XXXVIII.
—Pourquoi m'accusez-vous d'avoir un mauvais cœur? dit-il; vous me
dites des injures, quand vous voyez que je n'ai pas la force de me
défendre.
—Je vous dis vos vérités, Sylvain, reprit la Fadette, et je vais vous
en dire bien d'autres. Je n'ai aucune pitié de votre maladie,
parce que je m'y connais assez pour voir qu'elle n'est pas bien
sérieuse, et que, s'il y a un danger pour vous, c'est celui de devenir
fou, à quoi vous tentez de votre mieux, sans savoir où vous mènent
votre malice et votre faiblesse d'esprit.
—Reprochez-moi ma faiblesse d'esprit, dit Sylvinet; mais quant à ma
malice, c'est un reproche que je ne crois point mériter.
—N'essayez pas de vous défendre, répondit la petite Fadette; je vous
connais un peu mieux que vous ne vous connaissez vous-même, Sylvain,
et je vous dis que la faiblesse engendre la fausseté; et c'est pour
cela que vous êtes égoïste et ingrat.
—Si vous pensez si mal de moi, Fanchon Fadet, c'est sans doute que
mon frère Landry m'a bien maltraité dans ses paroles, et qu'il vous a
fait voir le peu d'amitié qu'il me portait, car, si vous me connaissez
ou croyez me connaître, ce ne peut être que par lui.
—Voilà où je vous attendais, Sylvain. Je savais bien que vous ne
diriez pas trois paroles sans vous plaindre de votre besson et sans
l'accuser; car l'amitié que vous avez pour lui, pour être trop
folle et désordonnée, tend à se changer en dépit et en rancune. A cela
je connais que vous êtes à moitié fou, et que vous n'êtes point bon.
Eh bien! je vous dis, moi, que Landry vous aime dix mille fois plus
que vous ne l'aimez, à preuve qu'il ne vous reproche jamais rien,
quelque chose que vous lui fassiez souffrir, tandis que vous lui
reprochez toutes choses, alors qu'il ne fait que vous céder et vous
servir. Comment voulez-vous que je ne voie pas la différence entre lui
et vous? Aussi, plus Landry m'a dit de bien de vous, plus de mal j'en
ai pensé, parce que j'ai considéré qu'un frère si bon ne pouvait être
méconnu que par une âme injuste.
—Aussi, vous me haïssez, Fadette? je ne m'étais point abusé
là-dessus, et je savais bien que vous m'ôtiez l'amour de mon frère en
lui disant du mal de moi.
—Je vous attendais encore là, maître Sylvain, et je suis contente que
vous me preniez enfin à partie. Eh bien! je vas vous répondre que vous
êtes un méchant cœur et un enfant du mensonge, puisque vous
méconnaissez et insultez une personne qui vous a toujours servi et
défendu dans son cœur, connaissant pourtant bien que vous lui
étiez contraire; une personne qui s'est cent fois privée du plus grand
et du seul plaisir qu'elle eût au monde, le plaisir de voir Landry et
de rester avec lui, pour envoyer Landry auprès de vous et pour vous
donner le bonheur qu'elle se retirait. Je ne vous devais pourtant
rien. Vous avez toujours été mon ennemi, et, du plus loin que je me
souvienne, je n'ai jamais rencontré un enfant si dur et si hautain que
vous l'étiez avec moi. J'aurais pu souhaiter d'en tirer vengeance et
l'occasion ne m'a pas manqué. Si je ne l'ai point fait et si je vous
ai rendu à votre insu le bien pour le mal, c'est que j'ai une grande
idée de ce qu'une âme chrétienne doit pardonner à son prochain pour
plaire à Dieu. Mais, quand je vous parle de Dieu, sans doute vous ne
m'entendez guère, car vous êtes son ennemi et celui de votre salut.
—Je me laisse dire par vous bien des choses, Fadette; mais celle-ci
est trop forte, et vous m'accusez d'être un païen.
—Est-ce que vous ne m'avez pas dit tout à l'heure que vous souhaitiez
la mort? Et croyez-vous que ce soit là une idée chrétienne?
