaient
songer à quelque fille géante, pâmée au loin sur
les reins, renversant la tête dans un spasme de passion, dans un ruissellement
de crins superbes, étalés comme une mare de parfums.
-- Jamais je n'ai osé entrer dans tout ce noir, dit Albine à l'oreille
de Serge.
Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc fermait
le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre ses bras, pour qu'elle
pût se pencher sur le trou, béant à quelques pieds du sol.
-- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombée tout de son long
dans l'eau qui coule. L'eau lui a mangé la figure.
Alors, lui, voulut voir à son tour. Il se haussa à l'aide des
poignets. Une haleine fraîche le frappa aux joues. Au milieu des joncs
et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du trou, la femme était
sur l'échine, nue jusqu'à la ceinture, avec une draperie qui lui
cachait les cuisses. C'était quelque noyée de cent ans, le lent
suicide d'un marbre que des peines avaient dû laisser choir au fond de
cette source. La nappe claire qui coulait sur elle avait fait de sa face une
pierre lisse, une blancheur sans visage, tandis que ses deux seins, comme soulevés
hors de l'eau par un effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore,
gonflés d'une volupté ancienne.
-- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il faudra venir
la tirer de là.
Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au soleil, dans le
dévergondage des plates-bandes et des corbeilles. Ils marchaient à
travers un pré de fleurs, à leur fantaisie, sans chemin tracé.
Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes, les plantes naines bordant
jadis les allées, aujourd'hui étalées en nappes sans fin.
Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux chevilles dans la soie mouchetée
des sirènes roses, dans le satin panaché des oeillets mignardises,
dans le velours bleu des myosotis, criblé de petits yeux mélancoliques.
Plus loin, ils traversaient des résédas gigantesques qui leur
montaient aux genoux, comme un bain de parfums; ils coupaient par un champ de
muguets pour épargner un champ voisin de violettes, si douces qu'ils
tremblaient d'en meurtrir la moindre touffe; puis, pressés de toutes
parts, n'ayant plus que des violettes autour d'eux, ils étaient forcés
de s'en aller à pas discrets sur cette fraîcheur embaumée,
au milieu de l'haleine même du printemps. Au-delà des violettes,
la laine verte des lobelias se déroulait, un peu rude, piquée
de mauve clair; les étoiles nuancées des sélaginoïdes,
les coupes bleues des nemophilas, les croix jaunes des saponaires, les croix
roses et blanches des juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie
riche, étendaient à l'infini devant le couple un luxe royal de
tenture, pour qu'il s'avançât sans fatigue dans la joie de sa première
promenade. Et c'étaient les violettes qui revenaient toujours, une mer
de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des odeurs précieuses,
les accompagnant du souffle de leurs fleurs cachées sous les feuilles.
Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes, bâtissaient
des haies, ménageaient des sentiers étroits qu'ils se plaisaient
à suivre. Les sentiers s'enfonçaient avec de brusques détours,
s'embrouillaient, emmêlaient des bouts de taillis inextricables: des ageratums
à houpettes bleu céleste; des aspérules, d'une délicate
odeur de musc; des mimulus, montrant des gorges cuivrées, ponctuées
de cinabre; des phlox écarlates, des phlox violets, superbes, dressant
des quenouilles de fleurs que le vent filait; des lins rouges aux brins fins
comme des cheveux; des chrysanthèmes pareils à des lunes pleines,
des lunes d'or, dardant de courts rayons éteints, blanchâtres,
violâtres, rosâtres.
Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse entre les deux
haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles légères,
les centranthus retombant en neige immaculée, les cynoglosses grisâtres
ayant une goutte de rosée dans chacune des coupes minuscules de leurs
fleurs. A gauche, c'était une longue rue d'ancolies, toutes les variétés
de l'ancolie, les blanches, les roses pâles, les violettes sombres, ces
dernières presque noires, d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un
bouquet de hautes tiges leurs pétales plissés et gaufrés
comme un crêpe. Et plus loin, à mesure qu'ils avançaient,
les haies changeaient, alignaient les bâtons fleuris de pieds-d'alouettes
énormes, perdus dans la frisure des feuilles, laissaient passer les gueules
ouvertes des mufliers fauves, haussaient le feuillage grêle des schizanthus,
plein d'un papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachées de laque
tendre. Des campanules couraient, lançant leurs cloches bleues à
toute volée, jusqu'au haut de grands asphodèles, dont la tige
d'or leur servait de clocher. Dans un coin, un fenouil géant ressemblait
à une dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il ne pouvait
plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un jaillissement de plantes
tel, qu'il mettait là comme une meule à panache triomphal. En
bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où s'élançaient
des benoîtes écarlates, des rhodantes dont les pétales secs
avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes croix blanches,
ouvragées, semblables aux croix d'un ordre barbare. Plus haut, s'épanouissaient
les viscarias roses, les leptosiphons jaunes, les colinsias blancs, les lagurus
plantant parmi les couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore,
des digitales rouges, les lupins bleus s'élevaient en colonnettes minces,
suspendaient une rotonde byzantine, peinturlurée violemment de pourpre
et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal, aux feuilles sanguines,
semblait élargir un dôme de cuivre bruni.
Et comme Serge avançait déjà les mains, voulant passer,
Albine le supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.
-- Tu casserais les branches, tu écraserais les feuilles, dit-elle.
Moi, depuis des années que je vis ici, je prends bien garde de ne tuer
personne... Viens, je te montrerai les pensées.
Elle l'obligea à revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des sentiers
étroits, au centre du parterre, où se trouvaient autrefois de
grands bassins. Les bassins, comblés, n'étaient plus que de vastes
jardinières, à bordure de marbre émiettée et rompue.
Dans un des plus larges, un coup de vent avait semé une merveilleuse
corbeille de pensées. Les fleurs de velours semblaient vivantes, avec
leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs bouches plus pâles,
leurs délicats mentons couleur chair.
-- Quand j'étais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura Albine.
Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits visages qui vous regardent,
à ras de terre?... Et elles tournent leurs figures, toutes ensemble.
On dirait des poupées enterrées qui passent la tête.
Elle l'entraîna de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins. Dans
le bassin voisin, des amarantes avaient poussé, hérissant des
crêtes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant à de gigantesques
chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille, fleur de pêcher, gris
de lin, blanc lavé de rose, emplissaient une autre vasque, où
les ressorts de leurs graines partaient avec de petits bruits secs. Puis, c'était
au milieu des débris d'une fontaine une collection d'oeillets splendides:
des oeillets blancs débordaient de l'auge moussue; des oeillets panachés
plantaient dans les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
découpée; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis crachait
l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si vigoureux que le vieux
lion mutilé semblait, à cette heure, cracher des éclaboussures
de sang. Et, à côté, la pièce d'eau principale, un
ancien lac où des cygnes avaient nagé, était devenue un
bois de lilas, à l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des
belles-de-jour, protégeaient leur teint délicat, dormant à
demi, toutes moites de parfums.
-- Et nous n'avons pas traversé la moitié du parterre! dit Albine
orgueilleusement. Là-bas sont les grandes fleurs, des champs où
je disparais tout entière, comme une perdrix dans un champ de blé.
Ils y allèrent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes renversées
flambaient encore des hautes flammes violettes des iris. Le long des marches
coulait un ruissellement de giroflées pareil à une nappe d'or
liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des candélabres de
bronze vert, grêles, hérissés, recourbés en becs
d'oiseaux fantastiques, d'un art étrange, d'une élégance
de brûle-parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brisés,
laissaient pendre des tresses blondes, des chevelures verdâtres de fleuve
toutes tachées de moisissures. Puis, au bas, un second parterre s'étendait,
coupé de buis puissants comme des chênes, d'anciens buis corrects,
autrefois taillés en boules, en pyramides, en tours octogonales, aujourd'hui
débraillés magnifiquement, avec de grands haillons de verdure
sombre, dont les trous montraient des bouts de ciel bleu.
