XII.
—Il faut, pensa Landry, que j'aie pris le faux chemin de la
charrière, car, pour le coup, je vois à ma droite la chandelle de la
Fadette, qui devrait être sur ma gauche.
Il remonta le chemin jusqu'à la Croix-au-Lièvre, et il en fit le tour
les yeux fermés pour se désorienter; et quand il eut bien remarqué les
arbres et les buissons autour de lui, il se trouva dans le bon
chemin et revint jouxte à la rivière. Mais bien que le gué lui parût
commode, il n'osa point y faire plus de trois pas, parce qu'il vit
tout d'un coup, presque derrière lui, la clarté de la maison Fadette,
qui aurait dû être juste en face. Il revint à la rive, et cette clarté
lui parut être alors comme elle devait se trouver. Il reprit le gué en
biaisant dans un autre sens, et, cette fois, il eut de l'eau presque
jusqu'à la ceinture. Il avançait toujours cependant, augurant qu'il
avait rencontré un trou, mais qu'il allait en sortir en marchant vers
la lumière.
Il fit bien de s'arrêter, car le trou se creusait toujours, et il en
avait jusqu'aux épaules. L'eau était bien froide, et il resta un
moment à se demander s'il reviendrait sur ses pas; car la lumière lui
paraissait avoir changé de place, et mêmement il la vit remuer,
courir, sautiller, repasser d'une rive à l'autre, et finalement se
montrer double en se mirant dans l'eau, où elle se tenait comme un
oiseau qui se balance sur ses ailes, et en faisant entendre un petit
bruit de grésillement comme ferait une pétrole de résine.
Cette fois Landry eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï
dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce
feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et de
les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en
se moquant de leur angoisse.
Landry ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant
vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage.
Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa
danse et son rire. C'était vraiment une vilaine chose à voir. Tantôt
il filait comme un martin-pêcheur, et tantôt il disparaissait tout à
fait. Et, d'autres fois, il devenait gros comme la tête d'un bœuf,
et tout aussitôt menu comme un œil de chat; et il accourait auprès
de Landry, tournait autour de lui si vite, qu'il en était ébloui; et
enfin, voyant qu'il ne voulait pas le suivre, il s'en retournait
frétiller dans les roseaux, où il avait l'air de se fâcher et de lui
dire des insolences.
Landry n'osait point bouger, car de retourner sur ses pas n'était pas
le moyen de faire fuir le follet. On sait qu'il s'obstine à courir
après ceux qui courent, et qu'il se met en travers de leur chemin
jusqu'à ce qu'il les ait rendus fous et fait tomber dans quelque
mauvaise passe. Il grelottait de peur et de froid, lorsqu'il entendit
derrière lui une petite voix très-douce qui chantait:
Fadet, fadet, petit fadet,
Prends ta chandelle et ton cornet;
J'ai pris ma cape et mon capet;
Toute follette a son follet.
Et tout aussitôt la petite Fadette, qui s'apprêtait gaiement à passer
l'eau sans montrer crainte ni étonnement du feu follet, heurta contre
Landry, qui était assis par terre dans la brune, et se retira en
jurant ni plus ni moins qu'un garçon, et des mieux appris.
—C'est moi, Fanchon, dit Landry en se relevant, n'aie pas peur. Je ne
te suis pas ennemi.
Il parlait comme cela parce qu'il avait peur d'elle presque autant que
du follet. Il avait entendu sa chanson, et voyait bien qu'elle faisait
une conjuration au feu follet, lequel dansait et se tortillait comme
un fou devant elle et comme s'il eût été aise de la voir.
—Je vois bien, beau besson, dit alors la petite Fadette après qu'elle
se fut consultée un peu, que tu me flattes, parce que tu es moitié
mort de peur, et que la voix te tremble dans le gosier, ni plus ni
moins qu'à ma grand'mère. Allons, pauvre cœur, la nuit on
n'est pas si fier que le jour, et je gage que tu n'oses passer l'eau
sans moi.
—Ma foi, j'en sors, dit Landry, et j'ai manqué de m'y noyer. Est-ce
que tu vas t'y risquer, Fadette? Tu ne crains pas de perdre le gué?
—Eh! pourquoi le perdrais-je? Mais je vois bien ce qui t'inquiète,
répondit la petite Fadette en riant. Allons, donne-moi la main,
poltron; le follet n'est pas si méchant que tu crois, et il ne fait de
mal qu'à ceux qui s'en épeurent. J'ai coutume de le voir, moi, et nous
nous connaissons.
Là-dessus, avec plus de force que Landry n'eût supposé qu'elle en
avait, elle le tira par le bras et l'amena dans le gué en courant et
en chantant:
J'ai pris ma cape et mon capet,
Toute fadette a son fadet.
Landry n'était guère plus à son aise dans la société de la petite
sorcière que dans celle du follet. Cependant, comme il aimait mieux
voir le diable sous l'apparence d'un être de sa propre espèce que sous
celle d'un feu si sournois et si fugace, il ne fit pas de résistance,
et il fut tôt rassuré en sentant que la Fadette le conduisait si
bien, qu'il marchait à sec sur les cailloux. Mais comme ils marchaient
vite tous les deux et qu'ils ouvraient un courant d'air au feu follet,
ils étaient toujours suivis de ce météore, comme l'appelle le maître
d'école de chez nous, qui en sait long sur cette chose-là, et qui
assure qu'on n'en doit avoir nulle crainte.
XII.
—Il faut, pensa Landry, que j'aie pris le faux chemin de la
charrière, car, pour le coup, je vois à ma droite la chandelle de la
Fadette, qui devrait être sur ma gauche.
