XI.
Dans les premiers temps qui ensuivirent l'aventure de Landry avec la
petite Fadette, ce garçon eut quelque souci de la promesse qu'il lui
avait faite. Dans le moment où elle l'avait sauvé de son
inquiétude, il se serait engagé pour ses père et mère à donner tout ce
qu'il y avait de meilleur à la Bessonnière: mais quand il vit que le
père Barbeau n'avait pas pris bien au sérieux la bouderie de Sylvinet
et n'avait point montré d'inquiétude, il craignit bien que, lorsque la
petite Fadette viendrait réclamer sa récompense, son père ne la mît à
la porte en se moquant de sa belle science et de la belle parole que
Landry lui avait donnée.
Cette peur-là rendait Landry tout honteux en lui-même, et à mesure que
son chagrin s'était dissipé, il s'était jugé bien simple d'avoir cru
voir de la sorcellerie dans ce qui lui était arrivé. Il ne tenait pas
pour certain que la petite Fadette se fût gaussée de lui, mais il
sentait bien qu'on pouvait avoir du doute là-dessus, et il ne trouvait
pas de bonnes raisons à donner à son père pour lui prouver qu'il avait
bien fait de prendre un engagement de si grosse conséquence; d'un
autre côté, il ne voyait pas non plus comment il romprait un pareil
engagement, car il avait juré sa foi et il l'avait fait en âme et
conscience.
Mais, à son grand étonnement, ni le lendemain de l'affaire, ni dans le
mois, ni dans la saison, il n'entendit parler de la petite Fadette à
la Bessonnière ni à la Priche. Elle ne se présenta ni chez le
père Caillaud pour demander à parler à Landry, ni chez le père Barbeau
pour réclamer aucune chose, et lorsque Landry la vit au loin dans les
champs, elle n'alla point de son côté et ne parut point faire
attention à lui, ce qui était contre sa coutume, car elle courait
après tout le monde, soit pour regarder par curiosité, soit pour rire,
jouer et badiner avec ceux qui étaient de bonne humeur, soit pour
tancer et railler ceux qui ne l'étaient point.
Mais la maison de la mère Fadet étant également voisine de la Priche
et de la Cosse, il ne se pouvait faire qu'un jour ou l'autre, Landry
ne se trouvât nez contre nez avec la petite Fadette dans un chemin;
et, quand le chemin n'est pas large, c'est bien force de se donner une
tape ou de se dire un mot en passant.
C'était un soir que la petite Fadette rentrait ses oies, ayant
toujours son sauteriot sur ses talons; et Landry, qui avait été
chercher les juments au pré, les ramenait tout tranquillement à la
Priche; si bien qu'ils se croisèrent dans le petit chemin qui descend
de la Croix des bossons, au gué des Roulettes, et qui est si bien
fondu entre deux encaissements, qu'il n'y est point moyen de
s'éviter. Landry devint tout rouge, pour la peur qu'il avait de
s'entendre sommer de sa parole, et, ne voulant point encourager la
Fadette, il sauta sur une des juments du plus loin qu'il la vit, et
joua des sabots pour prendre le trot; mais comme toutes les juments
avaient les enfarges aux pieds, celle qu'il avait enfourchée n'avança
pas plus vite pour cela. Landry se voyant tout près de la petite
Fadette, n'osa la regarder, et fit mine de se retourner, comme pour
voir si les poulains le suivaient. Quand il regarda devant lui, la
Fadette l'avait déjà dépassé, et elle ne lui avait rien dit; il ne
savait même point si elle l'avait regardé, et si des yeux ou du rire
elle l'avait sollicité de lui dire bonsoir. Il ne vit que Jeanet le
sauteriot qui, toujours traversieux et méchant, ramassa une pierre
pour la jeter dans les jambes de sa jument. Landry eut bonne envie de
lui allonger un coup de fouet, mais il eut peur de s'arrêter et
d'avoir explication avec la sœur. Il ne fit donc pas mine de s'en
apercevoir et s'en fut sans regarder derrière lui.
