XIII.
Peut-être que la mère Fadet avait aussi de la connaissance là-dessus,
et qu'elle avait enseigné à sa petite-fille à ne rien redouter de ces
feux de nuit; ou bien, à force d'en voir, car il y en avait souvent
aux entours du gué des Roulettes, et c'était un grand hasard que
Landry n'en eût point encore vu de près, peut-être la petite
s'était-elle fait une idée que l'esprit qui les soufflait n'était
point méchant et ne lui voulait que du bien. Sentant Landry qui
tremblait de tout son corps à mesure que le follet s'approchait d'eux:
—Innocent, lui dit-elle, ce feu-là ne brûle point, et si tu étais
assez subtil pour le manier, tu verrais qu'il ne laisse pas
seulement sa marque.
—C'est encore pis, pensa Landry; du feu qui ne brûle pas, on sait ce
que c'est: ça ne peut pas venir de Dieu, car le feu du bon Dieu est
fait pour chauffer et brûler.
Mais il ne fit pas connaître sa pensée à la petite Fadette, et quand
il se vit sain et sauf à la rive, il eut grande envie de la planter là
et de s'ensauver à la Bessonnière. Mais il n'avait point le cœur
ingrat, et il ne voulut point la quitter sans la remercier.
—Voilà la seconde fois que tu me rends service, Fanchon Fadet, lui
dit-il, et je ne vaudrais rien si je ne te disais pas que je m'en
souviendrai toute ma vie. J'étais là comme un fou quand tu m'as
trouvé; le follet m'avait vanné et charmé. Jamais je n'aurais passé la
rivière, ou bien je n'en serais jamais sorti.
—Peut-être bien que tu l'aurais passée sans peine ni danger si tu
n'étais pas si sot, répondit la Fadette; je n'aurais jamais cru qu'un
grand gars comme toi, qui est dans ses dix-sept ans, et qui ne tardera
pas à avoir de la barbe au menton, fût si aisé à épeurer, et je suis
contente de te voir comme cela.
—Et pourquoi en êtes-vous contente, Fanchon Fadet?
—Parce que je ne vous aime point, lui dit-elle d'un ton méprisant.
—Et pourquoi est-ce encore que vous ne m'aimez point?
—Parce que je ne vous estime point, répondit-elle; ni vous, ni votre
besson, ni vos père et mère, qui sont fiers parce qu'ils sont riches,
et qui croient qu'on ne fait que son devoir en leur rendant service.
Ils vous ont appris à être ingrat, Landry, et c'est le plus vilain
défaut pour un homme, après celui d'être peureux.
Landry se sentit bien humilié des reproches de cette petite fille, car
il reconnaissait qu'ils n'étaient pas tout à fait injustes, et il lui
répondit:
—Si je suis fautif, Fadette, ne l'imputez qu'à moi. Ni mon frère, ni
mon père, ni ma mère, ni personne chez nous n'a eu connaissance du
secours que vous m'avez déjà une fois donné. Mais pour cette fois-ci,
ils le sauront, et vous aurez une récompense telle que vous la
désirerez.
—Ah! vous voilà bien orgueilleux, reprit la petite Fadette, parce que
vous vous imaginez qu'avec vos présents vous pouvez être quitte envers
moi. Vous croyez que je suis pareille à ma grand'mère, qui,
pourvu qu'on lui baille quelque argent, supporte les malhonnêtetés et
les insolences du monde. Eh bien, moi, je n'ai besoin ni envie de vos
dons, et je méprise tout ce qui viendrait de vous, puisque vous n'avez
pas eu le cœur de trouver un pauvre mot de remerciement et d'amitié
à me dire depuis tantôt un an que je vous ai guéri d'une grosse peine.
—Je suis fautif, je l'ai confessé, Fadette, dit Landry, qui ne
pouvait s'empêcher d'être étonné de la manière dont il l'entendait
raisonner pour la première fois. Mais c'est qu'aussi il y a un peu de
ta faute. Ce n'était pas bien sorcier de me faire retrouver mon frère,
puisque tu venais sans doute de le voir pendant que je m'expliquais
avec ta grand'mère; et si tu avais vraiment le cœur bon, toi qui me
reproches de ne l'avoir point, au lieu de me faire souffrir et
attendre, et au lieu de me faire donner une parole qui pouvait me
mener loin, tu m'aurais dit tout de suite: «Dévalle le pré, et tu le
verras au rivet de l'eau.» Cela ne t'aurait point coûté beaucoup, au
lieu que tu t'es fait un vilain jeu de ma peine; et voilà ce qui a
mandré le prix du service que tu m'as rendu.