Et Albine mena Serge, à droite, dans un champ qui était comme
le cimetière du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
cortèges de pavots s'en allaient à la file, puant la mort, épanouissant
leurs lourdes fleurs d'un éclat fiévreux. Des anémones
tragiques faisaient des foules désolées, au teint meurtri, tout
terreux de quelque souffle épidémique. Des daturas trapus élargissaient
leurs cornets violâtres, où des insectes, las de vivre, venaient
boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs feuillages engorgés,
ensevelissaient leurs fleurs, des corps d'étoiles agonisants, exhalant
déjà la peste de leur décomposition. Et c'étaient
encore d'autres tristesses: les renoncules charnues, d'une couleur sourde de
métal rouillé; les jacinthes et les tubéreuses exhalant
l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais les cinéraires surtout
dominaient, toute une poussée de cinéraires qui promenaient le
demi-deuil de leurs robes violettes et blanches, robes de velours rayé,
robes de velours uni, d'une sévérité riche.
Au milieu du champ mélancolique, un Amour de marbre restait debout, mutilé,
le bras qui tenait l'arc tombé dans les orties, souriant encore sous
les lichens dont sa nudité d'enfant grelottait.
Puis, Albine et Serge entrèrent jusqu'à la taille dans un champ
de pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges pétales
qui leur rafraîchissaient les mains, pareilles aux gouttes larges d'une
pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces apoplectiques, dont le rire
énorme les inquiétait. Ils gagnèrent, à gauche,
un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, déliés, qui
les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de clochettes.
Ils traversèrent ensuite des champs de véroniques aux grappes
violettes, des champs de géraniums et de pélargoniums, sur lesquels
semblaient courir des flammèches ardentes, le rouge, le rose, le blanc
incandescent d'un brasier, que les moindres souffles du vent ravivaient sans
cesse. Ils durent tourner des rideaux de glaïeuls, aussi grands que des
roseaux, dressant des hampes de fleurs qui brûlaient dans la clarté,
avec des richesses de flamme de torches allumées. Ils s'égarèrent
au milieu d'un bois de tournesols, une futaie faite de troncs aussi gros que
la taille d'Albine, obscurcie par des feuilles rudes, larges à y coucher
un enfant, peuplée de faces géantes, de faces d'astre, resplendissantes
comme autant de soleils. Et ils arrivèrent enfin dans un autre bois,
un bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les feuilles
ne se voyaient pas, étalant des bouquets monstrueux, des hottées
de calices tendres qui moutonnaient jusqu'à l'horizon.
-- Va, nous ne sommes pas au bout! s'écria Albine. Marchons, marchons
toujours.
Mais Serge l'arrêta. Ils étaient alors au centre d'une ancienne
colonnade en ruine. Des fûts de colonne faisaient des bancs, parmi des
touffes de primevères et de pervenches. Au loin, entre les colonnes restées
debout, d'autres champs de fleurs s'étendaient des champs de tulipes,
aux vives panachures de faïences peintes; des champs de calcéolaires,
légères soufflures de chair, ponctuées de sang et d'or;
des champs de zinnias, pareils à de grosses pâquerettes courroucées;
des champs de pétunias, aux pétales molles comme une batiste de
femme, montrant le rose de la peau; des champs encore, des champs à l'infini,
dont on ne reconnaissait plus les fleurs, dont les tapis s'étalaient
sous le soleil, avec la bigarrure confuse des touffes violentes, noyée
dans les verts attendris des herbes.
-- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue, avec un sourire.
C'est ici qu'il doit être bon de s'asseoir, dans l'odeur qui monte.
A côté d'eux était un champ d'héliotropes, d'une
haleine de vanille, si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours.
