IX.
Le lendemain matin, Albine voulut partir dès le lever du soleil, pour
la grande promenade qu'elle ménageait depuis la ville. Elle tapait des
pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas de la journée.
-- Où me mènes-tu donc? demanda Serge.
-- Tu verras, tu verras!
Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.
-- Il faut être sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches ni
ta clairière, ni ton arbre, ni ton herbe où l'on meurt. Tu sais
que c'est défendu.
Elle rougit légèrement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait
pas même à ces choses. Puis, elle ajouta:
-- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce que tu ne
t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!
Ils partirent. Ils traversèrent le parterre tout droit, sans s'arrêter
au réveil des fleurs, nues dans leur bain de rosée. Le matin avait
un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les yeux au milieu des blancheurs
de son oreiller.
-- Où me mènes-tu? répétait Serge.
Et Albine riait, sans vouloir répondre. Mais, comme ils arrivaient devant
la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre, elle resta toute consternée.
La rivière était encore gonflée des dernières pluies.
-- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'ôte mes souliers,
je relève mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous aurions de l'eau
jusqu'à la taille.
Ils longèrent un instant la rive, cherchant un gué. La jeune fille
disait que c'était inutile, qu'elle connaissait tous les trous. Autrefois,
un pont se trouvait là, un pont dont l'écroulement avait semé
la rivière de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait avec des
tourbillons d'écume.
-- Monte sur mon dos, dit Serge.
-- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais à glisser, nous ferions un
fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-là
sont traîtres.
-- Monte donc sur mon dos.
Cela finit par la tenter. Elle prit son élan, sauta comme un garçon,
si haut, qu'elle se trouva à califourchon sur le cou de Serge. Et, le
sentant chanceler, elle cria qu'il n'était pas encore assez fort, qu'elle
voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, à deux reprises. Ce jeu
les ravissait.
-- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant, tiens-toi
ferme. C'est le grand coup.
Et, en trois bonds légers, il traversa la rivière, la pointe des
pieds à peine mouillée. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il
glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains à son menton.
Lui, l'emportait déjà, dans un galop de cheval, sur le sable fin
de l'autre rive.
-- Hue! Hue! criait-elle, rassurée, amusée par ce jeu nouveau.
Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le bruit des
sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux mèches de ses
cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le lancer à droite ou
à gauche.
-- Là, là, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites
claques sur les joues.
Elle sauta à terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un arbre
pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaça de ne pas
le soigner, s'il retombait malade.
-- Laisse donc! Ça m'a fait du bien, répondit-il. Quand j'aurai
retrouvé toutes mes forces, je te porterai des matinées entières...
Où me mènes-tu?
- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.
Ils étaient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubépine,
une muraille de verdure, trouée de brèches, mettait là
un bout de jardin à part. C'était une forêt d'arbres fruitiers,
que la serpe n'avait pas taillés depuis un siècle. Certains troncs
se déjetaient puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage
qui les avaient pliés; tandis que d'autres, bossués de noeuds
énormes, crevassés de cavités profondes, ne semblaient
plus tenir au sol que par les ruines géantes de leur écorce. Les
hautes branches, que le poids des fruits courbait à chaque saison, étendaient
au loin des raquettes démesurées; même, les plus chargées,
qui avaient cassé, touchaient la terre, sans qu'elles eussent cessé
de produire, raccommodées par d'épais bourrelets de sève.
Entre eux, les arbres se prêtaient des étais naturels, n'étaient
plus que des piliers tordus, soutenant une voûte de feuilles qui se creusait
en longues galeries, s'élançait brusquement en halles légères,
s'aplatissait presque au ras du sol en soupentes effondrées. Autour de
chaque colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient l'emmêlement
de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient une aigreur exquise. Dans
le jour verdâtre, qui coulait comme une eau claire, dans le grand silence
de la mousse, retentissait seule la chute sourde des fruits que le vent cueillait.
Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient gaillardement leur
grand âge, paralysés déjà d'un côté,
avec une forêt de bois mort, pareil à un échafaudage de
cathédrale, mais si vivants de leur autre moitié, si jeunes, que
des pousses tendres faisaient éclater l'écorce rude de toutes
parts. Des pruniers vénérables, tout chenus de mousse, grandissaient
encore pour aller boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles
pâtit. Des cerisiers bâtissaient des villes entières, des maisons à
plusieurs étages, jetant des escaliers, établissant des planchers
de branches, larges à y loger dix familles. Puis, c'étaient des
pommiers, les reins cassés, les membres contournés, comme de grands
infirmes, la peau racheuse, maculée de rouille verte; des poiriers lisses,
dressant une mâture de hautes tiges minces, immense, semblable à
l'échappée d'un port, rayant l'horizon de barres brunes; des pêchers
rosâtres, se faisant faire place dans l'écrasement de leurs voisins,
par un rire aimable et une poussée lente de belles filles égarées
au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement en espaliers, avaient enfoncé
les murailles basses qui les soutenaient; maintenant, ils se débauchaient,
libres des treillages dont les lambeaux arrachés pendaient encore à
leurs bras; ils poussaient à leur guise, n'ayant conservé de leur
taille particulière que des apparences d'arbres comme il faut, traînant
dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, à chaque tronc,
à chaque branche, d'un arbre à l'autre, couraient des débandades
de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous, s'accrochaient un instant
à quelque noeud élevé, puis repartaient en un jaillissement
de rires plus sonores, éclaboussant tous les feuillages de l'ivresse
heureuse des pampres. C'était un vert tendre doré de soleil qui
allumait d'une pointe d'ivrognerie les têtes ravagées des grands
vieillards du verger.
Puis, vers la gauche, des arbres plus espacés, des amandiers au feuillage
grêle, laissaient le soleil mûrir à terre des citrouilles
pareilles à des lunes tombées. Il y avait aussi, au bord d'un
ruisseau qui traversait le verger, des melons couturés de verrues, perdus
dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des pastèques vernies,
d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque pas, des buissons de groseilliers
barraient les anciennes allées, montrant les grappes limpides de leurs
fruits, des rubis dont chaque grain s'éclairait d'une goutte de jour.
Des haies de framboisiers s'étalaient comme des ronces sauvages; tandis
que le sol n'était plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semée
de fraises mûres, dont l'odeur avait une légère fumée
de vanille.
Mais le coin enchanté du verger était plus à gauche encore,
contre la rampe de rochers qui commençait là à escalader
l'horizon. On entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, où
le soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers gigantesques,
dégingandés, étirant leurs branches comme des bras grisâtres
las de sommeil, si obstrués du cuir velu de leurs feuilles, qu'on devait,
pour passer, casser les jeunes tiges repoussant des pieds séchés
par l'âge. Ensuite, on marchait entre des bouquets d'arbousiers, d'une
verdure de buis géants, que leurs baies rouges faisaient ressembler à
des mais ornés de pompons de soie écarlate. Puis, venait une futaie
d'aliziers, d'azeroliers, de jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient
une lisière de touffes éternellement vertes; les grenades se nouaient
à peine, grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posées
sur le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des oiseaux
des îles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils vivent. Et
l'on arrivait enfin à un bois d'orangers et de citronniers, poussant
vigoureusement en pleine terre. Les troncs droits enfonçaient des enfilades
de colonnes brunes; les feuilles luisantes mettaient la gaieté de leur
claire peinture sur le bleu du ciel, découpaient l'ombre nettement en
minces lames pointues, qui dessinaient à terre les millions de palmes
d'une étoffe indienne. C'était un ombrage au charme tout autre,
auprès duquel les ombrages du verger d'Europe devenaient fades: une joie
tiède de la lumière tamisée en une poussière d'or
volante, une certitude de verdure perpétuelle, une force de parfum continu,
le parfum pénétrant de la fleur, le parfum plus grave du fruit,
donnant aux membres la souplesse pâmée des pays chauds.
