XXXIX.
La vérité est que Sylvinet n'était pas moitié si malade qu'il le
paraissait et qu'il se plaisait à le croire. La petite Fadette, en lui
touchant le pouls, avait reconnu d'abord que la fièvre n'était pas
forte, et que s'il avait un peu de délire, c'est que son esprit était
plus malade et plus affaibli que son corps. Elle crut donc devoir le
prendre par l'esprit en lui donnant d'elle une grande crainte, et dès
le jour elle retourna auprès de lui. Il n'avait guère dormi, mais il
était tranquille et comme abattu. Sitôt qu'il la vit, il lui tendit sa
main, au lieu de la lui retirer comme il avait fait la veille.
—Pourquoi m'offrez-vous votre main, Sylvain? lui dit-elle; est-ce
pour que j'examine votre fièvre? Je vois bien à votre figure que vous
ne l'avez plus.
Sylvinet, honteux d'avoir à retirer sa main qu'elle n'avait point
voulu toucher, lui dit:
—C'était pour vous dire bonjour, Fadette, et pour vous remercier de
tant de peine que vous prenez pour moi.
—En ce cas, j'accepte votre bonjour, dit-elle en lui prenant la main
et en la gardant dans la sienne; car jamais je ne repousse une
honnêteté, et je ne vous crois point assez faux pour me marquer de
l'intérêt si vous n'en sentiez pas un peu pour moi.
Sylvain ressentit un grand bien, quoique tout éveillé, d'avoir sa main
dans celle de la Fadette, et il lui dit d'un ton très-doux:
—Vous m'avez pourtant bien malmené hier au soir, Fanchon, et je ne
sais comment il se fait que je ne vous en veux point. Je vous trouve
même bien bonne de venir me voir, après tout ce que vous avez à me
reprocher.
La Fadette s'assit auprès de son lit et lui parla tout autrement
qu'elle n'avait fait la veille; elle y mit tant de bonté, tant de
douceur et de tendresse, que Sylvain en éprouva un soulagement et un
plaisir d'autant plus grands qu'il l'avait jugée plus courroucée
contre lui. Il pleura beaucoup, se confessa de tous ses torts, et lui
demanda même son pardon et son amitié avec tant d'esprit et
d'honnêteté, qu'elle reconnut bien qu'il avait le cœur meilleur que
la tête. Elle le laissa s'épancher, le grondant encore quelquefois,
et, quand elle voulait quitter sa main, il la retenait, parce
qu'il lui semblait que cette main le guérissait de sa maladie et de
son chagrin en même temps.
Quand elle le vit au point où elle le voulait, elle lui dit:
—Je vas sortir, et vous vous lèverez, Sylvain, car vous n'avez plus
la fièvre, et il ne faut pas rester à vous dorloter, tandis que votre
mère se fatigue à vous servir et perd son temps à vous tenir
compagnie. Vous mangerez ensuite ce que votre mère vous présentera de
ma part. C'est de la viande, et je sais que vous vous en dites
dégoûté, et que vous ne vivez plus que de mauvais herbages. Mais il
n'importe, vous vous forcerez, et, quand même vous y auriez de la
répugnance, vous n'en ferez rien paraître. Cela fera plaisir à votre
mère de vous voir manger du solide; et quant à vous, la répugnance que
vous aurez surmontée et cachée sera moindre la prochaine fois, et
nulle la troisième. Vous verrez si je me trompe. Adieu donc, et qu'on
ne me fasse pas revenir de si tôt pour vous, car je sais que vous ne
serez plus malade si vous ne voulez plus l'être.
—Vous ne reviendrez donc pas ce soir? dit Sylvinet. J'aurais cru
que vous reviendriez.
—Je ne suis pas médecin pour de l'argent, Sylvain, et j'ai autre
chose à faire que de vous soigner quand vous n'êtes pas malade.
—Vous avez raison, Fadette; mais le désir de vous voir, vous croyez
que c'était encore de l'égoïsme: c'était autre chose, j'avais du
soulagement à causer avec vous.
—Eh bien, vous n'êtes pas impotent, et vous connaissez ma demeurance.