—Je n'ai pas dit cela, Fadette, j'ai dit que... Et Sylvinet s'arrêta
tout effrayé en songeant à ce qu'il avait dit, et qui lui
paraissait impie devant les remontrances de la Fadette.
Mais elle ne le laissa point tranquille, et, continuant à le tancer:
—Il se peut, dit-elle, que votre parole fût plus mauvaise que votre
idée, car j'ai bien dans la mienne que vous ne souhaitez point tant la
mort qu'il vous plaît de le laisser croire afin de rester maître dans
votre famille, de tourmenter votre pauvre mère qui s'en désole, et
votre besson qui est assez simple pour croire que vous voulez mettre
fin à vos jours. Moi, je ne suis pas votre dupe, Sylvain. Je crois que
vous craignez la mort autant et même plus qu'un autre, et que vous
vous faites un jeu de la peur que vous donnez à ceux qui vous
chérissent. Cela vous plaît de voir que les résolutions les plus sages
et les plus nécessaires cèdent toujours devant la menace que vous
faites de quitter la vie; et, en effet, c'est fort commode et fort
doux de n'avoir qu'un mot à dire pour faire tout plier autour de soi.
De cette manière, vous êtes le maître à tous ici. Mais, comme cela est
contre nature, et que vous y arrivez par des moyens que Dieu réprouve,
Dieu vous châtie, vous rendant encore plus malheureux que vous ne
le seriez en obéissant au lieu de commander. Et voilà que vous vous
ennuyez d'une vie qu'on vous a faite trop douce. Je vais vous dire ce
qui vous a manqué pour être un bon et sage garçon, Sylvain. C'est
d'avoir eu des parents bien rudes, beaucoup de misère, pas de pain
tous les jours et des coups bien souvent. Si vous aviez été élevé à la
même école que moi et mon frère Jeanet, au lieu d'être ingrat, vous
seriez reconnaissant de la moindre chose. Tenez, Sylvain, ne vous
retranchez pas sur votre bessonnerie. Je sais qu'on a beaucoup trop
dit autour de vous que cette amitié bessonnière était une loi de
nature qui devait vous faire mourir si on la contrariait, et vous avez
cru obéir à votre sort en portant cette amitié à l'excès; mais Dieu
n'est pas si injuste que de nous marquer pour un mauvais sort dans le
ventre de nos mères. Il n'est pas si méchant que de nous donner des
idées que nous ne pourrions jamais surmonter, et vous lui faites
injure, comme un superstitieux que vous êtes, en croyant qu'il y a
dans le sang de votre corps plus de force et de mauvaise destinée
qu'il n'y a dans votre esprit de résistance et de raison. Jamais, à
moins que vous ne soyez fou, je ne croirai que vous ne pourriez
pas combattre votre jalousie, si vous le vouliez. Mais vous ne le
voulez pas, parce qu'on a trop caressé le vice de votre âme, et que
vous estimez moins votre devoir que votre fantaisie.
Sylvinet ne répondit rien et laissa la Fadette le réprimander bien
longtemps encore sans lui faire grâce d'aucun blâme. Il sentait
qu'elle avait raison au fond, et qu'elle ne manquait d'indulgence que
sur un point: c'est qu'elle avait l'air de croire qu'il n'avait jamais
combattu son mal et qu'il s'était bien rendu compte de son égoïsme;
tandis qu'il avait été égoïste sans le vouloir et sans le savoir. Cela
le peinait et l'humiliait beaucoup, et il eût souhaité lui donner une
meilleure idée de sa conscience. Quant à elle, elle savait bien
qu'elle exagérait, et elle le faisait à dessein de lui tarabuster
beaucoup l'esprit avant de le prendre par la douceur et la
consolation. Elle se forçait donc pour lui parler durement et pour lui
paraître en colère, tandis que, dans son cœur, elle sentait tant de
pitié et d'amitié pour lui, qu'elle était malade de sa feinte, et
qu'elle le quitta plus fatiguée qu'elle ne le laissait.