Toutes les autres fois que Landry rencontra la petite Fadette, ce fut
à peu près de même. Peu à peu, il s'enhardit à la regarder; car,
à mesure que l'âge et la raison lui venaient, il ne s'inquiétait plus
tant d'une si petite affaire. Mais lorsqu'il eut pris le courage de la
regarder tranquillement, comme pour attendre n'importe quelle chose
elle voudrait lui dire, il fut étonné de voir que cette fille faisait
exprès de tourner la tête d'un autre côté, comme si elle eût eu de lui
la même peur qu'il avait d'elle. Cela l'enhardit tout à fait vis-à-vis
de lui-même, et, comme il avait le cœur juste, il se demanda s'il
n'avait pas eu grand tort de ne jamais la remercier du plaisir que,
soit par science, soit par hasard, elle lui avait causé. Il prit la
résolution de l'aborder la première fois qu'il la verrait, et ce
moment-là étant venu, il fit au moins dix pas de son côté pour
commencer à lui dire bonjour et à causer avec elle.
Mais, comme il s'approchait, la petite Fadette prit un air fier et
quasi fâché; et se décidant enfin à le regarder, elle le fit d'une
manière si méprisante, qu'il en fut tout démonté et n'osa point lui
porter la parole.
Ce fut la dernière fois de l'année que Landry la rencontra de près,
car à partir de ce jour-là, la petite Fadette, menée par je ne sais
pas quelle fantaisie, l'évita si bien, que du plus loin qu'elle
le voyait, elle tournait d'un autre côté, entrait dans un héritage ou
faisait un grand détour pour ne point le voir. Landry pensa qu'elle
était fâchée de ce qu'il avait été ingrat envers elle; mais sa
répugnance était si grande qu'il ne sut se décider à rien tenter pour
réparer son tort. La petite Fadette n'était pas un enfant comme un
autre. Elle n'était pas ombrageuse de son naturel, et même, elle ne
l'était pas assez, car elle aimait à provoquer les injures ou les
moqueries, tant elle se sentait la langue bien affilée pour y répondre
et avoir toujours le dernier et le plus piquant mot. On ne l'avait
jamais vue bouder et on lui reprochait de manquer de la fierté qui
convient à une fillette lorsqu'elle prend déjà quinze ans et commence
à se ressentir d'être quelque chose. Elle avait toujours les allures
d'un gamin, mêmement elle affectait de tourmenter souvent Sylvinet, de
le déranger et de le pousser à bout, lorsqu'elle le surprenait dans
les rêvasseries où il s'oubliait encore quelquefois. Elle le suivait
toujours pendant un bout de chemin, lorsqu'elle le rencontrait; se
moquant de sa bessonnerie, et lui tourmentant le cœur en lui
disant que Landry ne l'aimait point et se moquait de sa peine.
Aussi le pauvre Sylvinet qui, encore plus que Landry, la croyait
sorcière, s'étonnait-il qu'elle devinât ses pensées et la détestait
bien cordialement. Il avait du mépris pour elle et pour sa famille,
et, comme elle évitait Landry, il évitait ce méchant grelet, qui,
disait-il, suivrait tôt ou tard l'exemple de sa mère, laquelle avait
mené une mauvaise conduite, quitté son mari et finalement suivi les
soldats. Elle était partie comme vivandière peu de temps après la
naissance du sauteriot, et, depuis, on n'en avait jamais entendu
parler. Le mari était mort de chagrin et de honte, et c'est comme cela
que la vieille mère Fadet avait été obligée de se charger des deux
enfants, qu'elle soignait fort mal, tant à cause de sa chicherie que
de son âge avancé, qui ne lui permettait guère de les surveiller et de
les tenir proprement.
Pour toutes ces raisons, Landry, qui n'était pourtant pas aussi fier
que Sylvinet, se sentait du dégoût pour la petite Fadette, et,
regrettant d'avoir eu des rapports avec elle, il se gardait bien de le
faire connaître à personne. Il le cacha même à son besson, ne voulant
pas lui confesser l'inquiétude qu'il avait eue à son sujet; et, de
son côté, Sylvinet lui cacha toutes les méchancetés de la petite
Fadette envers lui, ayant honte de dire qu'elle avait eu divination de
sa jalousie.
Mais le temps se passait. A l'âge qu'avaient nos bessons, les semaines
sont comme des mois et les mois comme des ans, pour le changement
qu'ils amènent dans le corps et dans l'esprit. Bientôt Landry oublia
son aventure, et, après s'être un peu tourmenté du souvenir de la
Fadette, n'y pensa non plus que s'il en eût fait le rêve.
