VIII.
Le lendemain, dès l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle dormait
dans une chambre de l'étage supérieur, où il n'eut pas
l'idée de monter. Il se pencha à la fenêtre, la vit qui
poussait ses persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se
retrouver ainsi.
-- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut descendue. Il
faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin, bien loin, quelque part
où nous serons joliment à notre aise.
-- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.
-- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.
Ils passèrent une journée charmante. Les fenêtres étaient
grandes ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge
prit enfin possession de cette heureuse chambre, où il s'imaginait être
né. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de plâtre,
culbutés au bord de l'alcôve, l'égayèrent au point
qu'il monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du plus
petit d'entre eux, un bout d'homme, le derrière en l'air, la tête
en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il ressemblait
à un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de pitié:
-- Non, non, détache-le... Ça l'empêche de voler.
Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui occupèrent
vivement Serge. Il se fâchait de ne pouvoir comprendre à quels
jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. Aidé
d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimpèrent tous les deux.
Albine donnait des explications.
-- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit plus que
trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici, j'ai pu distinguer
encore une dame couchée. Mais, depuis le temps, elle s'en est allée.
Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de ces jolies
indécences de boudoir. Les peintures, qui s'émiettaient comme
un visage fardé du dix-huitième siècle, étaient
assez mortes pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pâmés
dans une luxure aimable. Les détails trop crus, auxquels paraissait s'être
complu l'ancien amour dont l'alcôve gardait la lointaine odeur, avaient
disparu, mangés par le grand air; si bien que la chambre, ainsi que le
parc, était naturellement redevenue vierge, sous la gloire tranquille
du soleil.
-- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant de la table...
Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi?
Albine savait jouer à tous les jeux. Seulement, il fallait être
au moins trois pour jouer à la main chaude. Cela les fit rire. Mais Serge
s'écria qu'on était trop bien deux, et ils jurèrent de
n'être toujours que deux.
- On est tout à fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune homme,
qui s'allongea sur le canapé. Et les meubles ont une odeur de vieux qui
sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voilà une chambre où
il y a du bonheur.
La jeune fille hochait gravement la tête.
-- Si j'avais été peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur,
dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-là que je veux
te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-être. Enfin,
ça nous amusera.
Et elle s'assit à côté de Serge.
-- Il y a des années et des années... Le Paradou appartenait à
un riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame très belle. Les
portes du château étaient si bien fermées, les murailles
du jardin avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le moindre
bout des jupes de la dame.
-- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.
Comme Albine le regardait toute surprise, fâchée de voir son histoire
connue, il continua à demi-voix, étonné lui-même.
-- Tu me l'as déjà racontée, ton histoire.
Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa convaincre. Ce qui
ne l'empêcha pas de terminer son récit en ces termes:
-- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit barricader
toutes les ouvertures, pour qu'on n'allât pas déranger la dame...
La dame était morte dans cette chambre.
-- Dans cette chambre! s'écria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela...
Es-tu sûre qu'elle soit morte dans cette chambre?
Albine se fâcha. Elle répétait ce que tout le monde savait.
Le seigneur avait fait bâtir le pavillon, pour y loger cette inconnue
qui ressemblait à une princesse. Les gens du château, plus tard,
assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi, ils l'apercevaient
dans une allée, menant les petits pieds de l'inconnue au fond des taillis
les plus noirs. Mais, pour rien au monde, ils ne se seraient hasardés
à guetter le couple, qui battait le parc pendant des semaines entières.
-- Et c'est là qu'elle est morte, répéta Serge, l'esprit
frappé. Tu as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches
dans son lit.
Albine souriait.
-- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes ces choses,
c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de bonheur.
Ils se turent, ils regardèrent un instant l'alcôve, le haut plafond,
les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement amoureux, dans
les couleurs fanées des meubles. C'était un soupir discret du
passé, si résigné, qu'il ressemblait encore à un
remerciement tiède de femme adorée.
-- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop tranquille.
Et Albine reprit en se rapprochant de lui:
-- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient découvert dans
le jardin un endroit de félicité parfaite, où ils finissaient
par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source certaine... Un
endroit d'ombre fraîche, caché au fond de broussailles impénétrables,
si merveilleusement beau, qu'on y oublie le monde entier. La dame a dû
y être enterrée.
-- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.
-- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un geste découragé.
J'ai cherché partout, je n'ai encore pu trouver nulle part cette clairière
heureuse... Elle n'est ni dans les roses, ni dans les lis, ni sur le tapis des
violettes.
-- Peut être est-ce ce coin de fleurs tristes, où tu m'as montré
un enfant debout, le bras cassé?
- Non, non.
-- Peut être est-ce au fond de la grotte, près de cette eau claire,
où s'est noyée cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?