La petite Fadette, qui avait pourtant la repartie prompte, resta
pensive un moment. Puis elle dit:
—Je vois bien que tu as fait ton possible pour écarter la
reconnaissance de ton cœur, et pour t'imaginer que tu ne m'en
devais point, à cause de la récompense que je m'étais fait promettre.
Mais, encore un coup, il est dur et mauvais, ton cœur, puisqu'il ne
t'a point fait observer que je ne réclamais rien de toi, et que je ne
te faisais pas même reproche de ton ingratitude.
—C'est vrai, ça, Fanchon, dit Landry qui était la bonne foi même; je
suis dans mon tort, je l'ai senti, et j'en ai eu de la honte; j'aurais
dû te parler; j'en ai eu l'intention, mais tu m'as fait une mine si
courroucée que je n'ai point su m'y prendre.
—Et si vous étiez venu le lendemain de l'affaire me dire une parole
d'amitié, vous ne m'auriez point trouvée courroucée; vous auriez su
tout de suite que je ne voulais point de paiement, et nous serions
amis: au lieu qu'à cette heure, j'ai mauvaise opinion de vous, et
j'aurais dû vous laisser débrouiller avec le follet comme vous auriez
pu. Bonsoir, Landry de la Bessonnière; allez sécher vos habits;
allez dire à vos parents: «Sans ce petit guenillon de grelet,
j'aurais, ma foi, bu un bon coup, ce soir, dans la rivière.»
Parlant ainsi, la petite Fadette lui tourna le dos, et marcha du côté
de sa maison en chantant:
Prends ta leçon et ton paquet,
Landry Barbeau le bessonnet.
A cette fois, Landry sentit comme un grand repentir dans son âme, non
qu'il fût disposé à aucune sorte d'amitié pour une fille qui
paraissait avoir plus d'esprit que de bonté, et dont les vilaines
manières ne plaisaient point, même à ceux qui s'en amusaient. Mais il
avait le cœur haut et ne voulait point garder un tort sur sa
conscience. Il courut après elle, et la rattrapant par sa cape:
—Voyons, Fanchon Fadet, lui dit-il, il faut que cette affaire-là
s'arrange et se finisse entre nous. Tu es mécontente de moi, et je ne
suis pas bien content de moi-même. Il faut que tu me dises ce que tu
souhaites, et pas plus tard que demain je te l'apporterai.
—Je souhaite ne jamais te voir, répondit la Fadette très-durement; et
n'importe quelle chose tu m'apporteras, tu peux bien compter que
je te la jetterai au nez.
—Voilà des paroles trop rudes pour quelqu'un qui vous offre
réparation. Si tu ne veux point de cadeau, il y a peut-être moyen de
te rendre service et de te montrer par là qu'on te veut du bien et non
pas du mal. Allons, dis-moi ce que j'ai à faire pour te contenter.
—Vous ne sauriez donc me demander pardon et souhaiter mon amitié? dit
la Fadette en s'arrêtant.
—Pardon, c'est beaucoup demander, répondit Landry, qui ne pouvait
vaincre sa hauteur à l'endroit d'une fille qui n'était point
considérée en proportion de l'âge qu'elle commençait à avoir, et
qu'elle ne portait pas toujours aussi raisonnablement qu'elle l'aurait
dû; quant à ton amitié, Fadette, tu es si drôlement bâtie dans ton
esprit, que je ne saurais y avoir grand'fiance. Demande-moi donc une
chose qui puisse se donner tout de suite, et que je ne suis pas obligé
de te reprendre.
—Eh bien, dit la Fadette d'une voix claire et sèche, il en sera comme
vous le souhaitez, besson Landry. Je vous ai offert votre pardon, et
vous n'en voulez point. A présent je vous réclame ce que vous
m'avez promis, qui est d'obéir à mon commandement, le jour où vous en
serez requis. Ce jour-là, ce ne sera pas plus tard que demain à la
Saint-Andoche, et voici ce que je veux: Vous me ferez danser trois
bourrées après la messe, deux bourrées après vêpres, et encore deux
bourrées après l'Angélus, ce qui fera sept. Et dans toute votre
journée, depuis que vous serez levé jusqu'à ce que vous soyez couché,
vous ne danserez aucune autre bourrée avec n'importe qui, fille ou
femme. Si vous ne le faites, je saurai que vous avez trois choses bien
laides en vous: l'ingratitude, la peur et le manque de parole.
Bonsoir, je vous attends demain pour ouvrir la danse, à la porte de
l'église.
Et la petite Fadette, que Landry avait suivie jusqu'à sa maison, tira
la corillette et entra si vite que la porte fut poussée et recorillée
avant que le besson eût pu répondre un mot.