Il y avait déjà environ dix mois que Landry était entré à la Priche,
et on approchait de la Saint-Jean, qui était l'époque de son
engagement avec le père Caillaud. Ce brave homme était si content de
lui qu'il était bien décidé à lui augmenter son gage plutôt que de le
voir partir; et Landry ne demandait pas mieux que de rester dans le
voisinage de sa famille et de renouveler avec les gens de la Priche,
qui lui convenaient beaucoup. Mêmement, il se sentait venir une petite
amitié pour une nièce du père Caillaud qui s'appelait Madelon et qui
était un beau brin de fille. Elle avait un an de plus que lui et le
traitait encore un peu comme un enfant; mais cela diminuait de jour en
jour, et, tandis qu'au commencement de l'année elle se moquait de
lui lorsqu'il avait honte de l'embrasser aux jeux ou à la danse, sur
la fin, elle rougissait au lieu de le provoquer, elle ne restait plus
seule avec lui dans l'étable ou dans le fenil. La Madelon n'était
point pauvre, et un mariage entre eux eût bien pu s'arranger par la
suite du temps. Les deux familles étaient bien famées et tenues en
estime par tout le pays. Enfin, le père Caillaud, voyant ces deux
enfants qui commençaient à se chercher et à se craindre, disait au
père Barbeau que ça pourrait bien faire un beau couple, et qu'il n'y
avait point de mal à leur laisser faire bonne et longue connaissance.
Il fut donc convenu, huit jours avant la Saint-Jean, que Landry
resterait à la Priche, et Sylvinet chez ses parents; car la raison
était assez bien revenue à celui-ci, et le père Barbeau ayant pris les
fièvres, cet enfant savait se rendre très-utile au travail de ses
terres. Sylvinet avait eu grand'peur d'être envoyé au loin, et cette
crainte-là avait agi sur lui en bien; car, de plus en plus, il
s'efforçait à vaincre l'excédant de son amitié pour Landry, ou du
moins ne point trop le laisser paraître. La paix et le contentement
étaient donc revenus à la Bessonnière, quoique les bessons ne se
vissent plus qu'une ou deux fois la semaine. La Saint-Jean fut pour
eux un jour de bonheur; ils allèrent ensemble à la ville pour voir la
loue des serviteurs de ville et de campagne, et la fête qui s'ensuit
sur la grande place. Landry dansa plus d'une bourrée avec la belle
Madelon; et Sylvinet, pour lui complaire, essaya de danser aussi. Il
ne s'en tirait pas trop bien; mais la Madelon, qui lui témoignait
beaucoup d'égards, le prenait par la main, en vis-à-vis, pour l'aider
à marquer le pas; et Sylvinet, se trouvant ainsi avec son frère,
promit d'apprendre à bien danser, afin de partager un plaisir où
jusque-là il avait gêné Landry.
Il ne se sentait pas trop de jalousie contre Madelon, parce que Landry
était encore sur la réserve avec elle. Et d'ailleurs, Madelon flattait
et encourageait Sylvinet. Elle était sans gêne avec lui, et quelqu'un
qui ne s'y connaîtrait pas aurait jugé que c'était celui des bessons
qu'elle préférait. Landry eût pu en être jaloux, s'il n'eût été, par
nature, ennemi de la jalousie; et peut-être un je ne sais quoi lui
disait-il, malgré sa grande innocence, que Madelon n'agissait ainsi
que pour lui faire plaisir et avoir occasion de se trouver plus
souvent avec lui.
Toutes choses allèrent donc pour le mieux pendant environ trois mois,
jusqu'au jour de la Saint-Andoche, qui est la fête patronale du bourg
de la Cosse, et qui tombe aux derniers jours de septembre.
Ce jour-là, qui était toujours pour les deux bessons une grande et
belle fête, parce qu'il y avait danse et jeux de toutes sortes sous
les grands noyers de la paroisse, amena pour eux de nouvelles peines
auxquelles ils ne s'attendaient mie.