-- Non, non.
Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se parlant à
elle-même:
-- Dès les premiers jours, je me suis mise en quête. Si j'ai passé
des journées dans le Paradou, si j'ai fouillé les moindres coins
de verdure, c'était uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de
la clairière. Que de matinées perdues vainement à me glisser
sous les ronces, à visiter les coins les plus reculés du parc!...
Oh! je l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantée, avec son arbre
immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe fine comme
une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que les oiseaux eux-mêmes
ne peuvent percer!
Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, élevant la voix, le suppliant:
-- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous trouverons... Toi
qui es fort, tu écarteras les grosses branches devant moi, pour que j'aille
jusqu'au fond des fourrés. Tu me porteras, lorsque je serai lasse; tu
m'aideras à sauter les ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons
à perdre notre route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir
côte à côte, sous le toit de feuilles, au centre de la clairière!
On m'a raconté qu'on vivait là dans une minute toute une vie...
Dis? mon bon Serge, dès demain, nous partirons, nous battrons le parc
broussailles à broussailles, jusqu'à ce que nous ayons contenté
notre désir.
Serge haussait les épaules, en souriant.
-- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra rester
avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur plus grand.
-- C'est là que la morte est enterrée, murmura Albine, retombant
dans sa rêverie. C'est la joie de s'être assise là qui l'a
tuée. L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais
volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre; nous serions
morts, personne ne nous trouverait plus.
-- Non, tais-toi, tu me désoles, interrompit Serge inquiet. Je veux que
nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes paroles me troublent,
comme si elles nous poussaient à quelque malheur irréparable.
Ça doit être défendu de s'asseoir sous un arbre dont l'ombrage
donne un tel frisson.
-- Oui, c'est défendu, déclara gravement Albine. Tous les gens
du pays m'ont dit que c'était défendu.
Un silence se fit. Serge se leva du canapé où il était
resté allongé. Il riait, il prétendait que les histoires
ne l'amusaient pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin à
descendre un instant au jardin. Elle le mena, à gauche, le long du mur
de clôture, jusqu'à un champ de décombres, tout hérissé
de ronces. C'était l'ancien emplacement du château, encore noir
de l'incendie qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites
se fendaient, des éboulements de charpentes pourrissaient. On eût
dit un coin de roches stériles, raviné, bossué, vêtu
d'herbe rude, de lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des
couleuvres. Et ils s'égayèrent à traverser en tous sens
cette fondrière, descendant au fond des trous, flairant les débris,
cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passé en cendre. Ils n'avouaient
pas leur curiosité, ils se poursuivaient au milieu des planchers crevés
et des cloisons renversées; mais, à la vérité, ils
ne songeaient qu'aux légendes de ces ruines, à cette dame plus
belle que le jour, qui avait traîné sa jupe de soie sur ces marches,
où les lézards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.
Serge finit par se planter sur le plus haut tas de décombres, regardant
le parc qui déroulait ses immenses nappes vertes, cherchant entre les
arbres la tache grise du pavillon. Albine se taisait, debout à son côté,
redevenue sérieuse.
-- Le pavillon est là, à droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeât.
C'est tout ce qui reste des bâtiments... Tu le vois bien, au bout de ce
couvert de tilleuls?
Ils gardèrent de nouveau le silence. Et comme continuant à voix
haute les réflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux, elle
reprit:
-- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allée; puis,
il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les tilleuls... Il lui
fallait à peine un quart d'heure.
Serge n'ouvrit pas les lèvres. Lorsqu'ils revinrent, ils descendirent
l'allée, ils tournèrent les gros marronniers, ils entrèrent
sous les tilleuls. C'était un chemin d'amour. Sur l'herbe, ils semblaient
chercher des pas, un noeud de ruban tombé, une bouffée de parfum
ancien, quelque indice qui leur montrât clairement qu'ils étaient
bien dans le sentier menant à la joie d'être ensemble. La nuit
venait, le parc avait une grande voix mourante qui les appelait du fond des
verdures.
-- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le pavillon. Toi, tu
ne monteras que dans trois minutes.
Elle s'échappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu. Puis,
après avoir laissé Serge frapper deux fois à la porte,
elle l'entrebâilla discrètement, le reçut avec une révérence
à l'ancienne mode.
-- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.
Cela les amusa extrêmement. Ils jouèrent aux amoureux, avec une
puérilité de gamins. Ils bégayaient la passion qui avait
jadis agonisé là. Ils l'apprenaient comme une leçon qu'ils
ânonnaient d'une adorable manière, ne sachant point se baiser aux
lèvres, cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre,
en riant aux éclats, par ignorance de se témoigner autrement le
plaisir qu'ils goûtaient à s'aimer.
