XVI.
Ce matin-là, il y avait un grand remue-ménage, dans la basse-cour
du presbytère. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon,
sous le hangar. Désirée, enthousiasmée, avait tenu les
pieds de Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'échine
pour qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on le tuât,
maintenant qu'il était si gras. Personne comme elle ne tranchait la tête
d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait le gosier d'une poule avec
une paire de ciseaux. Son amour des bêtes acceptait très gaillardement
ce massacre. C'était nécessaire, disait-elle; ça faisait
de la place aux petits qui poussaient. Et elle était très gaie.
-- Mademoiselle, grondait la Teuse à chaque minute, vous allez vous
faire mal. Ça n'a pas de bon sens, de se mettre dans un état pareil,
parce qu'on tue un cochon. Vous êtes rouge comme si vous aviez dansé
tout un soir.
Mais Désirée tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse,
elle, avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le disait.
Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse énorme, de la cuisine
à la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'était elle qui
avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au grand soleil. Et jamais
elle n'aurait fini, parce que mademoiselle l'appelait toujours, pour des riens.
Il faut dire qu'à l'heure même où le boucher saignait Mathieu,
Désirée avait eu une grosse émotion, en entrant dans l'écurie.
Lise, la vache, était en train d'y accoucher. Alors, saisie d'une joie
extraordinaire, elle avait achevé de perdre la tête.
-- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant sur elle-même.
Mais viens donc voir, la Teuse!
Il était onze heures. Par moments, un chant sortait de l'église.
On saisissait un murmure confus de voix désolées, un balbutiement
de prière, d'où montaient brusquement des lambeaux de phrases
latines, jetés à pleine voix.
-- Viens donc! répéta Désirée pour la vingtième
fois.
-- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais je n'aurai
fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle?
Mais elle n'attendit pas la réponse. Elle se jeta au milieu d'une bande
de poules, qui buvaient goulûment le sang, dans les terrines. Elle les
dispersa à coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les terrines, en
disant:
-- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller sur ces gueuses...
Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de boudin, comprenez-vous!
Désirée riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le
grand mal! Ça les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse auprès
de la vache. Celle-ci se débattait.
-- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous entendez bien.
A ce moment, dans l'église, les voix grandirent, trônèrent
sur un ton mourant. Un bruit de pas arriva, très distinct.
-- Non, regarde, insistait Désirée en la poussant vers l'écurie.
Dis-moi ce qu'il faut que je fasse.
La vache, étendue sur la litière, tourna la tête, les suivit
de ses gros yeux. Et Désirée prétendait qu'elle avait pour
sûr besoin de quelque chose. Peut-être qu'on aurait pu l'aider,
pour qu'elle souffrît moins. La Teuse haussait les épaules. Est-ce
que les bêtes ne savaient pas faire leurs affaires elles-mêmes!
Il ne fallait pas la tourmenter, voilà tout. Elle se dirigeait enfin
vers la sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un nouveau
cri.
-- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine!
Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grillât, s'allongeait,
tombé sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du couteau, à son
cou, était tout frais, avec des gouttes de sang qui perlaient. Et une
petite poule blanche, l'air très délicat, piquait une à
une les gouttes de sang.
-- Pardi! elle se régale, dit simplement Désirée.
Elle s'était penchée, elle donnait des tapes sur le ventre ballonné
du cochon, en ajoutant:
-- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois volé leur soupe pour qu'elles
te mangent un peu le cou maintenant.
La Teuse ôta rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de Mathieu.
Ensuite, elle se hâta, elle disparut dans l'église. La grande porte
venait de crier sur ses gonds rouillés, une bouffée de chant s'élargissait
en plein air, au milieu du soleil calme. Et, tout d'un coup, la cloche se mit
à sonner, à coups réguliers. Désirée, qui
était restée agenouillée devant le cochon, lui tapant toujours
sur le ventre, avait levé la tête, écoutait, sans cesser
de sourire. Puis, se voyant seule, ayant regardé sournoisement autour
d'elle, elle se glissa dans l'écurie, dont elle referma la porte sur
elle. Elle allait aider la vache.
La petite grille du cimetière, qu'on avait voulu ouvrir toute grande,
pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, à demi arrachée.
Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes sèches. Le convoi
entra, en psalmodiant le dernier verset du Miserere. Et il y eut un
silence.
-- Requiem oeternam dona ei, Domine, reprit d'une voix grave l'abbé
Mouret.
-- Et lux perpetua luceat ei, ajouta Frère Archangias, avec
un mugissement de chantre.
D'abord, Vincent s'avançait, en surplis, portant la croix, une grande
croix de cuivre à moitié désargentée, qu'il levait
à deux mains, très haut. Puis, marchait l'abbé Mouret,
pâle dans sa chasuble noire, la tête droite, chantant sans un tremblement
des lèvres, les yeux fixés au loin, devant lui. Le cierge allumé
qu'il tenait tachait à peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, à
deux pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre paysans
portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le cercueil mal recouvert
par un drap trop court montrait, aux pieds, le sapin neuf de ses planches, dans
lequel les têtes des clous mettaient des étincelles d'acier. Au
milieu du drap, des fleurs étaient semées, des poignées
de roses blanches, de jacinthes et de tubéreuses, prises au lit même
de la morte.
-- Faites donc attention! cria Frère Archangias aux paysans, lorsque
ceux-ci penchèrent un peu le brancard, pour qu'il pût passer, sans
s'accrocher à la grille. Vous allez tout flanquer par terre!
Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir, faute d'un
second clerc; et il remplaçait également le chantre, le garde-champêtre,
qui n'avait pu venir.
-- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant.
C'était un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille, dans
une crise de convulsions. Il y avait là, la mère, le père,
la vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et Lisa. Ces
dernières tenaient le cercueil du petit, chacune par un bout.
Brusquement, les voix tombèrent. Il y eut un nouveau silence. La cloche
sonnait toujours, sans se presser, d'une façon navrée. Le convoi
traversa tout le cimetière, se dirigeant vers l'angle que formaient l'église
et le mur de la basse-cour. Des vols de sauterelles s'envolaient, des lézards
rentraient vivement dans leurs trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur
ce coin de terre grasse. Les petits bruits des herbes cassées sous le
piétinement du cortège prenaient un murmure de sanglots étouffés.
-- Là, arrêtez-vous, dit le Frère en barrant le chemin
aux deux grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous n'avez
pas besoin d'être dans nos jambes.
Et les grandes filles posèrent le petit à terre. La Rosalie,
Fortuné et la vieille Brichet s'arrêtèrent au milieu du
cimetière, tandis que Catherine suivait sournoisement Frère Archangias.
La fosse d'Albine était creusée à gauche de la tombe de
l'abbé Caffin, dont la pierre blanche semblait au soleil toute semée
de paillettes d'argent. Le trou béant, frais du matin, s'ouvrait parmi
de grosses touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, à demi arrachées,
penchaient leurs tiges; au fond, une fleur était tombée, tachant
le noir de la terre de ses pétales rouges. Lorsque l'abbé Mouret
s'avança, la terre molle céda sous ses pieds; il dut reculer,
pour ne pas rouler dans la fosse.
-- Ego sum... entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les lamentations
de la cloche.
Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des coups d'oeil
furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui avait planté la croix
au pied de la fosse, en face du prêtre, poussait du soulier de petits
filets de terre, qu'il s'amusait à regarder tomber; et cela faisait rire
Catherine, penchée derrière lui, pour mieux voir. Les paysans
avaient posé la bière sur l'herbe. Ils s'étiraient les
bras, pendant que Frère Archangias préparait l'aspersoir.
-- Ici, Voriau! appela Fortuné.
Le grand chien noir, qui était allé flairer la bière,
revint en rechignant.
-- Pourquoi a-t-on amené ce chien? s'écria Rosalie.
- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'égayant discrètement.
Tout ce monde causait à demi-voix, autour du cercueil du petit. Le père
et la mère l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient, quand ils
le retrouvaient là, entre eux, à leurs pieds.
-- Et le père Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse.
La vieille Brichet leva les yeux au ciel.
-- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort, murmura-t-elle.
Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant vous, Rosalie... Est-ce qu'il
n'a pas failli m'étrangler, en criant qu'on l'avait volé, qu'il
aurait donné un de ses champs de blé, pour que le petit mourût
trois jours avant la noce!
-- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortuné.
-- Qu'est-ce que ça fait que le vieux se fâche! ajouta Rosalie.
Nous sommes mariés tout de même, maintenant.
Ils se souriaient par-dessus la petite bière, les yeux luisants. Lisa
et la Rousse se poussèrent du coude. Tous redevinrent très sérieux.
Fortuné avait pris une motte de terre pour chasser Voriau, qui rôdait
à présent parmi les vieilles dalles.
-- Ah! voilà que ça va être fini, souffla très bas
la Rousse.
Devant la fosse, l'abbé Mouret achevait le De profundis. Puis,
il s'approcha du cercueil, à pas lents, se redressa, le regarda un instant,
sans un battement de paupières. Il semblait plus grand, il avait une
sérénité de visage qui le transfigurait.
Et il se baissa, il ramassa une poignée de terre qu'il sema sur la bière
en forme de croix. Il récitait, d'une voix si claire, que pas une syllabe
ne fut perdue:
-- Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum qui dedit
illum.
Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa réfléchissait,
disant d'un air ennuyé:
-- Ça n'est pas gai tout de même, quand on pense qu'on y passera
à son tour.
Frère Archangias avait tendu l'aspersoir au prêtre. Celui-ci le
secoua au-dessus du corps, à plusieurs reprises. Il murmura:
-- Requiescat in pace.
-- Amen, répondirent à la fois Vincent et le Frère, d'un
ton si aigu et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la
bouche, pour ne pas éclater.
-- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement personne,
à cet enterrement. Sans nous, le cimetière serait vide.
-- On raconte qu'elle s'est tuée, dit la vieille Brichet.
-- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Frère ne voulait pas qu'on
l'enterrât avec les chrétiens. Mais monsieur le curé a répondu
que l'éternité était pour tout le monde. J'étais
là... N'importe, le Philosophe aurait pu venir.
Mais la Rosalie les fit taire en murmurant:
-- Eh! regardez, le voilà, le Philosophe!
En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetière. Il marcha droit au groupe
qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard, si souple encore,
qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut avancé, il demeura debout
derrière Frère Archangias, dont il sembla couver un instant la
nuque des yeux. Puis, comme l'abbé Mouret achevait les oraisons, il tira
tranquillement un couteau de sa poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup,
l'oreille droite du Frère.
Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Frère poussa un hurlement.
-- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat en jetant
l'oreille par terre.
Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit même pas.
Frère Archangias s'était laissé tomber sur le tas de terre
fraîche retirée du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur
sa blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire chez lui.
Mais il refusa du geste. Il resta là, farouche, attendant, voulant voir
descendre Albine dans le trou.
-- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un léger soupir.
Cependant, l'abbé Mouret s'attardait près de la fosse, à
regarder les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes,
pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours; mais la Teuse
devait se fatiguer, car les coups s'égaraient, comme irrités de
la longueur de la cérémonie. Le soleil devenait plus chaud, l'ombre
du Solitaire se promenait lentement, au milieu des herbes toutes bossuées
de tombes. Lorsque l'abbé Mouret dut se reculer, afin de ne point gêner,
ses yeux rencontrèrent le marbre de l'abbé Caffin, ce prêtre
qui avait aimé et qui dormait là, si paisible, sous les fleurs
sauvages.
Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu par les cordes,
dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un tapage effroyable monta
de la basse-cour, derrière le mur. La chèvre bêlait. Les
canards, les oies, les dindes, claquaient du bec, battaient des ailes. Les poules
chantaient l'oeuf, toutes ensemble. Le coq fauve Alexandre jetait son cri de
clairon. On entendait jusqu'aux bonds des lapins, ébranlant les planches
de leurs cabines. Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des
bêtes, un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Désirée,
décoiffée, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe,
parut, les mains appuyées au chaperon du mur. Elle devait être
montée sur le tas de fumier.
-- Serge! Serge! appela-t-elle.
A ce moment, le cercueil d'Albine était au fond du trou. On venait de
retirer les cordes. Un des paysans jetait une première pelletée
de terre.
-- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la vache a fait
un veau!