Vous n'ignorez pas que je vais être votre sœur par le mariage,
comme je le suis déjà par l'amitié; vous pouvez donc bien venir causer
avec moi, sans qu'il y ait à cela rien de répréhensible.
—J'irai, puisque vous l'agréez, dit Sylvinet. A revoir donc, Fadette;
je vas me lever, quoique j'aie un grand mal de tête, pour n'avoir
point dormi et m'être bien désolé toute la nuit.
—Je veux bien vous ôter encore ce mal de tête, dit-elle; mais songez
que ce sera le dernier, et que je vous commande de bien dormir la
prochaine nuit.
Elle lui imposa la main sur le front, et, au bout de cinq minutes, il
se trouva si rafraîchi et si consolé qu'il ne sentait plus aucun mal.
—Je vois bien, lui dit-il, que j'avais tort de m'y refuser, Fadette;
car vous êtes grande remégeuse, et vous savez charmer la maladie. Tous
les autres m'ont fait du mal par leurs drogues, et vous, rien que de
me toucher, vous me guérissez; je pense que si je pouvais toujours
être auprès de vous, vous m'empêcheriez d'être jamais malade ou
fautif. Mais, dites-moi, Fadette, n'êtes-vous plus fâchée contre moi?
et voulez-vous compter sur la parole que je vous ai donnée de me
soumettre à vous entièrement?
—J'y compte, dit-elle, et, à moins que vous ne changiez d'idée, je
vous aimerai comme si vous étiez mon besson.
—Si vous pensiez ce que vous me dites là, Fanchon, vous me diriez tu
et non pas vous; car ce n'est pas la coutume des bessons de se parler
avec tant de cérémonie.
—Allons, Sylvain, lève-toi, mange, cause, promène-toi et dors,
dit-elle en se levant. Voilà mon commandement pour aujourd'hui. Demain
tu travailleras.
—Et j'irai te voir, dit Sylvinet.
—Soit, dit-elle; et elle s'en alla en le regardant d'un air d'amitié
et de pardon, qui lui donna soudainement la force et l'envie de
quitter son lit de misère et de fainéantise.
XXXIX.
La vérité est que Sylvinet n'était pas moitié si malade qu'il le
paraissait et qu'il se plaisait à le croire. La petite Fadette, en lui
touchant le pouls, avait reconnu d'abord que la fièvre n'était pas
forte, et que s'il avait un peu de délire, c'est que son esprit était
plus malade et plus affaibli que son corps. Elle crut donc devoir le
prendre par l'esprit en lui donnant d'elle une grande crainte, et dès
le jour elle retourna auprès de lui. Il n'avait guère dormi, mais il
était tranquille et comme abattu. Sitôt qu'il la vit, il lui tendit sa
main, au lieu de la lui retirer comme il avait fait la veille.
—Pourquoi m'offrez-vous votre main, Sylvain? lui dit-elle; est-ce
pour que j'examine votre fièvre? Je vois bien à votre figure que vous
ne l'avez plus.
Sylvinet, honteux d'avoir à retirer sa main qu'elle n'avait point
voulu toucher, lui dit:
—C'était pour vous dire bonjour, Fadette, et pour vous remercier de
tant de peine que vous prenez pour moi.
—En ce cas, j'accepte votre bonjour, dit-elle en lui prenant la main
et en la gardant dans la sienne; car jamais je ne repousse une
honnêteté, et je ne vous crois point assez faux pour me marquer de
l'intérêt si vous n'en sentiez pas un peu pour moi.
Sylvain ressentit un grand bien, quoique tout éveillé, d'avoir sa main
dans celle de la Fadette, et il lui dit d'un ton très-doux:
—Vous m'avez pourtant bien malmené hier au soir, Fanchon, et je ne
sais comment il se fait que je ne vous en veux point. Je vous trouve
même bien bonne de venir me voir, après tout ce que vous avez à me
reprocher.