VIII.
Le lendemain, dès l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle dormait
dans une chambre de l'étage supérieur, où il n'eut pas
l'idée de monter. Il se pencha à la fenêtre, la vit qui
poussait ses persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se
retrouver ainsi.
-- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut descendue. Il
faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin, bien loin, quelque part
où nous serons joliment à notre aise.
-- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.
-- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.
Ils passèrent une journée charmante. Les fenêtres étaient
grandes ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge
prit enfin possession de cette heureuse chambre, où il s'imaginait être
né. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de plâtre,
culbutés au bord de l'alcôve, l'égayèrent au point
qu'il monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du plus
petit d'entre eux, un bout d'homme, le derrière en l'air, la tête
en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il ressemblait
à un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de pitié:
-- Non, non, détache-le... Ça l'empêche de voler.
Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui occupèrent
vivement Serge. Il se fâchait de ne pouvoir comprendre à quels
jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. Aidé
d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimpèrent tous les deux.
Albine donnait des explications.
-- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit plus que
trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici, j'ai pu distinguer
encore une dame couchée. Mais, depuis le temps, elle s'en est allée.
Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de ces jolies
indécences de boudoir. Les peintures, qui s'émiettaient comme
un visage fardé du dix-huitième siècle, étaient
assez mortes pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pâmés
dans une luxure aimable. Les détails trop crus, auxquels paraissait s'être
complu l'ancien amour dont l'alcôve gardait la lointaine odeur, avaient
disparu, mangés par le grand air; si bien que la chambre, ainsi que le
parc, était naturellement redevenue vierge, sous la gloire tranquille
du soleil.
-- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant de la table...
Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi?
Albine savait jouer à tous les jeux. Seulement, il fallait être
au moins trois pour jouer à la main chaude. Cela les fit rire. Mais Serge
s'écria qu'on était trop bien deux, et ils jurèrent de
n'être toujours que deux.
- On est tout à fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune homme,
qui s'allongea sur le canapé. Et les meubles ont une odeur de vieux qui
sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voilà une chambre où
il y a du bonheur.
La jeune fille hochait gravement la tête.
-- Si j'avais été peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur,
dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-là que je veux
te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-être. Enfin,
ça nous amusera.
Et elle s'assit à côté de Serge.
-- Il y a des années et des années... Le Paradou appartenait à
un riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame très belle. Les
portes du château étaient si bien fermées, les murailles
du jardin avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le moindre
bout des jupes de la dame.
-- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.
Comme Albine le regardait toute surprise, fâchée de voir son histoire
connue, il continua à demi-voix, étonné lui-même.
-- Tu me l'as déjà racontée, ton histoire.
Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa convaincre. Ce qui
ne l'empêcha pas de terminer son récit en ces termes:
-- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit barricader
toutes les ouvertures, pour qu'on n'allât pas déranger la dame...
La dame était morte dans cette chambre.
-- Dans cette chambre! s'écria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela...
Es-tu sûre qu'elle soit morte dans cette chambre?
Albine se fâcha. Elle répétait ce que tout le monde savait.
Le seigneur avait fait bâtir le pavillon, pour y loger cette inconnue
qui ressemblait à une princesse. Les gens du château, plus tard,
assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi, ils l'apercevaient
dans une allée, menant les petits pieds de l'inconnue au fond des taillis
les plus noirs. Mais, pour rien au monde, ils ne se seraient hasardés
à guetter le couple, qui battait le parc pendant des semaines entières.
-- Et c'est là qu'elle est morte, répéta Serge, l'esprit
frappé. Tu as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches
dans son lit.
Albine souriait.
-- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes ces choses,
c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de bonheur.
Ils se turent, ils regardèrent un instant l'alcôve, le haut plafond,
les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement amoureux, dans
les couleurs fanées des meubles. C'était un soupir discret du
passé, si résigné, qu'il ressemblait encore à un
remerciement tiède de femme adorée.
-- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop tranquille.
Et Albine reprit en se rapprochant de lui:
-- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient découvert dans
le jardin un endroit de félicité parfaite, où ils finissaient
par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source certaine... Un
endroit d'ombre fraîche, caché au fond de broussailles impénétrables,
si merveilleusement beau, qu'on y oublie le monde entier. La dame a dû
y être enterrée.
-- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.
-- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un geste découragé.
J'ai cherché partout, je n'ai encore pu trouver nulle part cette clairière
heureuse... Elle n'est ni dans les roses, ni dans les lis, ni sur le tapis des
violettes.
-- Peut être est-ce ce coin de fleurs tristes, où tu m'as montré
un enfant debout, le bras cassé?
- Non, non.
-- Peut être est-ce au fond de la grotte, près de cette eau claire,
où s'est noyée cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?