XVI.
Ce matin-là, il y avait un grand remue-ménage, dans la basse-cour
du presbytère. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon,
sous le hangar. Désirée, enthousiasmée, avait tenu les
pieds de Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'échine
pour qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on le tuât,
maintenant qu'il était si gras. Personne comme elle ne tranchait la tête
d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait le gosier d'une poule avec
une paire de ciseaux. Son amour des bêtes acceptait très gaillardement
ce massacre. C'était nécessaire, disait-elle; ça faisait
de la place aux petits qui poussaient. Et elle était très gaie.
-- Mademoiselle, grondait la Teuse à chaque minute, vous allez vous
faire mal. Ça n'a pas de bon sens, de se mettre dans un état pareil,
parce qu'on tue un cochon. Vous êtes rouge comme si vous aviez dansé
tout un soir.
Mais Désirée tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse,
elle, avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le disait.
Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse énorme, de la cuisine
à la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'était elle qui
avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au grand soleil. Et jamais
elle n'aurait fini, parce que mademoiselle l'appelait toujours, pour des riens.
Il faut dire qu'à l'heure même où le boucher saignait Mathieu,
Désirée avait eu une grosse émotion, en entrant dans l'écurie.
Lise, la vache, était en train d'y accoucher. Alors, saisie d'une joie
extraordinaire, elle avait achevé de perdre la tête.
-- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant sur elle-même.
Mais viens donc voir, la Teuse!
Il était onze heures. Par moments, un chant sortait de l'église.
On saisissait un murmure confus de voix désolées, un balbutiement
de prière, d'où montaient brusquement des lambeaux de phrases
latines, jetés à pleine voix.
-- Viens donc! répéta Désirée pour la vingtième
fois.
-- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais je n'aurai
fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle?
Mais elle n'attendit pas la réponse. Elle se jeta au milieu d'une bande
de poules, qui buvaient goulûment le sang, dans les terrines. Elle les
dispersa à coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les terrines, en
disant:
-- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller sur ces gueuses...
Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de boudin, comprenez-vous!
Désirée riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le
grand mal! Ça les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse auprès
de la vache. Celle-ci se débattait.
-- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous entendez bien.
A ce moment, dans l'église, les voix grandirent, trônèrent
sur un ton mourant. Un bruit de pas arriva, très distinct.
-- Non, regarde, insistait Désirée en la poussant vers l'écurie.
Dis-moi ce qu'il faut que je fasse.
La vache, étendue sur la litière, tourna la tête, les suivit
de ses gros yeux. Et Désirée prétendait qu'elle avait pour
sûr besoin de quelque chose. Peut-être qu'on aurait pu l'aider,
pour qu'elle souffrît moins. La Teuse haussait les épaules. Est-ce
que les bêtes ne savaient pas faire leurs affaires elles-mêmes!
Il ne fallait pas la tourmenter, voilà tout. Elle se dirigeait enfin
vers la sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un nouveau
cri.
-- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine!
Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grillât, s'allongeait,
tombé sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du couteau, à son
cou, était tout frais, avec des gouttes de sang qui perlaient. Et une
petite poule blanche, l'air très délicat, piquait une à
une les gouttes de sang.
-- Pardi! elle se régale, dit simplement Désirée.
Elle s'était penchée, elle donnait des tapes sur le ventre ballonné
du cochon, en ajoutant:
-- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois volé leur soupe pour qu'elles
te mangent un peu le cou maintenant.
La Teuse ôta rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de Mathieu.
Ensuite, elle se hâta, elle disparut dans l'église. La grande porte
venait de crier sur ses gonds rouillés, une bouffée de chant s'élargissait
en plein air, au milieu du soleil calme. Et, tout d'un coup, la cloche se mit
à sonner, à coups réguliers. Désirée, qui
était restée agenouillée devant le cochon, lui tapant toujours
sur le ventre, avait levé la tête, écoutait, sans cesser
de sourire. Puis, se voyant seule, ayant regardé sournoisement autour
d'elle, elle se glissa dans l'écurie, dont elle referma la porte sur
elle. Elle allait aider la vache.
La petite grille du cimetière, qu'on avait voulu ouvrir toute grande,
pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, à demi arrachée.
Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes sèches. Le convoi
entra, en psalmodiant le dernier verset du Miserere. Et il y eut un
silence.
-- Requiem oeternam dona ei, Domine, reprit d'une voix grave l'abbé
Mouret.
-- Et lux perpetua luceat ei, ajouta Frère Archangias, avec
un mugissement de chantre.
D'abord, Vincent s'avançait, en surplis, portant la croix, une grande
croix de cuivre à moitié désargentée, qu'il levait
à deux mains, très haut. Puis, marchait l'abbé Mouret,
pâle dans sa chasuble noire, la tête droite, chantant sans un tremblement
des lèvres, les yeux fixés au loin, devant lui. Le cierge allumé
qu'il tenait tachait à peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, à
deux pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre paysans
portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le cercueil mal recouvert
par un drap trop court montrait, aux pieds, le sapin neuf de ses planches, dans
lequel les têtes des clous mettaient des étincelles d'acier. Au
milieu du drap, des fleurs étaient semées, des poignées
de roses blanches, de jacinthes et de tubéreuses, prises au lit même
de la morte.
-- Faites donc attention! cria Frère Archangias aux paysans, lorsque
ceux-ci penchèrent un peu le brancard, pour qu'il pût passer, sans
s'accrocher à la grille. Vous allez tout flanquer par terre!
Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir, faute d'un
second clerc; et il remplaçait également le chantre, le garde-champêtre,
qui n'avait pu venir.
-- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant.
C'était un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille, dans
une crise de convulsions. Il y avait là, la mère, le père,
la vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et Lisa. Ces
dernières tenaient le cercueil du petit, chacune par un bout.
Brusquement, les voix tombèrent. Il y eut un nouveau silence. La cloche
sonnait toujours, sans se presser, d'une façon navrée. Le convoi
traversa tout le cimetière, se dirigeant vers l'angle que formaient l'église
et le mur de la basse-cour. Des vols de sauterelles s'envolaient, des lézards
rentraient vivement dans leurs trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur
ce coin de terre grasse. Les petits bruits des herbes cassées sous le
piétinement du cortège prenaient un murmure de sanglots étouffés.
-- Là, arrêtez-vous, dit le Frère en barrant le chemin
aux deux grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous n'avez
pas besoin d'être dans nos jambes.
Et les grandes filles posèrent le petit à terre. La Rosalie,
Fortuné et la vieille Brichet s'arrêtèrent au milieu du
cimetière, tandis que Catherine suivait sournoisement Frère Archangias.
La fosse d'Albine était creusée à gauche de la tombe de
l'abbé Caffin, dont la pierre blanche semblait au soleil toute semée
de paillettes d'argent. Le trou béant, frais du matin, s'ouvrait parmi
de grosses touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, à demi arrachées,
penchaient leurs tiges; au fond, une fleur était tombée, tachant
le noir de la terre de ses pétales rouges. Lorsque l'abbé Mouret
s'avança, la terre molle céda sous ses pieds; il dut reculer,
pour ne pas rouler dans la fosse.
-- Ego sum... entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les lamentations
de la cloche.
Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des coups d'oeil
furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui avait planté la croix
au pied de la fosse, en face du prêtre, poussait du soulier de petits
filets de terre, qu'il s'amusait à regarder tomber; et cela faisait rire
Catherine, penchée derrière lui, pour mieux voir. Les paysans
avaient posé la bière sur l'herbe. Ils s'étiraient les
bras, pendant que Frère Archangias préparait l'aspersoir.
-- Ici, Voriau! appela Fortuné.
Le grand chien noir, qui était allé flairer la bière,
revint en rechignant.
-- Pourquoi a-t-on amené ce chien? s'écria Rosalie.
- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'égayant discrètement.
Tout ce monde causait à demi-voix, autour du cercueil du petit. Le père
et la mère l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient, quand ils
le retrouvaient là, entre eux, à leurs pieds.
-- Et le père Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse.
La vieille Brichet leva les yeux au ciel.
-- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort, murmura-t-elle.
Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant vous, Rosalie... Est-ce qu'il
n'a pas failli m'étrangler, en criant qu'on l'avait volé, qu'il
aurait donné un de ses champs de blé, pour que le petit mourût
trois jours avant la noce!
-- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortuné.
-- Qu'est-ce que ça fait que le vieux se fâche! ajouta Rosalie.
Nous sommes mariés tout de même, maintenant.
Ils se souriaient par-dessus la petite bière, les yeux luisants. Lisa
et la Rousse se poussèrent du coude. Tous redevinrent très sérieux.
Fortuné avait pris une motte de terre pour chasser Voriau, qui rôdait
à présent parmi les vieilles dalles.
-- Ah! voilà que ça va être fini, souffla très bas
la Rousse.
Devant la fosse, l'abbé Mouret achevait le De profundis. Puis,
il s'approcha du cercueil, à pas lents, se redressa, le regarda un instant,
sans un battement de paupières. Il semblait plus grand, il avait une
sérénité de visage qui le transfigurait.
Et il se baissa, il ramassa une poignée de terre qu'il sema sur la bière
en forme de croix. Il récitait, d'une voix si claire, que pas une syllabe
ne fut perdue:
-- Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum qui dedit
illum.
Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa réfléchissait,
disant d'un air ennuyé:
-- Ça n'est pas gai tout de même, quand on pense qu'on y passera
à son tour.
Frère Archangias avait tendu l'aspersoir au prêtre. Celui-ci le
secoua au-dessus du corps, à plusieurs reprises. Il murmura:
-- Requiescat in pace.
-- Amen, répondirent à la fois Vincent et le Frère, d'un
ton si aigu et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la
bouche, pour ne pas éclater.
-- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement personne,
à cet enterrement. Sans nous, le cimetière serait vide.
-- On raconte qu'elle s'est tuée, dit la vieille Brichet.
-- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Frère ne voulait pas qu'on
l'enterrât avec les chrétiens. Mais monsieur le curé a répondu
que l'éternité était pour tout le monde. J'étais
là... N'importe, le Philosophe aurait pu venir.
Mais la Rosalie les fit taire en murmurant:
-- Eh! regardez, le voilà, le Philosophe!
En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetière. Il marcha droit au groupe
qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard, si souple encore,
qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut avancé, il demeura debout
derrière Frère Archangias, dont il sembla couver un instant la
nuque des yeux. Puis, comme l'abbé Mouret achevait les oraisons, il tira
tranquillement un couteau de sa poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup,
l'oreille droite du Frère.
Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Frère poussa un hurlement.
-- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat en jetant
l'oreille par terre.
Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit même pas.
Frère Archangias s'était laissé tomber sur le tas de terre
fraîche retirée du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur
sa blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire chez lui.
Mais il refusa du geste. Il resta là, farouche, attendant, voulant voir
descendre Albine dans le trou.
-- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un léger soupir.
Cependant, l'abbé Mouret s'attardait près de la fosse, à
regarder les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes,
pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours; mais la Teuse
devait se fatiguer, car les coups s'égaraient, comme irrités de
la longueur de la cérémonie. Le soleil devenait plus chaud, l'ombre
du Solitaire se promenait lentement, au milieu des herbes toutes bossuées
de tombes. Lorsque l'abbé Mouret dut se reculer, afin de ne point gêner,
ses yeux rencontrèrent le marbre de l'abbé Caffin, ce prêtre
qui avait aimé et qui dormait là, si paisible, sous les fleurs
sauvages.
Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu par les cordes,
dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un tapage effroyable monta
de la basse-cour, derrière le mur. La chèvre bêlait. Les
canards, les oies, les dindes, claquaient du bec, battaient des ailes. Les poules
chantaient l'oeuf, toutes ensemble. Le coq fauve Alexandre jetait son cri de
clairon. On entendait jusqu'aux bonds des lapins, ébranlant les planches
de leurs cabines. Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des
bêtes, un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Désirée,
décoiffée, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe,
parut, les mains appuyées au chaperon du mur. Elle devait être
montée sur le tas de fumier.
-- Serge! Serge! appela-t-elle.
A ce moment, le cercueil d'Albine était au fond du trou. On venait de
retirer les cordes. Un des paysans jetait une première pelletée
de terre.
-- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la vache a fait
un veau!