-- Et nous allons déjeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains. Il
est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!
Elle s'était levée. Serge confessait qu'il mangerait volontiers,
lui aussi.
-- Grand bêta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te menais
déjeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est pour nous.
Ils entrèrent sous les arbres, écartant les branches, se coulant
au plus épais des fruits. Albine qui marchait la première, les
jupes entre les jambes, se retournait, demandait à son compagnon, de
sa voix flûtée:
-- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les cerises, les groseilles?...
Je te préviens que les poires sont encore vertes; mais elles sont joliment
bonnes tout de même.
Serge se décida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait commencer
par ça. Mais, comme il allait sottement grimper sur le premier cerisier
venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes de chemin, au milieu d'un
gâchis épouvantable de branches. Ce cerisier-là avait de
méchantes cerises de rien du tout; les cerises de celui-ci étaient
trop aigres; les cerises de cet autre ne seraient mûres que dans huit
jours. Elle connaissait tous les arbres.
-- Tiens, monte là-dedans, dit-elle enfin, en s'arrêtant devant
un cerisier si chargé de fruits, que des grappes pendaient jusqu'à
terre comme des colliers de corail accrochés.
Serge s'établit commodément entre deux branches, et se mit à
déjeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre arbre,
à quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'aperçut tranquillement
couchée sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'était glissée
là, mangeant sans même se servir des mains, happant des lèvres
les cerises que l'arbre tendait jusqu'à sa bouche.
Quand elle se vit découverte, elle eut des rires prolongés, sautant
sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le ventre,
rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en continuant à
happer les cerises les plus grosses.
-- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voilà encore
une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont joliment fraîches!...
Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux, sur le nez, partout! Si je voulais,
j'en écraserais une pour me faire des moustaches... Elles sont bien plus
douces en bas qu'en haut.
-- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter.
Elle resta muette d'indignation.
-- Moi! moi! balbultia-t-elle.
Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant à sa ceinture, sans voir
quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se hissa sur le
tronc, d'un seul effort des poignets. Là, elle courut le long des branches,
en évitant même de se servir des mains; elle avait des allongements
souples d'écureuil, elle tournait autour des noeuds, lâchait les
pieds, tenue seulement en équilibre par le pli de la taille. Quand elle
fut tout en haut, au bout d'une branche grêle, que le poids de son corps
secouait furieusement:
-- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter?
-- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en prie. Tu vas
te faire du mal.
Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait à l'extrémité
même de la branche, à califourchon, s'avançant petit à
petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de feuilles.
-- La branche va casser, dit Serge éperdu.
-- Qu'elle casse, pardi! répondit-elle avec un grand rire. Ça
m'évitera la peine de descendre.
Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue déchirure,
qu'elle s'abattit peu à peu, comme pour déposer Albine à
terre d'une façon très douce. Elle n'eut pas le moindre effroi,
elle se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en répétant:
-- C'est joliment gentil. On dirait une voiture.
Serge avait sauté de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme il
restait tout pâle de l'émotion qu'il venait d'avoir, elle le plaisanta.
-- Mais ça arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne se
fait de mal... Ris donc, gros bêta! Tiens, mets-moi un peu de salive sur
le cou. Je me suis égratignée.
Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts.
-- Là, c'est guéri, cria-t-elle, en s'échappant, avec
une gambade de gamine. Nous allons jouer à cache-cache, veux-tu?
Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou! coucou! du
fond de verdures connues d'elle seule, où Serge ne pouvait la trouver.
Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une maraude terrible de fruits.
Le déjeuner continuait dans les coins où les deux grands enfants
se poursuivaient. Albine, tout en filant sous les arbres, allongeait la main,
croquait une poire verte, s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines
cachettes, elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le
jeu, occupée à manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus
Serge, elle dut le chercher à son tour. Et ce fut pour elle une surprise,
presque une fâcherie, de le découvrir sous un prunier, un prunier
qu'elle-même ne savait pas là, et dont les prunes mûres avaient
une délicate odeur de musc. Elle le querella de la belle façon.
Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait soufflé mot? Il faisait la
bête, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les bonnes choses.
Elle était surtout furieuse contre le prunier, un arbre sournois qu'on
ne connaissait seulement pas, qui devait avoir poussé dans la nuit, pour
ennuyer les gens. Serge, comme elle boudait, refusant de cueillir une seule
prune, imagina de secouer l'arbre violemment. Une pluie, une grêle de
prunes tomba. Albine, sous l'averse, reçu des prunes sur les bras, des
prunes dans le cou, des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir
ses rires; elle resta dans ce déluge, criant: Encore! encore! amusée
par les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et les
mains, les yeux fermés, se pelotonnant à terre pour se faire toute
petite.
Matinée d'enfance, polissonnerie de galopins lâchés dans
le Paradou. Albine et Serge passèrent là des heures puériles
d'école buissonnière, à courir, à crier, à
se taper, sans que leurs chairs innocentes eussent un frisson. Ce n'était
encore que la camaraderie de deux garnements, qui songeront peut-être
plus tard à se baiser sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus
de dessert à leur donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette première
escapade! Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers
le long desquels il n'était pas possible d'être sérieux,
tant les haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet
heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant à la débandade,
une fraîcheur d'ombre invitant à la faim, une vieillesse de bons
arbres pareils à des grands-pères pleins de gâteries. Même,
au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs cassés qui les
forçaient à ramper l'un derrière l'autre, dans des corridors
de feuilles, si étroits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues
d'Albine, ils ne rencontraient point la rêverie dangereuse du silence.
Rien de troublant ne leur venait du bois en récréation.
Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des cerisiers, ils coururent
sous les amandiers grêles, mangeant les amandes vertes, à peine
grosses comme des pois, cherchant les fraises parmi le tapis d'herbe, se fâchant
de ce que les pastèques et les melons n'étaient pas mûrs.
Albine finit par courir de toutes ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait
l'attraper. Elle s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches,
arrachant les feuilles qu'elle jetait par-derrière à la figure
de son compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets d'arbousiers,
dont elle goûta en passant les baies rouges; et ce fut dans la futaie
des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que Serge la perdit. Il la crut
d'abord cachée derrière un grenadier; mais c'était deux
fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux noeuds roses de ses poignées.
Alors, il battit le bois d'orangers, ravi du beau temps qu'il faisait là,
s'imaginant entrer chez les fées du soleil. Au milieu du bois, il aperçut
Albine qui, ne le croyant pas si près d'elle, furetait vivement, fouillait
du regard les profondeurs vertes.
-- Qu'est-ce que tu cherches donc là? cria-t-il. Tu sais bien que c'est
défendu.
Elle eut un sursaut, elle rougit légèrement, pour la première
fois de la journée. Et, s'asseyant à côté de Serge,
elle lui parla des jours heureux où les oranges mûrissaient. Le
bois alors était tout doré, tout éclairé de ces
étoiles rondes, qui criblaient de leurs feux jaunes la voûte verte.
Puis, quand ils s'en allèrent enfin, elle s'arrêta à chaque
rejet sauvage, s'emplissant les poches de petites poires âpres, de petites
prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'était cent
fois meilleur que tout ce qu'ils avaient goûté jusque-là.
Il fallut que Serge en avalât, malgré les grimaces qu'il faisait
à chaque coup de dent. Ils rentrèrent éreintés,
heureux, ayant tant ri, qu'ils avaient mal aux côtes. Même, ce soir-là,
Albine n'eut pas le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds
de Serge, en travers sur le lit, rêvant qu'elle montait aux arbres, achevant
de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle avait cachés
sous la couverture, à côté d'elle.