Le père Caillaud ayant donné licence à Landry d'aller dès la veille
coucher à la Bessonnière, afin de voir la fête sitôt le matin, Landry
partit avant souper, bien content d'aller surprendre son besson qui ne
l'attendait que le lendemain. C'est la saison où les jours commencent
à être courts et où la nuit tombe vite. Landry n'avait jamais peur de
rien en plein jour: mais il n'eût pas été de son âge et de son pays
s'il avait aimé à se trouver seul la nuit sur les chemins, surtout
dans l'automne, qui est une saison où les sorciers et les follets
commencent à se donner du bon temps, à cause des brouillards qui les
aident à cacher leurs malices et maléfices. Landry, qui avait
coutume de sortir seul à toute heure pour mener ou rentrer ses
bœufs, n'avait pas précisément grand souci, ce soir-là, plus qu'un
autre soir; mais il marchait vite et chantait fort, comme on fait
toujours quand le temps est noir, car on sait que le chant de l'homme
dérange et écarte les mauvaises bêtes et les mauvaises gens.
Quand il fut au droit du gué des Roulettes, qu'on appelle de cette
manière à cause des cailloux ronds qui s'y trouvent en grande
quantité, il releva un peu les jambes de son pantalon; car il pouvait
y avoir de l'eau jusqu'au-dessus de la cheville du pied, et il fit
bien attention à ne pas marcher devant lui, parce que le gué est
établi en biaisant, et qu'à droite comme à gauche il y a de mauvais
trous. Landry connaissait si bien le gué qu'il ne pouvait guère s'y
tromper. D'ailleurs on voyait de là, à travers les arbres qui étaient
plus d'à moitié dépouillés de feuilles, la petite clarté qui sortait
de la maison de la mère Fadet; et en regardant cette clarté, pour peu
qu'on marchât dans la direction, il n'y avait point chance de faire
mauvaise route.
Il faisait si noir sous les arbres, que Landry tâta pourtant le
gué avec son bâton avant d'y entrer. Il fut étonné de trouver plus
d'eau que de coutume, d'autant plus qu'il entendait le bruit des
écluses qu'on avait ouvertes depuis une bonne heure. Pourtant, comme
il voyait bien la lumière de la croisée à la Fadette, il se risqua.
Mais, au bout de deux pas, il avait de l'eau plus haut que le genou et
il se retira, jugeant qu'il s'était trompé. Il essaya un peu plus haut
et un peu plus bas, et, là comme là, il trouva le creux encore
davantage. Il n'avait pas tombé de pluie, les écluses grondaient
toujours: la chose était donc bien surprenante.
XI.
Dans les premiers temps qui ensuivirent l'aventure de Landry avec la
petite Fadette, ce garçon eut quelque souci de la promesse qu'il lui
avait faite. Dans le moment où elle l'avait sauvé de son
inquiétude, il se serait engagé pour ses père et mère à donner tout ce
qu'il y avait de meilleur à la Bessonnière: mais quand il vit que le
père Barbeau n'avait pas pris bien au sérieux la bouderie de Sylvinet
et n'avait point montré d'inquiétude, il craignit bien que, lorsque la
petite Fadette viendrait réclamer sa récompense, son père ne la mît à
la porte en se moquant de sa belle science et de la belle parole que
Landry lui avait donnée.
Cette peur-là rendait Landry tout honteux en lui-même, et à mesure que
son chagrin s'était dissipé, il s'était jugé bien simple d'avoir cru
voir de la sorcellerie dans ce qui lui était arrivé. Il ne tenait pas
pour certain que la petite Fadette se fût gaussée de lui, mais il
sentait bien qu'on pouvait avoir du doute là-dessus, et il ne trouvait
pas de bonnes raisons à donner à son père pour lui prouver qu'il avait
bien fait de prendre un engagement de si grosse conséquence; d'un
autre côté, il ne voyait pas non plus comment il romprait un pareil
engagement, car il avait juré sa foi et il l'avait fait en âme et
conscience.
Mais, à son grand étonnement, ni le lendemain de l'affaire, ni dans le
mois, ni dans la saison, il n'entendit parler de la petite Fadette à
la Bessonnière ni à la Priche. Elle ne se présenta ni chez le
père Caillaud pour demander à parler à Landry, ni chez le père Barbeau
pour réclamer aucune chose, et lorsque Landry la vit au loin dans les
champs, elle n'alla point de son côté et ne parut point faire
attention à lui, ce qui était contre sa coutume, car elle courait
après tout le monde, soit pour regarder par curiosité, soit pour rire,
jouer et badiner avec ceux qui étaient de bonne humeur, soit pour
tancer et railler ceux qui ne l'étaient point.