Alors, ils s'assirent sur une des colonnes renversées, au milieu d'un
bouquet de lis superbes qui avaient poussé là. Depuis plus d'une
heure, ils marchaient. Ils étaient venus des roses dans les lis, à
travers toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur, après
leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente des chèvrefeuilles
suaves, des violettes musquées, des verveines exhalant l'odeur fraîche
d'un baiser, des tubéreuses soufflant la pâmoison d'une volupté
mortelle. Les lis, aux tiges élancées, les mettaient dans un pavillon
blanc, sous le toit de neige de leurs calices, seulement égayés
des gouttes d'or légères des pistils. Et ils restaient, ainsi
que des fiancés enfants, souverainement pudiques, comme au centre d'une
tour de pureté, d'une tour d'ivoire inattaquable, où ils ne s'aimaient
encore que de tout le charme de leur innocence.
Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurèrent avec les lis. Ils y étaient
bien; ils achevaient d'y naître. Serge y perdait la dernière fièvre
de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de lait qu'aucune
rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus qu'ils avaient les bras nus,
le cou nu, les épaules nues. Leurs chevelures ne les troublèrent
plus, comme des nudités déployées. L'un contre l'autre,
ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la fraîcheur à se serrer.
Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau de source, sans que rien d'impur
montât de leur chair pour en ternir le cristal. Leurs joues étaient
des fruits veloutés, à peine mûrs, auxquels ils ne songeaient
point à mordre. Quand ils quittèrent les lis, ils n'avaient pas
dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de se rencontrer, seuls au fond du
grand jardin, pour y vivre dans une amitié et dans un jeu éternels.
Et, comme ils traversaient de nouveau le parterre, rentrant au crépuscule,
les fleurs parurent se faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes,
ne voulant pas débaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clématites, n'agrandissaient
plus devant eux une alcôve d'amour, noyés à cette heure
de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la leur. Les pensées
les regardaient en camarades, de leurs petits visages candides. Les résédas,
alanguis, frôlés par la jupe blanche d'Albine, semblaient pris
de compassion, évitant de hâter leur fièvre d'un souffle.
VII.
Albine et Serge entrèrent dans le parterre. Elle le regardait avec une
sollicitude inquiète, craignant qu'il ne se fatiguât. Mais lui,
la rassura d'un léger rire. Il se sentait fort à la porter partout
où elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'était plus cette plante soumise
aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance attendrie! Il aurait voulu
éviter aux petits pieds d'Albine la rudesse des allées; il rêvait
de la pendre à son cou, comme une enfant que sa mère endort. Déjà,
il la protégeait en gardien jaloux, écartait les pierres et les
ronces, veillait à ce que le vent ne volât pas sur ses cheveux
adorés des caresses qui n'appartenaient qu'à lui. Elle s'était
blottie contre son épaule, elle s'abandonnait, pleine de sérénité.
Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marchèrent dans le soleil, pour la première
fois. Le couple laissait une bonne odeur derrière lui. Il donnait un
frisson au sentier, tandis que le soleil déroulait un tapis d'or sous
ses pas. Il avançait, pareil à un ravissement, entre les grands
buissons fleuris, si désirable que les allées écartées,
au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme les foules
saluent les rois longtemps attendus. Ce n'était qu'un être, souverainement
beau. La peau blanche d'Albine n'était que la blancheur de la peau brune
de Serge. Ils passaient lentement, vêtus de soleil; ils étaient
le soleil lui-même. Les fleurs, penchées, les adoraient.
Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre
leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l'abandon depuis un siècle,
coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares. L'heureuse
paix du Paradou, dormant au grand soleil, empêchait la dégénérescence
des espèces. Il y avait là une température égale,
une terre que chaque plante avait longuement engraissée pour y vivre
dans le silence de sa force. La végétation y était énorme,
superbe, puissamment inculte, pleine de hasards qui étalaient des floraisons
monstrueuses, inconnues à la bêche et aux arrosoirs des jardiniers.