IX.
Le lendemain matin, Albine voulut partir dès le lever du soleil, pour
la grande promenade qu'elle ménageait depuis la ville. Elle tapait des
pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas de la journée.
-- Où me mènes-tu donc? demanda Serge.
-- Tu verras, tu verras!
Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.
-- Il faut être sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches ni
ta clairière, ni ton arbre, ni ton herbe où l'on meurt. Tu sais
que c'est défendu.
Elle rougit légèrement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait
pas même à ces choses. Puis, elle ajouta:
-- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce que tu ne
t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!
Ils partirent. Ils traversèrent le parterre tout droit, sans s'arrêter
au réveil des fleurs, nues dans leur bain de rosée. Le matin avait
un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les yeux au milieu des blancheurs
de son oreiller.
-- Où me mènes-tu? répétait Serge.
Et Albine riait, sans vouloir répondre. Mais, comme ils arrivaient devant
la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre, elle resta toute consternée.
La rivière était encore gonflée des dernières pluies.
-- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'ôte mes souliers,
je relève mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous aurions de l'eau
jusqu'à la taille.
Ils longèrent un instant la rive, cherchant un gué. La jeune fille
disait que c'était inutile, qu'elle connaissait tous les trous. Autrefois,
un pont se trouvait là, un pont dont l'écroulement avait semé
la rivière de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait avec des
tourbillons d'écume.
-- Monte sur mon dos, dit Serge.
-- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais à glisser, nous ferions un
fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-là
sont traîtres.
-- Monte donc sur mon dos.
Cela finit par la tenter. Elle prit son élan, sauta comme un garçon,
si haut, qu'elle se trouva à califourchon sur le cou de Serge. Et, le
sentant chanceler, elle cria qu'il n'était pas encore assez fort, qu'elle
voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, à deux reprises. Ce jeu
les ravissait.
-- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant, tiens-toi
ferme. C'est le grand coup.
Et, en trois bonds légers, il traversa la rivière, la pointe des
pieds à peine mouillée. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il
glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains à son menton.
Lui, l'emportait déjà, dans un galop de cheval, sur le sable fin
de l'autre rive.
-- Hue! Hue! criait-elle, rassurée, amusée par ce jeu nouveau.
Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le bruit des
sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux mèches de ses
cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le lancer à droite ou
à gauche.
-- Là, là, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites
claques sur les joues.
Elle sauta à terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un arbre
pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaça de ne pas
le soigner, s'il retombait malade.
-- Laisse donc! Ça m'a fait du bien, répondit-il. Quand j'aurai
retrouvé toutes mes forces, je te porterai des matinées entières...
Où me mènes-tu?
- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.
Ils étaient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubépine,
une muraille de verdure, trouée de brèches, mettait là
un bout de jardin à part. C'était une forêt d'arbres fruitiers,
que la serpe n'avait pas taillés depuis un siècle. Certains troncs
se déjetaient puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage
qui les avaient pliés; tandis que d'autres, bossués de noeuds
énormes, crevassés de cavités profondes, ne semblaient
plus tenir au sol que par les ruines géantes de leur écorce. Les
hautes branches, que le poids des fruits courbait à chaque saison, étendaient
au loin des raquettes démesurées; même, les plus chargées,
qui avaient cassé, touchaient la terre, sans qu'elles eussent cessé
de produire, raccommodées par d'épais bourrelets de sève.
Entre eux, les arbres se prêtaient des étais naturels, n'étaient
plus que des piliers tordus, soutenant une voûte de feuilles qui se creusait
en longues galeries, s'élançait brusquement en halles légères,
s'aplatissait presque au ras du sol en soupentes effondrées. Autour de
chaque colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient l'emmêlement
de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient une aigreur exquise. Dans
le jour verdâtre, qui coulait comme une eau claire, dans le grand silence
de la mousse, retentissait seule la chute sourde des fruits que le vent cueillait.
Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient gaillardement leur
grand âge, paralysés déjà d'un côté,
avec une forêt de bois mort, pareil à un échafaudage de
cathédrale, mais si vivants de leur autre moitié, si jeunes, que
des pousses tendres faisaient éclater l'écorce rude de toutes
parts. Des pruniers vénérables, tout chenus de mousse, grandissaient
encore pour aller boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles
pâtit. Des cerisiers bâtissaient des villes entières, des maisons à
plusieurs étages, jetant des escaliers, établissant des planchers
de branches, larges à y loger dix familles. Puis, c'étaient des
pommiers, les reins cassés, les membres contournés, comme de grands
infirmes, la peau racheuse, maculée de rouille verte; des poiriers lisses,
dressant une mâture de hautes tiges minces, immense, semblable à
l'échappée d'un port, rayant l'horizon de barres brunes; des pêchers
rosâtres, se faisant faire place dans l'écrasement de leurs voisins,
par un rire aimable et une poussée lente de belles filles égarées
au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement en espaliers, avaient enfoncé
les murailles basses qui les soutenaient; maintenant, ils se débauchaient,
libres des treillages dont les lambeaux arrachés pendaient encore à
leurs bras; ils poussaient à leur guise, n'ayant conservé de leur
taille particulière que des apparences d'arbres comme il faut, traînant
dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, à chaque tronc,
à chaque branche, d'un arbre à l'autre, couraient des débandades
de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous, s'accrochaient un instant
à quelque noeud élevé, puis repartaient en un jaillissement
de rires plus sonores, éclaboussant tous les feuillages de l'ivresse
heureuse des pampres. C'était un vert tendre doré de soleil qui
allumait d'une pointe d'ivrognerie les têtes ravagées des grands
vieillards du verger.
Puis, vers la gauche, des arbres plus espacés, des amandiers au feuillage
grêle, laissaient le soleil mûrir à terre des citrouilles
pareilles à des lunes tombées. Il y avait aussi, au bord d'un
ruisseau qui traversait le verger, des melons couturés de verrues, perdus
dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des pastèques vernies,
d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque pas, des buissons de groseilliers
barraient les anciennes allées, montrant les grappes limpides de leurs
fruits, des rubis dont chaque grain s'éclairait d'une goutte de jour.
Des haies de framboisiers s'étalaient comme des ronces sauvages; tandis
que le sol n'était plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semée
de fraises mûres, dont l'odeur avait une légère fumée
de vanille.
Mais le coin enchanté du verger était plus à gauche encore,
contre la rampe de rochers qui commençait là à escalader
l'horizon. On entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, où
le soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers gigantesques,
dégingandés, étirant leurs branches comme des bras grisâtres
las de sommeil, si obstrués du cuir velu de leurs feuilles, qu'on devait,
pour passer, casser les jeunes tiges repoussant des pieds séchés
par l'âge. Ensuite, on marchait entre des bouquets d'arbousiers, d'une
verdure de buis géants, que leurs baies rouges faisaient ressembler à
des mais ornés de pompons de soie écarlate. Puis, venait une futaie
d'aliziers, d'azeroliers, de jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient
une lisière de touffes éternellement vertes; les grenades se nouaient
à peine, grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posées
sur le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des oiseaux
des îles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils vivent. Et
l'on arrivait enfin à un bois d'orangers et de citronniers, poussant
vigoureusement en pleine terre. Les troncs droits enfonçaient des enfilades
de colonnes brunes; les feuilles luisantes mettaient la gaieté de leur
claire peinture sur le bleu du ciel, découpaient l'ombre nettement en
minces lames pointues, qui dessinaient à terre les millions de palmes
d'une étoffe indienne. C'était un ombrage au charme tout autre,
auprès duquel les ombrages du verger d'Europe devenaient fades: une joie
tiède de la lumière tamisée en une poussière d'or
volante, une certitude de verdure perpétuelle, une force de parfum continu,
le parfum pénétrant de la fleur, le parfum plus grave du fruit,
donnant aux membres la souplesse pâmée des pays chauds.