XIII.
Peut-être que la mère Fadet avait aussi de la connaissance là-dessus,
et qu'elle avait enseigné à sa petite-fille à ne rien redouter de ces
feux de nuit; ou bien, à force d'en voir, car il y en avait souvent
aux entours du gué des Roulettes, et c'était un grand hasard que
Landry n'en eût point encore vu de près, peut-être la petite
s'était-elle fait une idée que l'esprit qui les soufflait n'était
point méchant et ne lui voulait que du bien. Sentant Landry qui
tremblait de tout son corps à mesure que le follet s'approchait d'eux:
—Innocent, lui dit-elle, ce feu-là ne brûle point, et si tu étais
assez subtil pour le manier, tu verrais qu'il ne laisse pas
seulement sa marque.
—C'est encore pis, pensa Landry; du feu qui ne brûle pas, on sait ce
que c'est: ça ne peut pas venir de Dieu, car le feu du bon Dieu est
fait pour chauffer et brûler.
Mais il ne fit pas connaître sa pensée à la petite Fadette, et quand
il se vit sain et sauf à la rive, il eut grande envie de la planter là
et de s'ensauver à la Bessonnière. Mais il n'avait point le cœur
ingrat, et il ne voulut point la quitter sans la remercier.
—Voilà la seconde fois que tu me rends service, Fanchon Fadet, lui
dit-il, et je ne vaudrais rien si je ne te disais pas que je m'en
souviendrai toute ma vie. J'étais là comme un fou quand tu m'as
trouvé; le follet m'avait vanné et charmé. Jamais je n'aurais passé la
rivière, ou bien je n'en serais jamais sorti.
—Peut-être bien que tu l'aurais passée sans peine ni danger si tu
n'étais pas si sot, répondit la Fadette; je n'aurais jamais cru qu'un
grand gars comme toi, qui est dans ses dix-sept ans, et qui ne tardera
pas à avoir de la barbe au menton, fût si aisé à épeurer, et je suis
contente de te voir comme cela.
—Et pourquoi en êtes-vous contente, Fanchon Fadet?
—Parce que je ne vous aime point, lui dit-elle d'un ton méprisant.
—Et pourquoi est-ce encore que vous ne m'aimez point?
—Parce que je ne vous estime point, répondit-elle; ni vous, ni votre
besson, ni vos père et mère, qui sont fiers parce qu'ils sont riches,
et qui croient qu'on ne fait que son devoir en leur rendant service.
Ils vous ont appris à être ingrat, Landry, et c'est le plus vilain
défaut pour un homme, après celui d'être peureux.
Landry se sentit bien humilié des reproches de cette petite fille, car
il reconnaissait qu'ils n'étaient pas tout à fait injustes, et il lui
répondit:
—Si je suis fautif, Fadette, ne l'imputez qu'à moi. Ni mon frère, ni
mon père, ni ma mère, ni personne chez nous n'a eu connaissance du
secours que vous m'avez déjà une fois donné. Mais pour cette fois-ci,
ils le sauront, et vous aurez une récompense telle que vous la
désirerez.
—Ah! vous voilà bien orgueilleux, reprit la petite Fadette, parce que
vous vous imaginez qu'avec vos présents vous pouvez être quitte envers
moi. Vous croyez que je suis pareille à ma grand'mère, qui,
pourvu qu'on lui baille quelque argent, supporte les malhonnêtetés et
les insolences du monde. Eh bien, moi, je n'ai besoin ni envie de vos
dons, et je méprise tout ce qui viendrait de vous, puisque vous n'avez
pas eu le cœur de trouver un pauvre mot de remerciement et d'amitié
à me dire depuis tantôt un an que je vous ai guéri d'une grosse peine.
—Je suis fautif, je l'ai confessé, Fadette, dit Landry, qui ne
pouvait s'empêcher d'être étonné de la manière dont il l'entendait
raisonner pour la première fois. Mais c'est qu'aussi il y a un peu de
ta faute. Ce n'était pas bien sorcier de me faire retrouver mon frère,
puisque tu venais sans doute de le voir pendant que je m'expliquais
avec ta grand'mère; et si tu avais vraiment le cœur bon, toi qui me
reproches de ne l'avoir point, au lieu de me faire souffrir et
attendre, et au lieu de me faire donner une parole qui pouvait me
mener loin, tu m'aurais dit tout de suite: «Dévalle le pré, et tu le
verras au rivet de l'eau.» Cela ne t'aurait point coûté beaucoup, au
lieu que tu t'es fait un vilain jeu de ma peine; et voilà ce qui a
mandré le prix du service que tu m'as rendu.