Mais la maison de la mère Fadet étant également voisine de la Priche
et de la Cosse, il ne se pouvait faire qu'un jour ou l'autre, Landry
ne se trouvât nez contre nez avec la petite Fadette dans un chemin;
et, quand le chemin n'est pas large, c'est bien force de se donner une
tape ou de se dire un mot en passant.
C'était un soir que la petite Fadette rentrait ses oies, ayant
toujours son sauteriot sur ses talons; et Landry, qui avait été
chercher les juments au pré, les ramenait tout tranquillement à la
Priche; si bien qu'ils se croisèrent dans le petit chemin qui descend
de la Croix des bossons, au gué des Roulettes, et qui est si bien
fondu entre deux encaissements, qu'il n'y est point moyen de
s'éviter. Landry devint tout rouge, pour la peur qu'il avait de
s'entendre sommer de sa parole, et, ne voulant point encourager la
Fadette, il sauta sur une des juments du plus loin qu'il la vit, et
joua des sabots pour prendre le trot; mais comme toutes les juments
avaient les enfarges aux pieds, celle qu'il avait enfourchée n'avança
pas plus vite pour cela. Landry se voyant tout près de la petite
Fadette, n'osa la regarder, et fit mine de se retourner, comme pour
voir si les poulains le suivaient. Quand il regarda devant lui, la
Fadette l'avait déjà dépassé, et elle ne lui avait rien dit; il ne
savait même point si elle l'avait regardé, et si des yeux ou du rire
elle l'avait sollicité de lui dire bonsoir. Il ne vit que Jeanet le
sauteriot qui, toujours traversieux et méchant, ramassa une pierre
pour la jeter dans les jambes de sa jument. Landry eut bonne envie de
lui allonger un coup de fouet, mais il eut peur de s'arrêter et
d'avoir explication avec la sœur. Il ne fit donc pas mine de s'en
apercevoir et s'en fut sans regarder derrière lui.
Toutes les autres fois que Landry rencontra la petite Fadette, ce fut
à peu près de même. Peu à peu, il s'enhardit à la regarder; car,
à mesure que l'âge et la raison lui venaient, il ne s'inquiétait plus
tant d'une si petite affaire. Mais lorsqu'il eut pris le courage de la
regarder tranquillement, comme pour attendre n'importe quelle chose
elle voudrait lui dire, il fut étonné de voir que cette fille faisait
exprès de tourner la tête d'un autre côté, comme si elle eût eu de lui
la même peur qu'il avait d'elle. Cela l'enhardit tout à fait vis-à-vis
de lui-même, et, comme il avait le cœur juste, il se demanda s'il
n'avait pas eu grand tort de ne jamais la remercier du plaisir que,
soit par science, soit par hasard, elle lui avait causé. Il prit la
résolution de l'aborder la première fois qu'il la verrait, et ce
moment-là étant venu, il fit au moins dix pas de son côté pour
commencer à lui dire bonjour et à causer avec elle.
Mais, comme il s'approchait, la petite Fadette prit un air fier et
quasi fâché; et se décidant enfin à le regarder, elle le fit d'une
manière si méprisante, qu'il en fut tout démonté et n'osa point lui
porter la parole.
Ce fut la dernière fois de l'année que Landry la rencontra de près,
car à partir de ce jour-là, la petite Fadette, menée par je ne sais
pas quelle fantaisie, l'évita si bien, que du plus loin qu'elle
le voyait, elle tournait d'un autre côté, entrait dans un héritage ou
faisait un grand détour pour ne point le voir. Landry pensa qu'elle
était fâchée de ce qu'il avait été ingrat envers elle; mais sa
répugnance était si grande qu'il ne sut se décider à rien tenter pour
réparer son tort. La petite Fadette n'était pas un enfant comme un
autre. Elle n'était pas ombrageuse de son naturel, et même, elle ne
l'était pas assez, car elle aimait à provoquer les injures ou les
moqueries, tant elle se sentait la langue bien affilée pour y répondre
et avoir toujours le dernier et le plus piquant mot. On ne l'avait
jamais vue bouder et on lui reprochait de manquer de la fierté qui
convient à une fillette lorsqu'elle prend déjà quinze ans et commence
à se ressentir d'être quelque chose. Elle avait toujours les allures
d'un gamin, mêmement elle affectait de tourmenter souvent Sylvinet, de
le déranger et de le pousser à bout, lorsqu'elle le surprenait dans
les rêvasseries où il s'oubliait encore quelquefois. Elle le suivait
toujours pendant un bout de chemin, lorsqu'elle le rencontrait; se
moquant de sa bessonnerie, et lui tourmentant le cœur en lui
disant que Landry ne l'aimait point et se moquait de sa peine.