La Fadette s'assit auprès de son lit et lui parla tout autrement
qu'elle n'avait fait la veille; elle y mit tant de bonté, tant de
douceur et de tendresse, que Sylvain en éprouva un soulagement et un
plaisir d'autant plus grands qu'il l'avait jugée plus courroucée
contre lui. Il pleura beaucoup, se confessa de tous ses torts, et lui
demanda même son pardon et son amitié avec tant d'esprit et
d'honnêteté, qu'elle reconnut bien qu'il avait le cœur meilleur que
la tête. Elle le laissa s'épancher, le grondant encore quelquefois,
et, quand elle voulait quitter sa main, il la retenait, parce
qu'il lui semblait que cette main le guérissait de sa maladie et de
son chagrin en même temps.
Quand elle le vit au point où elle le voulait, elle lui dit:
—Je vas sortir, et vous vous lèverez, Sylvain, car vous n'avez plus
la fièvre, et il ne faut pas rester à vous dorloter, tandis que votre
mère se fatigue à vous servir et perd son temps à vous tenir
compagnie. Vous mangerez ensuite ce que votre mère vous présentera de
ma part. C'est de la viande, et je sais que vous vous en dites
dégoûté, et que vous ne vivez plus que de mauvais herbages. Mais il
n'importe, vous vous forcerez, et, quand même vous y auriez de la
répugnance, vous n'en ferez rien paraître. Cela fera plaisir à votre
mère de vous voir manger du solide; et quant à vous, la répugnance que
vous aurez surmontée et cachée sera moindre la prochaine fois, et
nulle la troisième. Vous verrez si je me trompe. Adieu donc, et qu'on
ne me fasse pas revenir de si tôt pour vous, car je sais que vous ne
serez plus malade si vous ne voulez plus l'être.
—Vous ne reviendrez donc pas ce soir? dit Sylvinet. J'aurais cru
que vous reviendriez.
—Je ne suis pas médecin pour de l'argent, Sylvain, et j'ai autre
chose à faire que de vous soigner quand vous n'êtes pas malade.
—Vous avez raison, Fadette; mais le désir de vous voir, vous croyez
que c'était encore de l'égoïsme: c'était autre chose, j'avais du
soulagement à causer avec vous.
—Eh bien, vous n'êtes pas impotent, et vous connaissez ma demeurance.
Vous n'ignorez pas que je vais être votre sœur par le mariage,
comme je le suis déjà par l'amitié; vous pouvez donc bien venir causer
avec moi, sans qu'il y ait à cela rien de répréhensible.
—J'irai, puisque vous l'agréez, dit Sylvinet. A revoir donc, Fadette;
je vas me lever, quoique j'aie un grand mal de tête, pour n'avoir
point dormi et m'être bien désolé toute la nuit.
—Je veux bien vous ôter encore ce mal de tête, dit-elle; mais songez
que ce sera le dernier, et que je vous commande de bien dormir la
prochaine nuit.
Elle lui imposa la main sur le front, et, au bout de cinq minutes, il
se trouva si rafraîchi et si consolé qu'il ne sentait plus aucun mal.
—Je vois bien, lui dit-il, que j'avais tort de m'y refuser, Fadette;
car vous êtes grande remégeuse, et vous savez charmer la maladie. Tous
les autres m'ont fait du mal par leurs drogues, et vous, rien que de
me toucher, vous me guérissez; je pense que si je pouvais toujours
être auprès de vous, vous m'empêcheriez d'être jamais malade ou
fautif. Mais, dites-moi, Fadette, n'êtes-vous plus fâchée contre moi?
et voulez-vous compter sur la parole que je vous ai donnée de me
soumettre à vous entièrement?
—J'y compte, dit-elle, et, à moins que vous ne changiez d'idée, je
vous aimerai comme si vous étiez mon besson.
—Si vous pensiez ce que vous me dites là, Fanchon, vous me diriez tu
et non pas vous; car ce n'est pas la coutume des bessons de se parler
avec tant de cérémonie.
—Allons, Sylvain, lève-toi, mange, cause, promène-toi et dors,
dit-elle en se levant. Voilà mon commandement pour aujourd'hui. Demain
tu travailleras.
—Et j'irai te voir, dit Sylvinet.
—Soit, dit-elle; et elle s'en alla en le regardant d'un air d'amitié
et de pardon, qui lui donna soudainement la force et l'envie de
quitter son lit de misère et de fainéantise.