Il remonta le chemin jusqu'à la Croix-au-Lièvre, et il en fit le tour
les yeux fermés pour se désorienter; et quand il eut bien remarqué les
arbres et les buissons autour de lui, il se trouva dans le bon
chemin et revint jouxte à la rivière. Mais bien que le gué lui parût
commode, il n'osa point y faire plus de trois pas, parce qu'il vit
tout d'un coup, presque derrière lui, la clarté de la maison Fadette,
qui aurait dû être juste en face. Il revint à la rive, et cette clarté
lui parut être alors comme elle devait se trouver. Il reprit le gué en
biaisant dans un autre sens, et, cette fois, il eut de l'eau presque
jusqu'à la ceinture. Il avançait toujours cependant, augurant qu'il
avait rencontré un trou, mais qu'il allait en sortir en marchant vers
la lumière.
Il fit bien de s'arrêter, car le trou se creusait toujours, et il en
avait jusqu'aux épaules. L'eau était bien froide, et il resta un
moment à se demander s'il reviendrait sur ses pas; car la lumière lui
paraissait avoir changé de place, et mêmement il la vit remuer,
courir, sautiller, repasser d'une rive à l'autre, et finalement se
montrer double en se mirant dans l'eau, où elle se tenait comme un
oiseau qui se balance sur ses ailes, et en faisant entendre un petit
bruit de grésillement comme ferait une pétrole de résine.
Cette fois Landry eut peur et faillit perdre la tête, et il avait ouï
dire qu'il n'y a rien de plus abusif et de plus méchant que ce
feu-là; qu'il se faisait un jeu d'égarer ceux qui le regardent et de
les conduire au plus creux des eaux, tout en riant à sa manière et en
se moquant de leur angoisse.
Landry ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant
vivement, à tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage.
Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa
danse et son rire. C'était vraiment une vilaine chose à voir. Tantôt
il filait comme un martin-pêcheur, et tantôt il disparaissait tout à
fait. Et, d'autres fois, il devenait gros comme la tête d'un bœuf,
et tout aussitôt menu comme un œil de chat; et il accourait auprès
de Landry, tournait autour de lui si vite, qu'il en était ébloui; et
enfin, voyant qu'il ne voulait pas le suivre, il s'en retournait
frétiller dans les roseaux, où il avait l'air de se fâcher et de lui
dire des insolences.
Landry n'osait point bouger, car de retourner sur ses pas n'était pas
le moyen de faire fuir le follet. On sait qu'il s'obstine à courir
après ceux qui courent, et qu'il se met en travers de leur chemin
jusqu'à ce qu'il les ait rendus fous et fait tomber dans quelque
mauvaise passe. Il grelottait de peur et de froid, lorsqu'il entendit
derrière lui une petite voix très-douce qui chantait:
Fadet, fadet, petit fadet,
Prends ta chandelle et ton cornet;
J'ai pris ma cape et mon capet;
Toute follette a son follet.
Et tout aussitôt la petite Fadette, qui s'apprêtait gaiement à passer
l'eau sans montrer crainte ni étonnement du feu follet, heurta contre
Landry, qui était assis par terre dans la brune, et se retira en
jurant ni plus ni moins qu'un garçon, et des mieux appris.
—C'est moi, Fanchon, dit Landry en se relevant, n'aie pas peur. Je ne
te suis pas ennemi.
Il parlait comme cela parce qu'il avait peur d'elle presque autant que
du follet. Il avait entendu sa chanson, et voyait bien qu'elle faisait
une conjuration au feu follet, lequel dansait et se tortillait comme
un fou devant elle et comme s'il eût été aise de la voir.
—Je vois bien, beau besson, dit alors la petite Fadette après qu'elle
se fut consultée un peu, que tu me flattes, parce que tu es moitié
mort de peur, et que la voix te tremble dans le gosier, ni plus ni
moins qu'à ma grand'mère. Allons, pauvre cœur, la nuit on
n'est pas si fier que le jour, et je gage que tu n'oses passer l'eau
sans moi.
—Ma foi, j'en sors, dit Landry, et j'ai manqué de m'y noyer. Est-ce
que tu vas t'y risquer, Fadette? Tu ne crains pas de perdre le gué?
—Eh! pourquoi le perdrais-je? Mais je vois bien ce qui t'inquiète,
répondit la petite Fadette en riant. Allons, donne-moi la main,
poltron; le follet n'est pas si méchant que tu crois, et il ne fait de
mal qu'à ceux qui s'en épeurent. J'ai coutume de le voir, moi, et nous
nous connaissons.
Là-dessus, avec plus de force que Landry n'eût supposé qu'elle en
avait, elle le tira par le bras et l'amena dans le gué en courant et
en chantant:
J'ai pris ma cape et mon capet,
Toute fadette a son fadet.
Landry n'était guère plus à son aise dans la société de la petite
sorcière que dans celle du follet. Cependant, comme il aimait mieux
voir le diable sous l'apparence d'un être de sa propre espèce que sous
celle d'un feu si sournois et si fugace, il ne fit pas de résistance,
et il fut tôt rassuré en sentant que la Fadette le conduisait si
bien, qu'il marchait à sec sur les cailloux. Mais comme ils marchaient
vite tous les deux et qu'ils ouvraient un courant d'air au feu follet,
ils étaient toujours suivis de ce météore, comme l'appelle le maître
d'école de chez nous, qui en sait long sur cette chose-là, et qui
assure qu'on n'en doit avoir nulle crainte.