Aussi le pauvre Sylvinet qui, encore plus que Landry, la croyait
sorcière, s'étonnait-il qu'elle devinât ses pensées et la détestait
bien cordialement. Il avait du mépris pour elle et pour sa famille,
et, comme elle évitait Landry, il évitait ce méchant grelet, qui,
disait-il, suivrait tôt ou tard l'exemple de sa mère, laquelle avait
mené une mauvaise conduite, quitté son mari et finalement suivi les
soldats. Elle était partie comme vivandière peu de temps après la
naissance du sauteriot, et, depuis, on n'en avait jamais entendu
parler. Le mari était mort de chagrin et de honte, et c'est comme cela
que la vieille mère Fadet avait été obligée de se charger des deux
enfants, qu'elle soignait fort mal, tant à cause de sa chicherie que
de son âge avancé, qui ne lui permettait guère de les surveiller et de
les tenir proprement.
Pour toutes ces raisons, Landry, qui n'était pourtant pas aussi fier
que Sylvinet, se sentait du dégoût pour la petite Fadette, et,
regrettant d'avoir eu des rapports avec elle, il se gardait bien de le
faire connaître à personne. Il le cacha même à son besson, ne voulant
pas lui confesser l'inquiétude qu'il avait eue à son sujet; et, de
son côté, Sylvinet lui cacha toutes les méchancetés de la petite
Fadette envers lui, ayant honte de dire qu'elle avait eu divination de
sa jalousie.
Mais le temps se passait. A l'âge qu'avaient nos bessons, les semaines
sont comme des mois et les mois comme des ans, pour le changement
qu'ils amènent dans le corps et dans l'esprit. Bientôt Landry oublia
son aventure, et, après s'être un peu tourmenté du souvenir de la
Fadette, n'y pensa non plus que s'il en eût fait le rêve.
Il y avait déjà environ dix mois que Landry était entré à la Priche,
et on approchait de la Saint-Jean, qui était l'époque de son
engagement avec le père Caillaud. Ce brave homme était si content de
lui qu'il était bien décidé à lui augmenter son gage plutôt que de le
voir partir; et Landry ne demandait pas mieux que de rester dans le
voisinage de sa famille et de renouveler avec les gens de la Priche,
qui lui convenaient beaucoup. Mêmement, il se sentait venir une petite
amitié pour une nièce du père Caillaud qui s'appelait Madelon et qui
était un beau brin de fille. Elle avait un an de plus que lui et le
traitait encore un peu comme un enfant; mais cela diminuait de jour en
jour, et, tandis qu'au commencement de l'année elle se moquait de
lui lorsqu'il avait honte de l'embrasser aux jeux ou à la danse, sur
la fin, elle rougissait au lieu de le provoquer, elle ne restait plus
seule avec lui dans l'étable ou dans le fenil. La Madelon n'était
point pauvre, et un mariage entre eux eût bien pu s'arranger par la
suite du temps. Les deux familles étaient bien famées et tenues en
estime par tout le pays. Enfin, le père Caillaud, voyant ces deux
enfants qui commençaient à se chercher et à se craindre, disait au
père Barbeau que ça pourrait bien faire un beau couple, et qu'il n'y
avait point de mal à leur laisser faire bonne et longue connaissance.
Il fut donc convenu, huit jours avant la Saint-Jean, que Landry
resterait à la Priche, et Sylvinet chez ses parents; car la raison
était assez bien revenue à celui-ci, et le père Barbeau ayant pris les
fièvres, cet enfant savait se rendre très-utile au travail de ses
terres. Sylvinet avait eu grand'peur d'être envoyé au loin, et cette
crainte-là avait agi sur lui en bien; car, de plus en plus, il
s'efforçait à vaincre l'excédant de son amitié pour Landry, ou du
moins ne point trop le laisser paraître. La paix et le contentement
étaient donc revenus à la Bessonnière, quoique les bessons ne se
vissent plus qu'une ou deux fois la semaine. La Saint-Jean fut pour
eux un jour de bonheur; ils allèrent ensemble à la ville pour voir la
loue des serviteurs de ville et de campagne, et la fête qui s'ensuit
sur la grande place. Landry dansa plus d'une bourrée avec la belle
Madelon; et Sylvinet, pour lui complaire, essaya de danser aussi. Il
ne s'en tirait pas trop bien; mais la Madelon, qui lui témoignait
beaucoup d'égards, le prenait par la main, en vis-à-vis, pour l'aider
à marquer le pas; et Sylvinet, se trouvant ainsi avec son frère,
promit d'apprendre à bien danser, afin de partager un plaisir où
jusque-là il avait gêné Landry.