XXXVIII.
—Pourquoi m'accusez-vous d'avoir un mauvais cœur? dit-il; vous me
dites des injures, quand vous voyez que je n'ai pas la force de me
défendre.
—Je vous dis vos vérités, Sylvain, reprit la Fadette, et je vais vous
en dire bien d'autres. Je n'ai aucune pitié de votre maladie,
parce que je m'y connais assez pour voir qu'elle n'est pas bien
sérieuse, et que, s'il y a un danger pour vous, c'est celui de devenir
fou, à quoi vous tentez de votre mieux, sans savoir où vous mènent
votre malice et votre faiblesse d'esprit.
—Reprochez-moi ma faiblesse d'esprit, dit Sylvinet; mais quant à ma
malice, c'est un reproche que je ne crois point mériter.
—N'essayez pas de vous défendre, répondit la petite Fadette; je vous
connais un peu mieux que vous ne vous connaissez vous-même, Sylvain,
et je vous dis que la faiblesse engendre la fausseté; et c'est pour
cela que vous êtes égoïste et ingrat.
—Si vous pensez si mal de moi, Fanchon Fadet, c'est sans doute que
mon frère Landry m'a bien maltraité dans ses paroles, et qu'il vous a
fait voir le peu d'amitié qu'il me portait, car, si vous me connaissez
ou croyez me connaître, ce ne peut être que par lui.
—Voilà où je vous attendais, Sylvain. Je savais bien que vous ne
diriez pas trois paroles sans vous plaindre de votre besson et sans
l'accuser; car l'amitié que vous avez pour lui, pour être trop
folle et désordonnée, tend à se changer en dépit et en rancune. A cela
je connais que vous êtes à moitié fou, et que vous n'êtes point bon.
Eh bien! je vous dis, moi, que Landry vous aime dix mille fois plus
que vous ne l'aimez, à preuve qu'il ne vous reproche jamais rien,
quelque chose que vous lui fassiez souffrir, tandis que vous lui
reprochez toutes choses, alors qu'il ne fait que vous céder et vous
servir. Comment voulez-vous que je ne voie pas la différence entre lui
et vous? Aussi, plus Landry m'a dit de bien de vous, plus de mal j'en
ai pensé, parce que j'ai considéré qu'un frère si bon ne pouvait être
méconnu que par une âme injuste.
—Aussi, vous me haïssez, Fadette? je ne m'étais point abusé
là-dessus, et je savais bien que vous m'ôtiez l'amour de mon frère en
lui disant du mal de moi.
—Je vous attendais encore là, maître Sylvain, et je suis contente que
vous me preniez enfin à partie. Eh bien! je vas vous répondre que vous
êtes un méchant cœur et un enfant du mensonge, puisque vous
méconnaissez et insultez une personne qui vous a toujours servi et
défendu dans son cœur, connaissant pourtant bien que vous lui
étiez contraire; une personne qui s'est cent fois privée du plus grand
et du seul plaisir qu'elle eût au monde, le plaisir de voir Landry et
de rester avec lui, pour envoyer Landry auprès de vous et pour vous
donner le bonheur qu'elle se retirait. Je ne vous devais pourtant
rien. Vous avez toujours été mon ennemi, et, du plus loin que je me
souvienne, je n'ai jamais rencontré un enfant si dur et si hautain que
vous l'étiez avec moi. J'aurais pu souhaiter d'en tirer vengeance et
l'occasion ne m'a pas manqué. Si je ne l'ai point fait et si je vous
ai rendu à votre insu le bien pour le mal, c'est que j'ai une grande
idée de ce qu'une âme chrétienne doit pardonner à son prochain pour
plaire à Dieu. Mais, quand je vous parle de Dieu, sans doute vous ne
m'entendez guère, car vous êtes son ennemi et celui de votre salut.
—Je me laisse dire par vous bien des choses, Fadette; mais celle-ci
est trop forte, et vous m'accusez d'être un païen.
—Est-ce que vous ne m'avez pas dit tout à l'heure que vous souhaitiez
la mort? Et croyez-vous que ce soit là une idée chrétienne?