Laissée à elle-même, libre de grandir sans honte, au fond
de cette solitude que des abris naturels protégeaient, la nature s'abandonnait
davantage à chaque printemps, prenait des ébats formidables, s'égayait
à s'offrir en toutes saisons des bouquets étranges, qu'aucune
main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre une rage à bouleverser
ce que l'effort de l'homme avait fait; elle se révoltait, lançait
des débandades de fleurs au milieu des allées, attaquait les rocailles
du flot montant de ses mousses, nouait au cou les marbres qu'elle abattait à
l'aide de la corde flexible de ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles
des bassins, des escaliers, des terrasses, en y enfonçant des arbustes;
elle rampait jusqu'à ce qu'elle possédât les moindres endroits
cultivés, les pétrissait à sa guise, y plantait comme drapeau
de rébellion quelque graine ramassée en chemin, une verdure humble
dont elle faisait une gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu
pour un maître qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
en bordures soignées, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui, on
retrouvait les mêmes plantes, mais perpétuées, élargies
en familles si innombrables, courant une telle prétentaine aux quatre
coins du jardin, que le jardin n'était plus qu'un tapage, une école
buissonnière battant les murs, un lieu suspect où la nature ivre
avait des hoquets de verveine et d'oeillet.
C'était Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parût se livrer
à lui, faible, soutenue à son épaule. Elle le mena d'abord
à la grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
se creusait, effondrée, des blocs de rochers tombés dans une vasque,
des filets d'eau coulant à travers les pierres. La grotte disparaissait
sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangées de roses trémières
semblaient barrer l'entrée d'une grille de fleurs rouges, jaunes, mauves,
blanches, dont les bâtons se noyaient dans des orties colossales, d'un
vert de bronze, suant tranquillement les brûlures de leur poison. Puis,
c'était un élan prodigieux, grimpant en quelques bonds: les jasmins,
étoilés de leurs fleurs suaves; les glycines, aux feuilles de
dentelle tendre; les lierres épais, découpés comme de la
tôle vernie; les chèvrefeuilles souples, criblés de leurs
brins de corail pâle; les clématites amoureuses, allongeant les
bras, pomponnées d'aigrettes blanches. Et d'autres plantes, plus frêles,
s'enlaçaient encore à celles-ci, les liaient davantage, les tissaient
d'une trame odorante. Des capucines, aux chairs verdâtres et nues, ouvraient
des bouches d'or rouge. Des haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces,
allumaient de place en place l'incendie de leurs étincelles vives. Des
volubilis élargissaient le coeur découpé de leurs feuilles,
sonnaient de leurs milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs
exquises. Des pois de senteur, pareils à des vols de papillons posés,
repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prêts à se laisser
emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure immense de verdure,
piquée d'une pluie de fleurs, dont les mèches débordaient
de toutes parts, s'échappaient en un échevellement fou, faisaient
songer à quelque fille géante, pâmée au loin sur
les reins, renversant la tête dans un spasme de passion, dans un ruissellement
de crins superbes, étalés comme une mare de parfums.
-- Jamais je n'ai osé entrer dans tout ce noir, dit Albine à l'oreille
de Serge.
Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc fermait
le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre ses bras, pour qu'elle
pût se pencher sur le trou, béant à quelques pieds du sol.
-- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombée tout de son long
dans l'eau qui coule. L'eau lui a mangé la figure.
Alors, lui, voulut voir à son tour. Il se haussa à l'aide des
poignets. Une haleine fraîche le frappa aux joues. Au milieu des joncs
et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du trou, la femme était
sur l'échine, nue jusqu'à la ceinture, avec une draperie qui lui
cachait les cuisses. C'était quelque noyée de cent ans, le lent
suicide d'un marbre que des peines avaient dû laisser choir au fond de
cette source. La nappe claire qui coulait sur elle avait fait de sa face une
pierre lisse, une blancheur sans visage, tandis que ses deux seins, comme soulevés
hors de l'eau par un effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore,
gonflés d'une volupté ancienne.
-- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il faudra venir
la tirer de là.
Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au soleil, dans le
dévergondage des plates-bandes et des corbeilles. Ils marchaient à
travers un pré de fleurs, à leur fantaisie, sans chemin tracé.
Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes, les plantes naines bordant
jadis les allées, aujourd'hui étalées en nappes sans fin.
Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux chevilles dans la soie mouchetée
des sirènes roses, dans le satin panaché des oeillets mignardises,
dans le velours bleu des myosotis, criblé de petits yeux mélancoliques.