Il ne se sentait pas trop de jalousie contre Madelon, parce que Landry
était encore sur la réserve avec elle. Et d'ailleurs, Madelon flattait
et encourageait Sylvinet. Elle était sans gêne avec lui, et quelqu'un
qui ne s'y connaîtrait pas aurait jugé que c'était celui des bessons
qu'elle préférait. Landry eût pu en être jaloux, s'il n'eût été, par
nature, ennemi de la jalousie; et peut-être un je ne sais quoi lui
disait-il, malgré sa grande innocence, que Madelon n'agissait ainsi
que pour lui faire plaisir et avoir occasion de se trouver plus
souvent avec lui.
Toutes choses allèrent donc pour le mieux pendant environ trois mois,
jusqu'au jour de la Saint-Andoche, qui est la fête patronale du bourg
de la Cosse, et qui tombe aux derniers jours de septembre.
Ce jour-là, qui était toujours pour les deux bessons une grande et
belle fête, parce qu'il y avait danse et jeux de toutes sortes sous
les grands noyers de la paroisse, amena pour eux de nouvelles peines
auxquelles ils ne s'attendaient mie.
Le père Caillaud ayant donné licence à Landry d'aller dès la veille
coucher à la Bessonnière, afin de voir la fête sitôt le matin, Landry
partit avant souper, bien content d'aller surprendre son besson qui ne
l'attendait que le lendemain. C'est la saison où les jours commencent
à être courts et où la nuit tombe vite. Landry n'avait jamais peur de
rien en plein jour: mais il n'eût pas été de son âge et de son pays
s'il avait aimé à se trouver seul la nuit sur les chemins, surtout
dans l'automne, qui est une saison où les sorciers et les follets
commencent à se donner du bon temps, à cause des brouillards qui les
aident à cacher leurs malices et maléfices. Landry, qui avait
coutume de sortir seul à toute heure pour mener ou rentrer ses
bœufs, n'avait pas précisément grand souci, ce soir-là, plus qu'un
autre soir; mais il marchait vite et chantait fort, comme on fait
toujours quand le temps est noir, car on sait que le chant de l'homme
dérange et écarte les mauvaises bêtes et les mauvaises gens.
Quand il fut au droit du gué des Roulettes, qu'on appelle de cette
manière à cause des cailloux ronds qui s'y trouvent en grande
quantité, il releva un peu les jambes de son pantalon; car il pouvait
y avoir de l'eau jusqu'au-dessus de la cheville du pied, et il fit
bien attention à ne pas marcher devant lui, parce que le gué est
établi en biaisant, et qu'à droite comme à gauche il y a de mauvais
trous. Landry connaissait si bien le gué qu'il ne pouvait guère s'y
tromper. D'ailleurs on voyait de là, à travers les arbres qui étaient
plus d'à moitié dépouillés de feuilles, la petite clarté qui sortait
de la maison de la mère Fadet; et en regardant cette clarté, pour peu
qu'on marchât dans la direction, il n'y avait point chance de faire
mauvaise route.
Il faisait si noir sous les arbres, que Landry tâta pourtant le
gué avec son bâton avant d'y entrer. Il fut étonné de trouver plus
d'eau que de coutume, d'autant plus qu'il entendait le bruit des
écluses qu'on avait ouvertes depuis une bonne heure. Pourtant, comme
il voyait bien la lumière de la croisée à la Fadette, il se risqua.
Mais, au bout de deux pas, il avait de l'eau plus haut que le genou et
il se retira, jugeant qu'il s'était trompé. Il essaya un peu plus haut
et un peu plus bas, et, là comme là, il trouva le creux encore
davantage. Il n'avait pas tombé de pluie, les écluses grondaient
toujours: la chose était donc bien surprenante.