—Je n'ai pas dit cela, Fadette, j'ai dit que... Et Sylvinet s'arrêta
tout effrayé en songeant à ce qu'il avait dit, et qui lui
paraissait impie devant les remontrances de la Fadette.
Mais elle ne le laissa point tranquille, et, continuant à le tancer:
—Il se peut, dit-elle, que votre parole fût plus mauvaise que votre
idée, car j'ai bien dans la mienne que vous ne souhaitez point tant la
mort qu'il vous plaît de le laisser croire afin de rester maître dans
votre famille, de tourmenter votre pauvre mère qui s'en désole, et
votre besson qui est assez simple pour croire que vous voulez mettre
fin à vos jours. Moi, je ne suis pas votre dupe, Sylvain. Je crois que
vous craignez la mort autant et même plus qu'un autre, et que vous
vous faites un jeu de la peur que vous donnez à ceux qui vous
chérissent. Cela vous plaît de voir que les résolutions les plus sages
et les plus nécessaires cèdent toujours devant la menace que vous
faites de quitter la vie; et, en effet, c'est fort commode et fort
doux de n'avoir qu'un mot à dire pour faire tout plier autour de soi.
De cette manière, vous êtes le maître à tous ici. Mais, comme cela est
contre nature, et que vous y arrivez par des moyens que Dieu réprouve,
Dieu vous châtie, vous rendant encore plus malheureux que vous ne
le seriez en obéissant au lieu de commander. Et voilà que vous vous
ennuyez d'une vie qu'on vous a faite trop douce. Je vais vous dire ce
qui vous a manqué pour être un bon et sage garçon, Sylvain. C'est
d'avoir eu des parents bien rudes, beaucoup de misère, pas de pain
tous les jours et des coups bien souvent. Si vous aviez été élevé à la
même école que moi et mon frère Jeanet, au lieu d'être ingrat, vous
seriez reconnaissant de la moindre chose. Tenez, Sylvain, ne vous
retranchez pas sur votre bessonnerie. Je sais qu'on a beaucoup trop
dit autour de vous que cette amitié bessonnière était une loi de
nature qui devait vous faire mourir si on la contrariait, et vous avez
cru obéir à votre sort en portant cette amitié à l'excès; mais Dieu
n'est pas si injuste que de nous marquer pour un mauvais sort dans le
ventre de nos mères. Il n'est pas si méchant que de nous donner des
idées que nous ne pourrions jamais surmonter, et vous lui faites
injure, comme un superstitieux que vous êtes, en croyant qu'il y a
dans le sang de votre corps plus de force et de mauvaise destinée
qu'il n'y a dans votre esprit de résistance et de raison. Jamais, à
moins que vous ne soyez fou, je ne croirai que vous ne pourriez
pas combattre votre jalousie, si vous le vouliez. Mais vous ne le
voulez pas, parce qu'on a trop caressé le vice de votre âme, et que
vous estimez moins votre devoir que votre fantaisie.
Sylvinet ne répondit rien et laissa la Fadette le réprimander bien
longtemps encore sans lui faire grâce d'aucun blâme. Il sentait
qu'elle avait raison au fond, et qu'elle ne manquait d'indulgence que
sur un point: c'est qu'elle avait l'air de croire qu'il n'avait jamais
combattu son mal et qu'il s'était bien rendu compte de son égoïsme;
tandis qu'il avait été égoïste sans le vouloir et sans le savoir. Cela
le peinait et l'humiliait beaucoup, et il eût souhaité lui donner une
meilleure idée de sa conscience. Quant à elle, elle savait bien
qu'elle exagérait, et elle le faisait à dessein de lui tarabuster
beaucoup l'esprit avant de le prendre par la douceur et la
consolation. Elle se forçait donc pour lui parler durement et pour lui
paraître en colère, tandis que, dans son cœur, elle sentait tant de
pitié et d'amitié pour lui, qu'elle était malade de sa feinte, et
qu'elle le quitta plus fatiguée qu'elle ne le laissait.