-- Non, non.
Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se parlant à
elle-même:
-- Dès les premiers jours, je me suis mise en quête. Si j'ai passé
des journées dans le Paradou, si j'ai fouillé les moindres coins
de verdure, c'était uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de
la clairière. Que de matinées perdues vainement à me glisser
sous les ronces, à visiter les coins les plus reculés du parc!...
Oh! je l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantée, avec son arbre
immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe fine comme
une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que les oiseaux eux-mêmes
ne peuvent percer!
Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, élevant la voix, le suppliant:
-- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous trouverons... Toi
qui es fort, tu écarteras les grosses branches devant moi, pour que j'aille
jusqu'au fond des fourrés. Tu me porteras, lorsque je serai lasse; tu
m'aideras à sauter les ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons
à perdre notre route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir
côte à côte, sous le toit de feuilles, au centre de la clairière!
On m'a raconté qu'on vivait là dans une minute toute une vie...
Dis? mon bon Serge, dès demain, nous partirons, nous battrons le parc
broussailles à broussailles, jusqu'à ce que nous ayons contenté
notre désir.
Serge haussait les épaules, en souriant.
-- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra rester
avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur plus grand.
-- C'est là que la morte est enterrée, murmura Albine, retombant
dans sa rêverie. C'est la joie de s'être assise là qui l'a
tuée. L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais
volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre; nous serions
morts, personne ne nous trouverait plus.
-- Non, tais-toi, tu me désoles, interrompit Serge inquiet. Je veux que
nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes paroles me troublent,
comme si elles nous poussaient à quelque malheur irréparable.
Ça doit être défendu de s'asseoir sous un arbre dont l'ombrage
donne un tel frisson.
-- Oui, c'est défendu, déclara gravement Albine. Tous les gens
du pays m'ont dit que c'était défendu.
Un silence se fit. Serge se leva du canapé où il était
resté allongé. Il riait, il prétendait que les histoires
ne l'amusaient pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin à
descendre un instant au jardin. Elle le mena, à gauche, le long du mur
de clôture, jusqu'à un champ de décombres, tout hérissé
de ronces. C'était l'ancien emplacement du château, encore noir
de l'incendie qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites
se fendaient, des éboulements de charpentes pourrissaient. On eût
dit un coin de roches stériles, raviné, bossué, vêtu
d'herbe rude, de lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des
couleuvres. Et ils s'égayèrent à traverser en tous sens
cette fondrière, descendant au fond des trous, flairant les débris,
cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passé en cendre. Ils n'avouaient
pas leur curiosité, ils se poursuivaient au milieu des planchers crevés
et des cloisons renversées; mais, à la vérité, ils
ne songeaient qu'aux légendes de ces ruines, à cette dame plus
belle que le jour, qui avait traîné sa jupe de soie sur ces marches,
où les lézards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.
Serge finit par se planter sur le plus haut tas de décombres, regardant
le parc qui déroulait ses immenses nappes vertes, cherchant entre les
arbres la tache grise du pavillon. Albine se taisait, debout à son côté,
redevenue sérieuse.
-- Le pavillon est là, à droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeât.
C'est tout ce qui reste des bâtiments... Tu le vois bien, au bout de ce
couvert de tilleuls?
Ils gardèrent de nouveau le silence. Et comme continuant à voix
haute les réflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux, elle
reprit:
-- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allée; puis,
il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les tilleuls... Il lui
fallait à peine un quart d'heure.
Serge n'ouvrit pas les lèvres. Lorsqu'ils revinrent, ils descendirent
l'allée, ils tournèrent les gros marronniers, ils entrèrent
sous les tilleuls. C'était un chemin d'amour. Sur l'herbe, ils semblaient
chercher des pas, un noeud de ruban tombé, une bouffée de parfum
ancien, quelque indice qui leur montrât clairement qu'ils étaient
bien dans le sentier menant à la joie d'être ensemble. La nuit
venait, le parc avait une grande voix mourante qui les appelait du fond des
verdures.
-- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le pavillon. Toi, tu
ne monteras que dans trois minutes.
Elle s'échappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu. Puis,
après avoir laissé Serge frapper deux fois à la porte,
elle l'entrebâilla discrètement, le reçut avec une révérence
à l'ancienne mode.
-- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.
Cela les amusa extrêmement. Ils jouèrent aux amoureux, avec une
puérilité de gamins. Ils bégayaient la passion qui avait
jadis agonisé là. Ils l'apprenaient comme une leçon qu'ils
ânonnaient d'une adorable manière, ne sachant point se baiser aux
lèvres, cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre,
en riant aux éclats, par ignorance de se témoigner autrement le
plaisir qu'ils goûtaient à s'aimer.