La petite Fadette, qui avait pourtant la repartie prompte, resta
pensive un moment. Puis elle dit:
—Je vois bien que tu as fait ton possible pour écarter la
reconnaissance de ton cœur, et pour t'imaginer que tu ne m'en
devais point, à cause de la récompense que je m'étais fait promettre.
Mais, encore un coup, il est dur et mauvais, ton cœur, puisqu'il ne
t'a point fait observer que je ne réclamais rien de toi, et que je ne
te faisais pas même reproche de ton ingratitude.
—C'est vrai, ça, Fanchon, dit Landry qui était la bonne foi même; je
suis dans mon tort, je l'ai senti, et j'en ai eu de la honte; j'aurais
dû te parler; j'en ai eu l'intention, mais tu m'as fait une mine si
courroucée que je n'ai point su m'y prendre.
—Et si vous étiez venu le lendemain de l'affaire me dire une parole
d'amitié, vous ne m'auriez point trouvée courroucée; vous auriez su
tout de suite que je ne voulais point de paiement, et nous serions
amis: au lieu qu'à cette heure, j'ai mauvaise opinion de vous, et
j'aurais dû vous laisser débrouiller avec le follet comme vous auriez
pu. Bonsoir, Landry de la Bessonnière; allez sécher vos habits;
allez dire à vos parents: «Sans ce petit guenillon de grelet,
j'aurais, ma foi, bu un bon coup, ce soir, dans la rivière.»
Parlant ainsi, la petite Fadette lui tourna le dos, et marcha du côté
de sa maison en chantant:
Prends ta leçon et ton paquet,
Landry Barbeau le bessonnet.
A cette fois, Landry sentit comme un grand repentir dans son âme, non
qu'il fût disposé à aucune sorte d'amitié pour une fille qui
paraissait avoir plus d'esprit que de bonté, et dont les vilaines
manières ne plaisaient point, même à ceux qui s'en amusaient. Mais il
avait le cœur haut et ne voulait point garder un tort sur sa
conscience. Il courut après elle, et la rattrapant par sa cape:
—Voyons, Fanchon Fadet, lui dit-il, il faut que cette affaire-là
s'arrange et se finisse entre nous. Tu es mécontente de moi, et je ne
suis pas bien content de moi-même. Il faut que tu me dises ce que tu
souhaites, et pas plus tard que demain je te l'apporterai.
—Je souhaite ne jamais te voir, répondit la Fadette très-durement; et
n'importe quelle chose tu m'apporteras, tu peux bien compter que
je te la jetterai au nez.
—Voilà des paroles trop rudes pour quelqu'un qui vous offre
réparation. Si tu ne veux point de cadeau, il y a peut-être moyen de
te rendre service et de te montrer par là qu'on te veut du bien et non
pas du mal. Allons, dis-moi ce que j'ai à faire pour te contenter.
—Vous ne sauriez donc me demander pardon et souhaiter mon amitié? dit
la Fadette en s'arrêtant.
—Pardon, c'est beaucoup demander, répondit Landry, qui ne pouvait
vaincre sa hauteur à l'endroit d'une fille qui n'était point
considérée en proportion de l'âge qu'elle commençait à avoir, et
qu'elle ne portait pas toujours aussi raisonnablement qu'elle l'aurait
dû; quant à ton amitié, Fadette, tu es si drôlement bâtie dans ton
esprit, que je ne saurais y avoir grand'fiance. Demande-moi donc une
chose qui puisse se donner tout de suite, et que je ne suis pas obligé
de te reprendre.
—Eh bien, dit la Fadette d'une voix claire et sèche, il en sera comme
vous le souhaitez, besson Landry. Je vous ai offert votre pardon, et
vous n'en voulez point. A présent je vous réclame ce que vous
m'avez promis, qui est d'obéir à mon commandement, le jour où vous en
serez requis. Ce jour-là, ce ne sera pas plus tard que demain à la
Saint-Andoche, et voici ce que je veux: Vous me ferez danser trois
bourrées après la messe, deux bourrées après vêpres, et encore deux
bourrées après l'Angélus, ce qui fera sept. Et dans toute votre
journée, depuis que vous serez levé jusqu'à ce que vous soyez couché,
vous ne danserez aucune autre bourrée avec n'importe qui, fille ou
femme. Si vous ne le faites, je saurai que vous avez trois choses bien
laides en vous: l'ingratitude, la peur et le manque de parole.
Bonsoir, je vous attends demain pour ouvrir la danse, à la porte de
l'église.
Et la petite Fadette, que Landry avait suivie jusqu'à sa maison, tira
la corillette et entra si vite que la porte fut poussée et recorillée
avant que le besson eût pu répondre un mot.