Plus loin, ils traversaient des résédas gigantesques qui leur
montaient aux genoux, comme un bain de parfums; ils coupaient par un champ de
muguets pour épargner un champ voisin de violettes, si douces qu'ils
tremblaient d'en meurtrir la moindre touffe; puis, pressés de toutes
parts, n'ayant plus que des violettes autour d'eux, ils étaient forcés
de s'en aller à pas discrets sur cette fraîcheur embaumée,
au milieu de l'haleine même du printemps. Au-delà des violettes,
la laine verte des lobelias se déroulait, un peu rude, piquée
de mauve clair; les étoiles nuancées des sélaginoïdes,
les coupes bleues des nemophilas, les croix jaunes des saponaires, les croix
roses et blanches des juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie
riche, étendaient à l'infini devant le couple un luxe royal de
tenture, pour qu'il s'avançât sans fatigue dans la joie de sa première
promenade. Et c'étaient les violettes qui revenaient toujours, une mer
de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des odeurs précieuses,
les accompagnant du souffle de leurs fleurs cachées sous les feuilles.
Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes, bâtissaient
des haies, ménageaient des sentiers étroits qu'ils se plaisaient
à suivre. Les sentiers s'enfonçaient avec de brusques détours,
s'embrouillaient, emmêlaient des bouts de taillis inextricables: des ageratums
à houpettes bleu céleste; des aspérules, d'une délicate
odeur de musc; des mimulus, montrant des gorges cuivrées, ponctuées
de cinabre; des phlox écarlates, des phlox violets, superbes, dressant
des quenouilles de fleurs que le vent filait; des lins rouges aux brins fins
comme des cheveux; des chrysanthèmes pareils à des lunes pleines,
des lunes d'or, dardant de courts rayons éteints, blanchâtres,
violâtres, rosâtres.
Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse entre les deux
haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles légères,
les centranthus retombant en neige immaculée, les cynoglosses grisâtres
ayant une goutte de rosée dans chacune des coupes minuscules de leurs
fleurs. A gauche, c'était une longue rue d'ancolies, toutes les variétés
de l'ancolie, les blanches, les roses pâles, les violettes sombres, ces
dernières presque noires, d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un
bouquet de hautes tiges leurs pétales plissés et gaufrés
comme un crêpe. Et plus loin, à mesure qu'ils avançaient,
les haies changeaient, alignaient les bâtons fleuris de pieds-d'alouettes
énormes, perdus dans la frisure des feuilles, laissaient passer les gueules
ouvertes des mufliers fauves, haussaient le feuillage grêle des schizanthus,
plein d'un papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachées de laque
tendre. Des campanules couraient, lançant leurs cloches bleues à
toute volée, jusqu'au haut de grands asphodèles, dont la tige
d'or leur servait de clocher. Dans un coin, un fenouil géant ressemblait
à une dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il ne pouvait
plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un jaillissement de plantes
tel, qu'il mettait là comme une meule à panache triomphal. En
bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où s'élançaient
des benoîtes écarlates, des rhodantes dont les pétales secs
avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes croix blanches,
ouvragées, semblables aux croix d'un ordre barbare. Plus haut, s'épanouissaient
les viscarias roses, les leptosiphons jaunes, les colinsias blancs, les lagurus
plantant parmi les couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore,
des digitales rouges, les lupins bleus s'élevaient en colonnettes minces,
suspendaient une rotonde byzantine, peinturlurée violemment de pourpre
et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal, aux feuilles sanguines,
semblait élargir un dôme de cuivre bruni.
Et comme Serge avançait déjà les mains, voulant passer,
Albine le supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.
-- Tu casserais les branches, tu écraserais les feuilles, dit-elle.
Moi, depuis des années que je vis ici, je prends bien garde de ne tuer
personne... Viens, je te montrerai les pensées.
Elle l'obligea à revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des sentiers
étroits, au centre du parterre, où se trouvaient autrefois de
grands bassins. Les bassins, comblés, n'étaient plus que de vastes
jardinières, à bordure de marbre émiettée et rompue.