-- Et nous allons déjeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains. Il
est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!
Elle s'était levée. Serge confessait qu'il mangerait volontiers,
lui aussi.
-- Grand bêta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te menais
déjeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est pour nous.
Ils entrèrent sous les arbres, écartant les branches, se coulant
au plus épais des fruits. Albine qui marchait la première, les
jupes entre les jambes, se retournait, demandait à son compagnon, de
sa voix flûtée:
-- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les cerises, les groseilles?...
Je te préviens que les poires sont encore vertes; mais elles sont joliment
bonnes tout de même.
Serge se décida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait commencer
par ça. Mais, comme il allait sottement grimper sur le premier cerisier
venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes de chemin, au milieu d'un
gâchis épouvantable de branches. Ce cerisier-là avait de
méchantes cerises de rien du tout; les cerises de celui-ci étaient
trop aigres; les cerises de cet autre ne seraient mûres que dans huit
jours. Elle connaissait tous les arbres.
-- Tiens, monte là-dedans, dit-elle enfin, en s'arrêtant devant
un cerisier si chargé de fruits, que des grappes pendaient jusqu'à
terre comme des colliers de corail accrochés.
Serge s'établit commodément entre deux branches, et se mit à
déjeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre arbre,
à quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'aperçut tranquillement
couchée sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'était glissée
là, mangeant sans même se servir des mains, happant des lèvres
les cerises que l'arbre tendait jusqu'à sa bouche.
Quand elle se vit découverte, elle eut des rires prolongés, sautant
sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le ventre,
rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en continuant à
happer les cerises les plus grosses.
-- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voilà encore
une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont joliment fraîches!...
Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux, sur le nez, partout! Si je voulais,
j'en écraserais une pour me faire des moustaches... Elles sont bien plus
douces en bas qu'en haut.
-- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter.
Elle resta muette d'indignation.
-- Moi! moi! balbultia-t-elle.
Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant à sa ceinture, sans voir
quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se hissa sur le
tronc, d'un seul effort des poignets. Là, elle courut le long des branches,
en évitant même de se servir des mains; elle avait des allongements
souples d'écureuil, elle tournait autour des noeuds, lâchait les
pieds, tenue seulement en équilibre par le pli de la taille. Quand elle
fut tout en haut, au bout d'une branche grêle, que le poids de son corps
secouait furieusement:
-- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter?
-- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en prie. Tu vas
te faire du mal.
Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait à l'extrémité
même de la branche, à califourchon, s'avançant petit à
petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de feuilles.
-- La branche va casser, dit Serge éperdu.
-- Qu'elle casse, pardi! répondit-elle avec un grand rire. Ça
m'évitera la peine de descendre.
Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue déchirure,
qu'elle s'abattit peu à peu, comme pour déposer Albine à
terre d'une façon très douce. Elle n'eut pas le moindre effroi,
elle se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en répétant:
-- C'est joliment gentil. On dirait une voiture.
Serge avait sauté de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme il
restait tout pâle de l'émotion qu'il venait d'avoir, elle le plaisanta.
-- Mais ça arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne se
fait de mal... Ris donc, gros bêta! Tiens, mets-moi un peu de salive sur
le cou. Je me suis égratignée.
Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts.
-- Là, c'est guéri, cria-t-elle, en s'échappant, avec
une gambade de gamine. Nous allons jouer à cache-cache, veux-tu?
Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou! coucou! du
fond de verdures connues d'elle seule, où Serge ne pouvait la trouver.
Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une maraude terrible de fruits.
Le déjeuner continuait dans les coins où les deux grands enfants
se poursuivaient. Albine, tout en filant sous les arbres, allongeait la main,
croquait une poire verte, s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines
cachettes, elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le
jeu, occupée à manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus
Serge, elle dut le chercher à son tour. Et ce fut pour elle une surprise,
presque une fâcherie, de le découvrir sous un prunier, un prunier
qu'elle-même ne savait pas là, et dont les prunes mûres avaient
une délicate odeur de musc. Elle le querella de la belle façon.
Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait soufflé mot? Il faisait la
bête, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les bonnes choses.
Elle était surtout furieuse contre le prunier, un arbre sournois qu'on
ne connaissait seulement pas, qui devait avoir poussé dans la nuit, pour
ennuyer les gens. Serge, comme elle boudait, refusant de cueillir une seule
prune, imagina de secouer l'arbre violemment. Une pluie, une grêle de
prunes tomba. Albine, sous l'averse, reçu des prunes sur les bras, des
prunes dans le cou, des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir
ses rires; elle resta dans ce déluge, criant: Encore! encore! amusée
par les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et les
mains, les yeux fermés, se pelotonnant à terre pour se faire toute
petite.
Matinée d'enfance, polissonnerie de galopins lâchés dans
le Paradou. Albine et Serge passèrent là des heures puériles
d'école buissonnière, à courir, à crier, à
se taper, sans que leurs chairs innocentes eussent un frisson. Ce n'était
encore que la camaraderie de deux garnements, qui songeront peut-être
plus tard à se baiser sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus
de dessert à leur donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette première
escapade! Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers
le long desquels il n'était pas possible d'être sérieux,
tant les haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet
heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant à la débandade,
une fraîcheur d'ombre invitant à la faim, une vieillesse de bons
arbres pareils à des grands-pères pleins de gâteries. Même,
au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs cassés qui les
forçaient à ramper l'un derrière l'autre, dans des corridors
de feuilles, si étroits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues
d'Albine, ils ne rencontraient point la rêverie dangereuse du silence.
Rien de troublant ne leur venait du bois en récréation.
Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des cerisiers, ils coururent
sous les amandiers grêles, mangeant les amandes vertes, à peine
grosses comme des pois, cherchant les fraises parmi le tapis d'herbe, se fâchant
de ce que les pastèques et les melons n'étaient pas mûrs.
Albine finit par courir de toutes ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait
l'attraper. Elle s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches,
arrachant les feuilles qu'elle jetait par-derrière à la figure
de son compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets d'arbousiers,
dont elle goûta en passant les baies rouges; et ce fut dans la futaie
des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que Serge la perdit. Il la crut
d'abord cachée derrière un grenadier; mais c'était deux
fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux noeuds roses de ses poignées.
Alors, il battit le bois d'orangers, ravi du beau temps qu'il faisait là,
s'imaginant entrer chez les fées du soleil. Au milieu du bois, il aperçut
Albine qui, ne le croyant pas si près d'elle, furetait vivement, fouillait
du regard les profondeurs vertes.
-- Qu'est-ce que tu cherches donc là? cria-t-il. Tu sais bien que c'est
défendu.
Elle eut un sursaut, elle rougit légèrement, pour la première
fois de la journée. Et, s'asseyant à côté de Serge,
elle lui parla des jours heureux où les oranges mûrissaient. Le
bois alors était tout doré, tout éclairé de ces
étoiles rondes, qui criblaient de leurs feux jaunes la voûte verte.
Puis, quand ils s'en allèrent enfin, elle s'arrêta à chaque
rejet sauvage, s'emplissant les poches de petites poires âpres, de petites
prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'était cent
fois meilleur que tout ce qu'ils avaient goûté jusque-là.
Il fallut que Serge en avalât, malgré les grimaces qu'il faisait
à chaque coup de dent. Ils rentrèrent éreintés,
heureux, ayant tant ri, qu'ils avaient mal aux côtes. Même, ce soir-là,
Albine n'eut pas le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds
de Serge, en travers sur le lit, rêvant qu'elle montait aux arbres, achevant
de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle avait cachés
sous la couverture, à côté d'elle.