Dans un des plus larges, un coup de vent avait semé une merveilleuse
corbeille de pensées. Les fleurs de velours semblaient vivantes, avec
leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs bouches plus pâles,
leurs délicats mentons couleur chair.
-- Quand j'étais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura Albine.
Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits visages qui vous regardent,
à ras de terre?... Et elles tournent leurs figures, toutes ensemble.
On dirait des poupées enterrées qui passent la tête.
Elle l'entraîna de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins. Dans
le bassin voisin, des amarantes avaient poussé, hérissant des
crêtes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant à de gigantesques
chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille, fleur de pêcher, gris
de lin, blanc lavé de rose, emplissaient une autre vasque, où
les ressorts de leurs graines partaient avec de petits bruits secs. Puis, c'était
au milieu des débris d'une fontaine une collection d'oeillets splendides:
des oeillets blancs débordaient de l'auge moussue; des oeillets panachés
plantaient dans les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
découpée; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis crachait
l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si vigoureux que le vieux
lion mutilé semblait, à cette heure, cracher des éclaboussures
de sang. Et, à côté, la pièce d'eau principale, un
ancien lac où des cygnes avaient nagé, était devenue un
bois de lilas, à l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des
belles-de-jour, protégeaient leur teint délicat, dormant à
demi, toutes moites de parfums.
-- Et nous n'avons pas traversé la moitié du parterre! dit Albine
orgueilleusement. Là-bas sont les grandes fleurs, des champs où
je disparais tout entière, comme une perdrix dans un champ de blé.
Ils y allèrent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes renversées
flambaient encore des hautes flammes violettes des iris. Le long des marches
coulait un ruissellement de giroflées pareil à une nappe d'or
liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des candélabres de
bronze vert, grêles, hérissés, recourbés en becs
d'oiseaux fantastiques, d'un art étrange, d'une élégance
de brûle-parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brisés,
laissaient pendre des tresses blondes, des chevelures verdâtres de fleuve
toutes tachées de moisissures. Puis, au bas, un second parterre s'étendait,
coupé de buis puissants comme des chênes, d'anciens buis corrects,
autrefois taillés en boules, en pyramides, en tours octogonales, aujourd'hui
débraillés magnifiquement, avec de grands haillons de verdure
sombre, dont les trous montraient des bouts de ciel bleu.
Et Albine mena Serge, à droite, dans un champ qui était comme
le cimetière du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
cortèges de pavots s'en allaient à la file, puant la mort, épanouissant
leurs lourdes fleurs d'un éclat fiévreux. Des anémones
tragiques faisaient des foules désolées, au teint meurtri, tout
terreux de quelque souffle épidémique. Des daturas trapus élargissaient
leurs cornets violâtres, où des insectes, las de vivre, venaient
boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs feuillages engorgés,
ensevelissaient leurs fleurs, des corps d'étoiles agonisants, exhalant
déjà la peste de leur décomposition. Et c'étaient
encore d'autres tristesses: les renoncules charnues, d'une couleur sourde de
métal rouillé; les jacinthes et les tubéreuses exhalant
l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais les cinéraires surtout
dominaient, toute une poussée de cinéraires qui promenaient le
demi-deuil de leurs robes violettes et blanches, robes de velours rayé,
robes de velours uni, d'une sévérité riche.
Au milieu du champ mélancolique, un Amour de marbre restait debout, mutilé,
le bras qui tenait l'arc tombé dans les orties, souriant encore sous
les lichens dont sa nudité d'enfant grelottait.
Puis, Albine et Serge entrèrent jusqu'à la taille dans un champ
de pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges pétales
qui leur rafraîchissaient les mains, pareilles aux gouttes larges d'une
pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces apoplectiques, dont le rire
énorme les inquiétait. Ils gagnèrent, à gauche,
un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, déliés, qui
les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de clochettes.
Ils traversèrent ensuite des champs de véroniques aux grappes
violettes, des champs de géraniums et de pélargoniums, sur lesquels
semblaient courir des flammèches ardentes, le rouge, le rose, le blanc
incandescent d'un brasier, que les moindres souffles du vent ravivaient sans
cesse. Ils durent tourner des rideaux de glaïeuls, aussi grands que des
roseaux, dressant des hampes de fleurs qui brûlaient dans la clarté,
avec des richesses de flamme de torches allumées. Ils s'égarèrent
au milieu d'un bois de tournesols, une futaie faite de troncs aussi gros que
la taille d'Albine, obscurcie par des feuilles rudes, larges à y coucher
un enfant, peuplée de faces géantes, de faces d'astre, resplendissantes
comme autant de soleils. Et ils arrivèrent enfin dans un autre bois,
un bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les feuilles
ne se voyaient pas, étalant des bouquets monstrueux, des hottées
de calices tendres qui moutonnaient jusqu'à l'horizon.
-- Va, nous ne sommes pas au bout! s'écria Albine. Marchons, marchons
toujours.
Mais Serge l'arrêta. Ils étaient alors au centre d'une ancienne
colonnade en ruine. Des fûts de colonne faisaient des bancs, parmi des
touffes de primevères et de pervenches. Au loin, entre les colonnes restées
debout, d'autres champs de fleurs s'étendaient des champs de tulipes,
aux vives panachures de faïences peintes; des champs de calcéolaires,
légères soufflures de chair, ponctuées de sang et d'or;
des champs de zinnias, pareils à de grosses pâquerettes courroucées;
des champs de pétunias, aux pétales molles comme une batiste de
femme, montrant le rose de la peau; des champs encore, des champs à l'infini,
dont on ne reconnaissait plus les fleurs, dont les tapis s'étalaient
sous le soleil, avec la bigarrure confuse des touffes violentes, noyée
dans les verts attendris des herbes.
-- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue, avec un sourire.
C'est ici qu'il doit être bon de s'asseoir, dans l'odeur qui monte.
A côté d'eux était un champ d'héliotropes, d'une
haleine de vanille, si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours.
Alors, ils s'assirent sur une des colonnes renversées, au milieu d'un
bouquet de lis superbes qui avaient poussé là. Depuis plus d'une
heure, ils marchaient. Ils étaient venus des roses dans les lis, à
travers toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur, après
leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente des chèvrefeuilles
suaves, des violettes musquées, des verveines exhalant l'odeur fraîche
d'un baiser, des tubéreuses soufflant la pâmoison d'une volupté
mortelle. Les lis, aux tiges élancées, les mettaient dans un pavillon
blanc, sous le toit de neige de leurs calices, seulement égayés
des gouttes d'or légères des pistils. Et ils restaient, ainsi
que des fiancés enfants, souverainement pudiques, comme au centre d'une
tour de pureté, d'une tour d'ivoire inattaquable, où ils ne s'aimaient
encore que de tout le charme de leur innocence.
Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurèrent avec les lis. Ils y étaient
bien; ils achevaient d'y naître. Serge y perdait la dernière fièvre
de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de lait qu'aucune
rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus qu'ils avaient les bras nus,
le cou nu, les épaules nues. Leurs chevelures ne les troublèrent
plus, comme des nudités déployées. L'un contre l'autre,
ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la fraîcheur à se serrer.
Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau de source, sans que rien d'impur
montât de leur chair pour en ternir le cristal. Leurs joues étaient
des fruits veloutés, à peine mûrs, auxquels ils ne songeaient
point à mordre. Quand ils quittèrent les lis, ils n'avaient pas
dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de se rencontrer, seuls au fond du
grand jardin, pour y vivre dans une amitié et dans un jeu éternels.
Et, comme ils traversaient de nouveau le parterre, rentrant au crépuscule,
les fleurs parurent se faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes,
ne voulant pas débaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clématites, n'agrandissaient
plus devant eux une alcôve d'amour, noyés à cette heure
de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la leur. Les pensées
les regardaient en camarades, de leurs petits visages candides. Les résédas,
alanguis, frôlés par la jupe blanche d'Albine, semblaient pris
de compassion, évitant de hâter leur fièvre d'un souffle.